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L'héritage des ténèbres
L'héritage des ténèbres
Author: Eternel

Chapitre 1 : Le sang des anciens rois

Author: Eternel
last update Last Updated: 2025-09-29 19:45:11

Dante

La pluie s’écrase sur Naples comme une malédiction. Froide, sale, insistante. Elle ne lave rien. Elle pourrit tout. Les trottoirs dégoulinent de crachats, de vin renversé et de souvenirs ensanglantés. Les ordures s’entassent contre les murs, comme si la ville elle-même avait cessé de respirer.

Sous les néons blafards d’un entrepôt du vieux port, trois types sont à genoux. Le sol est froid, criblé de fissures et de flaques huileuses. Ils grelottent. Mains liées dans le dos, visages tuméfiés. Le sang coule déjà de leurs nez, de leurs arcades, de leurs bouches éclatées. La peur suinte d’eux comme une vieille sueur rance. Elle a une odeur. Et moi, je la respire.

Je ferme les boutons de ma chemise, l’un après l’autre. Lentement. Chaque mouvement est mesuré, cérémonial. Je veux qu’ils regardent. Qu’ils comprennent. La mort, chez nous, ne crie pas. Elle chuchote. Elle s’avance sur des chaussures en cuir ciré. Elle parle doucement, comme un frère.

— Vous saviez ce que vous faisiez, je murmure, la voix calme. Vous avez livré une cargaison aux Albanais sans mon accord. Vous avez trahi le nom Mancini.

Je n’ai pas besoin de crier. La vérité, elle, se dit bas.

Un des trois relève la tête. Sa joue n’est plus qu’une plaie violette, son œil gauche gonflé comme un fruit pourri. Il essaye de parler, mais seuls des sons gorgés de sang sortent de sa gorge. Je distingue un pardon mêlé à un pitié. Des mots qui ne valent rien ici.

Je fais un simple geste de la main. Un claquement sec, comme une gifle dans le silence. Matteo comprend.

Une balle. Brève, propre. La tête du type éclate vers l’arrière. Un geyser rouge éclabousse le mur rouillé. Des bouts de cervelle giclent sur la tôle. Le bruit est net, chirurgical. Et ce silence après… ce silence.

Les deux autres hurlent. L’un se pisse dessus. L’odeur monte immédiatement, acide, ignoble. L’autre, plus jeune, se met à pleurer. Ses épaules tremblent. Il gémit comme un gosse à qui on aurait volé sa mère.

Je reste droit. Froid.

— C’est dans ces moments qu’on reconnaît les hommes des cafards.

Je tourne la tête vers Matteo. Il est là, impassible. Comme toujours. Fidèle, muet. Il n’a jamais eu besoin de parler beaucoup. Son regard suffit.

— Celui-là, je désigne celui qui gémit, donne-le à la mer. Qu’il serve d’avertissement. Qu’on le retrouve les yeux arrachés, la langue tranchée. Ils comprendront.

— Et l’autre ?

Je m’approche du dernier. Il tremble de tout son corps. Ses lèvres remuent sans émettre de son. Ses yeux, d’un vert délavé, cherchent une issue. Il n’y en a pas. Il le sait.

Je m’accroupis devant lui. Je l’observe. Il a des cernes creusés par la terreur. Il pue la peur, cette peur primitive, animale, qui rend les hommes transparents. Je pourrais le tuer maintenant. Ce serait rapide. Mais ce n’est pas ce que je veux.

— Tu vas vivre, je dis. Tu vas rentrer chez toi. Tu vas raconter ce que tu as vu. Tu vas dire que trahir les Mancini, c’est creuser sa propre tombe.

Je me penche plus près. Tout près. Assez pour qu’il sente mon souffle, mon parfum. Cuir, tabac… et sang.

— Et si tu mens… Je tuerai ta femme devant toi. Lentement. Je prendrai mon temps. Et quand elle hurlera, tu n’auras pas le droit de détourner les yeux. Et ensuite… tu boufferas ses doigts. Un par un.

Je me relève. Je sors un mouchoir noir. J’essuie mes mains, comme si j’avais juste touché une surface sale. Pas du sang. Pas une vie.

— Faites le ménage, je dis à Matteo. Et qu’on n’entende plus jamais parler des frères Gallo dans MON quartier.

Je sors de l’entrepôt sans me retourner. J’entends déjà Matteo donner ses ordres. Des bruits de pas, un râle étouffé, le froissement d’un sac qu’on traîne. Je n’ai pas besoin de voir. Je sais.

La pluie me retombe dessus, battante, glaciale. Elle claque sur mon manteau comme des doigts impatients. Naples m’accueille avec ses parfums d’essence, de poisson pourri, de moisissure. Une ville qui sent la ruine et la mémoire.

Je monte dans la Maserati. Intérieur cuir noir, silence feutré. Je ferme les yeux quelques secondes. Je m’offre ce luxe rare.

Je sors un cigare cubain, l’allume. L’odeur me calme, me recentre. C’est une arme, comme une autre. Dans ma poche intérieure, mon téléphone vibre. Une seule fois.

Je l’ouvre. Un message.

« Il est de retour. Luca a été vu dans les faubourgs. »

Je reste figé. Puis mes paupières se lèvent lentement.

Luca.

Mon petit frère.

Celui qui a tout foutu en l’air il y a huit ans. Celui que j’ai épargné. Celui que j’ai laissé partir, contre l’avis de tous. Parce que je croyais encore… à la famille.

Je n’y crois plus.

— Qu’il vienne, je murmure. Je l’attendais.

Je ferme les yeux. Une prière me traverse l’esprit. Latine. Ancestrale. Celle que mon père récitait avant de faire couler le sang.

Libera me, Domine, de morte aeterna, in die illa tremenda...

Je rouvre les yeux.

Le royaume des Mancini est en feu. Et le diable revient pour réclamer son dû.

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