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Chapitre 5 — Le marché 2

Author: Eternel
last update publish date: 2026-07-10 08:03:58

Je marche jusqu'à la première station de métro, et là, assise sur un banc, j'attends la première rame. Il est six heures du matin. Dans deux heures, j'irai à la pharmacie chercher les médicaments de Léo. Dans trois heures, j'irai à l'hôpital payer le prochain cycle de chimiothérapie. 

Et personne ne saura jamais ce que j'ai fait.

Personne.

Je rentre chez moi à sept heures et demie. Le studio est silencieux. Léo dort dans le canapé-lit du salon, le visage tourné vers le mur, le drap remonté jusqu'au menton. Même dans son sommeil, il a l'air épuisé. Ses joues sont creuses, ses paupières presque translucides. La maladie le dévore de l'intérieur, petit à petit, sans faire de bruit.

Je me glisse dans la salle de bain et je ferme la porte. Le miroir me renvoie le reflet d'une femme que je reconnais à peine. Les cheveux en bataille, le mascara qui a coulé, les lèvres gonflées. Mon cou porte une marque rouge , un suçon, je suppose. Je ne l'avais pas senti sur le moment.

Je me déshabille et j'entre dans la douche. L'eau chaude coule sur ma peau, emporte la sueur, l'odeur de l'homme, les traces de la nuit. Je frotte, je frotte, je frotte jusqu'à ce que ma peau soit rouge et irritée. Mais la sensation ne part pas. La sensation de ses mains sur moi, de ses lèvres sur moi, de son corps en moi.

Je m'assieds au fond de la douche et je pleure.

Pas longtemps. Quelques minutes. Juste assez pour laisser sortir la pression, la peur, la honte. Puis je me relève, je me sèche, je m'habille. J'ai des choses à faire. J'ai des médicaments à acheter, des rendez-vous à prendre, un fils à aller chercher. La vie continue.

La vie continue toujours.

Aurora

Trois semaines. Vingt et un jours exactement. C'est le temps qu'il faut pour qu'une vie bascule.

Au début, je ne remarque rien. Je suis trop occupée, trop fatiguée, trop concentrée sur la survie quotidienne pour prêter attention à mon corps. Léo a commencé son nouveau traitement. Les premiers jours sont les pires , nausées, vomissements, une fatigue écrasante qui le cloue au lit. Je passe mes journées à courir entre l'hôpital, la pharmacie, le travail, la garderie de Noah. Je dors quatre heures par nuit, parfois moins. Je mange quand j'y pense, ce qui n'arrive pas souvent.

Et puis un matin, en me brossant les dents, je sens cette nausée. Pas la nausée ordinaire de la fatigue ou du stress. Quelque chose de différent, de plus profond, de plus viscéral. Je me penche au-dessus du lavabo et je vomis de la bile.

Je me redresse, essoufflée, les mains agrippées au rebord du lavabo. Mon reflet dans le miroir est pâle, les yeux cernés. J'ai mes règles ? Je cherche dans ma mémoire. La dernière fois, c'était... il y a combien de temps ? Cinq semaines ? Six ?

Non. Non, non, non.

Je compte les jours sur mes doigts. La nuit avec l'homme masqué, c'était il y a trois semaines. Mes dernières règles, c'était deux semaines avant. Ce qui veut dire que j'avais déjà ovulé ce soir-là. Ce qui veut dire...

Non. Ce n'est pas possible. Ce n'est pas possible.

Je sors du studio sans faire de bruit. Léo dort encore, Noah aussi. Il est six heures du matin, le soleil se lève à peine. Je cours jusqu'à la pharmacie de garde, celle qui est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre, près de la gare. J'achète un test de grossesse. Le moins cher, parce que même dans la panique, je compte mes sous. Six euros quatre-vingt-dix. Je paie avec de la monnaie, des pièces que je tire une à une de mon porte-monnaie. La pharmacienne me regarde avec une expression indéchiffrable. Peut-être de la pitié. Peut-être du mépris. Je m'en fiche.

Je rentre en courant. Léo est réveillé maintenant, assis dans le canapé-lit, un verre d'eau à la main. Ses yeux se posent sur le sac de la pharmacie que je tiens contre ma poitrine.

— Qu'est-ce que c'est ? demande-t-il.

— Rien. Un truc pour moi.

— Aurora...

Je ne réponds pas. Je m'enferme dans la salle de bain et je m'assieds sur le rebord de la baignoire. Le test est dans sa boîte, un petit bâtonnet en plastique blanc. Je lis les instructions trois fois avant de comprendre ce que je dois faire. Pisser sur le bâtonnet. Attendre trois minutes. Regarder la fenêtre de résultat. Une ligne, pas enceinte. Deux lignes, enceinte.

Mes mains tremblent tellement que j'ai du mal à tenir le test. Je fais ce que la notice dit. Je repose le bâtonnet sur le rebord du lavabo. J'attends.

Trois minutes. Cent quatre-vingts secondes. Une éternité.

La première ligne apparaît presque tout de suite. La ligne de contrôle, celle qui dit que le test fonctionne. Et puis, lentement, inexorablement, une deuxième ligne se dessine à côté. Pâle d'abord, à peine visible. Puis plus foncée. Puis indiscutable.

Deux lignes.

Enceinte.

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