MasukCette phrase tourne dans ma tête comme un mantra. Je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je n'y arrive pas.
— Aurora !
La voix de Marc me tire de mes pensées. Je lui tends l'addition de la table douze, que j'ai préparée sans même m'en rendre compte, mes mains travaillant toutes seules pendant que mon esprit dérivait vers les factures impayées et les ordonnances que je n'ai pas encore achetées.
— Pause dans vingt minutes, dit-il en vérifiant l'addition. T'as intérêt à être revenue en forme. Les clients veulent du rêve, pas de la dépression.
Je hoche la tête. Vingt minutes de pause. Je vais en profiter pour appeler Léo, vérifier qu'il a bien mangé, qu'il a pris ses médicaments, que Noah ne lui donne pas trop de fil à retordre. Noah a quatre ans et demi maintenant. Un petit garçon aux boucles brunes et aux yeux gris-bleu. Les yeux de son père. Un père dont je ne sais rien, que je n'ai jamais vu, qui ne sait même pas que son fils existe.
Mon téléphone vibre dans ma poche. Un message de Léo.
— Tout va bien. Noah dort. Mange quelque chose.
Même malade, même cloué au lit par la fatigue et la douleur, c'est lui qui s'inquiète pour moi. Les larmes me montent aux yeux et je les refoule. Pas ici. Pas maintenant. J'ai appris à pleurer en silence, la nuit, quand tout le monde dort. Le jour, je suis forte. Pour Léo. Pour Noah. Parce que si je m'effondre, tout s'effondre avec moi.
Je range mon téléphone et je retourne en salle. Les lumières sont plus tamisées maintenant, l'ambiance plus feutrée. La soirée avance, les clients boivent, les rires se font plus rauques, les gestes plus lents. C'est l'heure où le Crystal Lounge devient vraiment ce qu'il est : un endroit où les riches viennent oublier qu'ils sont riches, où le champagne coule comme de l'eau, où l'argent change de mains dans des transactions que personne ne voit.
Je débarrasse une table près de la fenêtre quand je sens un regard sur moi.
Pas le regard habituel des clients ivres qui zieutent les serveuses comme des morceaux de viande. Quelque chose de différent. Une pression, un poids. Comme une main invisible posée sur ma nuque.
Je me redresse et je le vois.
Il est assis dans le coin le plus sombre du bar, à une table que je n'avais pas remarquée en arrivant. Un homme seul, ce qui est déjà étrange — les clients du Crystal Lounge viennent rarement seuls. Il porte un costume sombre, une chemise blanche sans cravate, et un masque.
Pas un masque médical. Un masque de bal. Du tissu noir qui couvre la moitié inférieure de son visage, ne laissant voir que ses yeux.
Ses yeux.
Je n'arrive pas à en détourner les miens. Ils sont d'un gris-bleu si pâle qu'ils en paraissent presque transparents, comme de la glace sur un lac en hiver. Des yeux qui n'ont aucune chaleur, aucune émotion, rien d'humain. Et pourtant ils me fixent avec une intensité qui me coupe le souffle.
Je détourne la tête la première, ce qui n'est jamais bon signe. Dans ce métier, on apprend à soutenir les regards, à ne pas montrer qu'on est intimidée. Mais cet homme, ce masque, ces yeux…
Je retourne au bar, le cœur battant plus vite qu'il ne le devrait. Marc me tend un nouveau plateau chargé de verres.
— Table quatorze. Des whiskies. Et fais attention au type masqué. Il a commandé un Macallan 1926. Trente mille euros le verre. Il a payé d'avance en liquide.
Trente mille euros. Un seul verre de whisky. Je pense aux vingt centimes que j'ai ramassés tout à l'heure et j'ai envie de vomir.
Je sers la table quatorze, je prends une commande pour la table six, j'apporte des amuse-bouches à la table trois. Le temps passe, les minutes s'égrènent, et chaque fois que je lève les yeux, il est là. L'homme au masque. Ses yeux fixés sur moi. Il n'a pas touché à son whisky.
Vers minuit, je prends enfin ma pause. Je m'effondre sur une chaise dans l'arrière-salle, les jambes en coton, les pieds en feu dans mes chaussures de serveuse. Je sors mon téléphone pour appeler Léo, mais avant que je puisse composer le numéro, la porte s'ouvre.
Marc passe la tête dans l'embrasure.
— Le client du coin veut te parler.
— Quel client ?
— Le type au masque. Il a demandé spécifiquement pour toi.
Mon estomac se serre.
— Qu'est-ce qu'il veut ?
— J'en sais rien. Il a dit qu'il voulait te faire une proposition. Il a ajouté que c'était financier.
Financier. Le mot résonne dans ma tête comme un coup de tonnerre. Financier. J'ai besoin d'argent. J'ai désespérément, viscéralement, terriblement besoin d'argent.
AuroraLe soir même, à vingt-trois heures, je rentre à la villa avec la chemise cartonnée sous le bras.Lionel m'attend dans le grand salon. Il n'a pas bu. Il n'a pas dîné. Il est assis, droit, dans un fauteuil, sans lumière, une seule bougie allumée sur la table basse. Il a l'air d'un homme qui attend un verdict.Je pose la chemise sur la table. Je m'assieds en face de lui.— Damian est parti, il dit.— Je sais. Il m'a écrit dans la voiture.— Il a écrit quoi ?Je hésite. Je décide.— Qu'il rentrait à Zurich ce soir. Qu'il reviendrait dans trois semaines. Qu'il accepterait le pacte.Il ferme les yeux. Il pousse un long soupir. C'est un soulagement immense.— Merci.— Ne me remercie pas, Lionel. Ça n'a rien à voir avec toi.Il rouvre les yeux. Il me
Je comprends, à cette phrase, l'usure de ce visage. Le cancer, oui, mais avant le cancer, quinze années de peur continue. Un corps ne supporte pas ça. Un corps finit par céder.— Léo. Qui, ils ?Il hésite.— Papa disait les autres. Il ne les nommait pas. Il disait ils. Je ne savais pas qui c'étaient. Je le savais depuis quelques années. J'avais des noms. Je n'avais pas de preuves.— Vance.— Oui.— Le père de Lionel et de Damian.— Oui.Je hoche la tête. Je pose ma main sur mon front.— Léo. Il y a autre chose. Il faut que je te le dise. Le père de Noah, c'est Damian Vance. Le fils de l'homme qui a tué mes parents.Léo ferme les yeux. Il ne s'étonne pas.— Je m'en doutais aussi.— Depuis quand ?— Depuis que j'ai su qu'il y avait deux jumeaux. J'ai su ça il y a environ trois ans. J'ai lu un article économique dans un journal, où l'on mentionnait que Lionel Vance ava
AuroraLéo est assis sur le fauteuil de sa chambre quand j'arrive. Il lit un journal. Il a l'air d'aller mieux. Ses joues ont repris un peu de couleur. Il lève la tête quand j'entre. Il voit mon visage. Il pose le journal.— Petite.Je pose la chemise cartonnée sur la table roulante à côté du lit. Je la fais glisser vers lui. Il regarde la chemise. Il regarde mon visage. Il comprend.— Ouvre, je dis.Il ouvre. Il regarde. Il tourne les pages. Il ne s'étonne pas. Il regarde chaque photographie, chaque relevé, chaque lettre. Il prend son temps. Il tourne les pages comme on tourne les pages d'un vieil album.Quand il a fini, il pose la chemise. Il joint ses mains devant sa bouche. Il me regarde.— Tu es Aurora Montclair, il dit simplement.— Oui.— Tes parents étaient Charles et Éléonore. Ton p&egrav
Ma tête tourne. Je m'assois plus profondément dans le canapé.— Les Montclair ?— Charles Montclair. Éléonore Montclair. Assassinés il y a quinze ans dans un attentat qui n'a jamais été officiellement élucidé. Aurora Montclair, leur fille unique, sept ans, portée disparue le soir de l'attentat. Corps jamais retrouvé.Il pose une autre photographie. La même petite fille, la même balle rouge, cette fois seule. Elle sourit. Elle a une couronne de pissenlits sur la tête.— C'est toi, Aurora. C'est toi.Je ne peux pas parler.Lionel, à côté de moi, s'est figé. Il a compris avant moi. Il a compris probablement il y a longtemps. Ses enquêtes, ses détectives, ses fonds à Genève. Il savait. Il savait tout ça et il ne me l'a jamais dit.Damian tourne la
Il me regarde longtemps.— Aurora. Est-ce que tu l'aimes ?— Qui ?— Lionel.Je respire. Je pose la main sur mon ventre.— Oui.— Malgré ce qu'il t'a fait ?— Malgré ce qu'il m'a fait. Et malgré ce qu'il me fera encore, sûrement. Oui.Il baisse les yeux.— C'est plus difficile à entendre que je ne le pensais.— Je sais.— J'aurais préféré que tu me dises non.— Je sais.Il se lève lentement. Il fait un pas en arrière. Il me regarde par-dessus la table.— Je vais réfléchir. Je vais partir aujourd'hui. Je vais aller dans un hôtel. Je te donnerai ma réponse dans quelques jours. Je ne te promets rien. Ce que tu me demandes, c'est presque impossible.— Je sais.— Mais je vais essayer.Il tourne les talons. Il s'arrête sur le seuil. Il ne se retourne pas.— Aurora.— Oui.— Je ne t'ai pas oubliée. Pendant cinq ans. Pas une seule journée. Je voulais que tu le saches. C'est tout.Il sort.Je reste seule à la grande table. Je regarde ma tasse de thé, qui est froide depuis longtemps. Je pose le
AuroraJe me réveille à l'aube avec la sensation étrange d'avoir dormi contre quelque chose de vivant.Il y a un poids sur mes cuisses. Une chaleur. Je ouvre les yeux avec difficulté. Lionel est là, à genoux au pied du lit, le front posé sur mon ventre, endormi. Sa main tient la mienne. Il n'a pas bougé de la nuit. Sa nuque doit lui faire mal. Son costume est froissé. Il n'a pas quitté ses chaussures.Pendant trois secondes, je le regarde et je l'aime.C'est absurde. C'est indéfendable. Je viens d'apprendre qu'il m'a menti pendant trois semaines, qu'il a caché une lettre pendant deux mois, qu'il connaissait la vérité sur Noah depuis le premier jour où il a vu ses yeux dans son bureau. Je viens de rencontrer, dans ma propre chambre d'invitée, l'homme qui a été le père de mon fils. Je devrais le haïr. Je devrais partir. Je devrais faire mes valises pendant qu'il dort.Et pourtant je le regarde et je l'aime, cet homme épuisé qui a passé la nuit à genoux contre mon ventre.Trois secondes.







