เข้าสู่ระบบCette phrase tourne dans ma tête comme un mantra. Je n'y arrive pas, je n'y arrive pas, je n'y arrive pas.
— Aurora !
La voix de Marc me tire de mes pensées. Je lui tends l'addition de la table douze, que j'ai préparée sans même m'en rendre compte, mes mains travaillant toutes seules pendant que mon esprit dérivait vers les factures impayées et les ordonnances que je n'ai pas encore achetées.
— Pause dans vingt minutes, dit-il en vérifiant l'addition. T'as intérêt à être revenue en forme. Les clients veulent du rêve, pas de la dépression.
Même malade, même cloué au lit par la fatigue et la douleur, c'est lui qui s'inquiète pour moi. Les larmes me montent aux yeux et je les refoule. Pas ici. Pas maintenant. J'ai appris à pleurer en silence, la nuit, quand tout le monde dort. Le jour, je suis forte. Pour Léo. Parce que si je m'effondre, tout s'effondre avec moi.
Je range mon téléphone et je retourne en salle. Les lumières sont plus tamisées maintenant, l'ambiance plus feutrée. La soirée avance, les clients boivent, les rires se font plus rauques, les gestes plus lents. C'est l'heure où le Crystal Lounge devient vraiment ce qu'il est : un endroit où les riches viennent oublier qu'ils sont riches, où le champagne coule comme de l'eau, où l'argent change de mains dans des transactions que personne ne voit.
Je débarrasse une table près de la fenêtre quand je sens un regard sur moi.
Pas le regard habituel des clients ivres qui zieutent les serveuses comme des morceaux de viande. Quelque chose de différent. Une pression, un poids. Comme une main invisible posée sur ma nuque.
Je me redresse et je le vois.
Il est assis dans le coin le plus sombre du bar, à une table que je n'avais pas remarquée en arrivant. Un homme seul, ce qui est déjà étrange , les clients du Crystal Lounge viennent rarement seuls. Il porte un costume sombre, une chemise blanche sans cravate, et un masque.
Pas un masque médical. Un masque de bal. Du tissu noir qui couvre la moitié inférieure de son visage, ne laissant voir que ses yeux.
Ses yeux.
Je n'arrive pas à en détourner les miens. Ils sont d'un gris-bleu si pâle qu'ils en paraissent presque transparents, comme de la glace sur un lac en hiver. Des yeux qui n'ont aucune chaleur, aucune émotion, rien d'humain. Et pourtant ils me fixent avec une intensité qui me coupe le souffle.
Je détourne la tête la première, ce qui n'est jamais bon signe. Dans ce métier, on apprend à soutenir les regards, à ne pas montrer qu'on est intimidée. Mais cet homme, ce masque, ces yeux…
Je retourne au bar, le cœur battant plus vite qu'il ne le devrait. Marc me tend un nouveau plateau chargé de verres.
— Table quatorze. Des whiskies. Et fais attention au type masqué. Il a commandé un Macallan 1926. Trente mille euros le verre. Il a payé d'avance en liquide.
Trente mille euros. Un seul verre de whisky. Je pense aux vingt centimes que j'ai ramassés tout à l'heure et j'ai envie de vomir.
Je sers la table quatorze, je prends une commande pour la table six, j'apporte des amuse-bouches à la table trois. Le temps passe, les minutes s'égrènent, et chaque fois que je lève les yeux, il est là. L'homme au masque. Ses yeux fixés sur moi. Il n'a pas touché à son whisky.
Vers minuit, je prends enfin ma pause. Je m'effondre sur une chaise dans l'arrière-salle, les jambes en coton, les pieds en feu dans mes chaussures de serveuse. Je sors mon téléphone pour appeler Léo, mais avant que je puisse composer le numéro, la porte s'ouvre.
Marc passe la tête dans l'embrasure.
— Le client du coin veut te parler.
— Quel client ?
— Le type au masque. Il a demandé spécifiquement pour toi.
Mon estomac se serre.
— Qu'est-ce qu'il veut ?
— J'en sais rien. Il a dit qu'il voulait te faire une proposition. Il a ajouté que c'était financier.
Financier. Le mot résonne dans ma tête comme un coup de tonnerre. Financier. J'ai besoin d'argent. J'ai désespérément, viscéralement, terriblement besoin d'argent.
AuroraIls ont retrouvé Aurore, ils l'ont retrouvée dans une voiture, à l'arrière, avec un des mercenaires qui s'est rendu sans un mot, et je la serre, je la serre si fort, si longtemps, que je crois ne plus jamais pouvoir la lâcher, et je pleure, je pleure dans ses cheveux, je pleure contre son petit corps tremblant, et elle s'agrippe à moi, elle s'agrippe, et je lui murmure, encore et encore, que je suis là, que maman est là, que plus personne ne la prendra, plus jamais, plus jamais, et je sens son cœur battre, je sens son souffle, je sens la vie, la vie qui continue, et je remercie le ciel, je remercie la nuit, je remercie toutes les forces qui me l'ont rendue, et je la garde, je la garde contre moi, et je refuse de la lâcher, je refuse, je la garde dans mes bras, je la garde, et je marche, je marche loin de la villa, loin des cadavres, loin des lumières et des larmes, je marche vers l'ambulance, vers la vie, vers le monde qui recommence.Mais Lionel, Lionel s'effondre, et je m'arr
AuroraJe la regarde, Clara, et je vois dans ses yeux, au milieu du déluge et des lumières rouges, que la peur vient de se transformer en haine pure, en haine de bête acculée, en cette ultime violence qui monte, qui efface tout, et je sais, avant même qu'elle ne bouge, avant même que sa main ne plonge vers sa ceinture, qu'elle ne se rendra pas, qu'elle ne se rendra jamais, qu'elle va jouer sa dernière carte, et que cette carte, c'est un éclat de métal, une lame courte, un couteau qu'elle sort de nulle part, et elle se jette sur moi, elle se jette sur moi avec un cri, un cri sauvage, un cri de toute sa rage, un cri qui traverse l'eau et le vacarme, et je fais un pas de côté, je pivote, je sens la lame siffler contre ma joue, frôler ma peau, et je frappe, je frappe avec mon arme comme avec une massue, de toutes mes forces, sur son bras, sur son poignet, et le couteau tombe, il roule sur les dalles inondées, et elle se jette à nouveau sur moi, plus rapide, plus folle, les mains en avant,
AuroraLa sirène perce l'air comme un cri, les lumières rouges s'embrasent, et puis l'eau, l'eau qui tombe du plafond en nappes glacées, qui aveugle les lampes, qui brouille les silhouettes, et je sens, dans ce fracas d'eau et d'alarme, que le monde vient de basculer, que le chaos a changé de camp, et que mon fils, mon petit Noah, vient de nous offrir ce que personne d'autre ne pouvait nous donner : une seconde, une simple seconde de désordre, une seconde pour agir, et je la saisis, cette seconde, je la saisis de tout mon corps, de toute ma terreur, de toute ma rage, parce que des instants comme celui-là, je le sais, ne se présentent pas deux fois.Les mercenaires se retournent vers le plafond, vers les murs, vers ces gerbes d'eau qui les aveuglent, et leurs armes s'abaissent, une fraction de seconde trop longue, et je vois, à deux pas de moi, un garde qui glisse, qui trébuche sur le sol inondé, et j'aperçois son arme, cette arme noire qui lui échappe, qui ricoche sur les dalles, et j
Je finis par tomber, je tombe sur le côté, et je ne sens plus mes membres, et le sol est froid sous ma joue, et je vois, dans le flou de mon regard, les bottes de Krasnov, la robe noire de Clara, les ombres des mercenaires, et je vois surtout, dans un coin, Noah, mon fils, mon petit garçon de presque neuf ans, qui me regarde, qui me regarde sans ciller, le visage blanc, les yeux immenses, et je m'efforce de lui sourire, de lui faire comprendre que je vais bien, que tout va bien, que papa est fort, mais aucun son ne sort, aucun souffle, et je me demande, dans un dernier éclair de lucidité, ce que cette scène fera de lui, ce que cette nuit fera de lui, et cette question-là me tient éveillé, elle m'interdit de céder au noir, elle me force à rester, à respirer, à vivre, pour lui, pour Aurore, pour Aurora, pour tous ceux qui ont besoin, ce soir, que le père ne meure pas.— Lionel, crie Aurora, et sa voix perce le brouillard, sa voix me tend la main à travers la douleur. Lionel, reste avec
Elle rit, elle s'approche, elle s'arrête à quelques pas de moi, et je vois ses yeux, ses yeux d'un gris presque blanc, ses yeux où je ne lis aucune pitié, aucune faille, et elle penche la tête, comme si ma question l'amusait, comme si elle s'attendait à ce que je marchande, à ce que je me débatte, à ce que je lui offre ce spectacle qu'elle a mis des années à mettre en scène.— Tu ne sais pas, dit-elle. Tu avances, ou tu ne la revois jamais. C'est simple, Aurora. C'est moi qui tiens ta fille. Et pendant que tu ergotes, elle est seule, dans le noir, avec des hommes qui n'ont pas ta patience. Alors oui, tu peux gagner du temps, tu peux verrouiller tes comptes, tu peux appeler ta banque. Mais chaque minute que tu passes à réfléchir, c'est une minute que je te facture autrement.— Tu n'obtiendras rien par la terreur.— Vraiment ? Je t'ai pourtant toi, à genoux, en train de me demander des garanties.— Qu'est-ce que tu veux vraiment, Clara ? Ce n'est pas que l'argent.Elle se fige, et je vo
AuroraLa nuit se referme sur nous comme une mâchoire, la pierre froide du passage se resserre, et je cours, je cours en portant Aurore contre mon cœur, en traînant Noah par la main, et je sens derrière nous les coups qui éventrent la porte, les cris des hommes, le fracas des armes, et je me dis, dans ce noir qui dévore mes yeux, que je ne dois pas m'arrêter, que je ne dois pas penser, que je dois seulement avancer, sortir, gagner l'arrière de la villa, ce jardin, ce bois, cette nuit libre où nous pourrons respirer, où nous pourrons fuir, où personne ne pourra plus nous atteindre, mais mes jambes flanchent, le passage est étroit, la terre grince sous mes pieds, et je sens la main de Noah qui glisse, qui se crispe, qui s'agrippe, et je l'entends qui halète, qui pleure en silence, et je voudrais le porter lui aussi, le porter tous les deux, les sortir de cet enfer, mais je n'ai que deux bras, un seul dos, une seule vie, et tout se déchire en moi.Lionel est devant, Damian derrière, ils







