LOGINChapitre 5
Damian
Le convoi Vargas apparaît à l'horizon comme une ligne de fourmis noires rampant sur la route blanche, et ma gorge se serre.
Je suis debout sur le perron du domaine Reyes, les mains croisées dans le dos, le visage aussi impassible qu'une statue de cire. Derrière moi, mes hommes sont alignés en rang, vêtus de costumes noirs, leurs regards fixés sur la route. Rafael est à ma droite, sa mâchoire si serrée que je vois les veines de ses tempes battre comme des tambours. Personne ne parle. Le silence est absolu, à peine troublé par le chant des grillons et le bruit lointain des moteurs.
Le soleil est haut, ce matin, et sa lumière jaune écrase le domaine, transformant les magnolias en taches blanches et les buissons de lauriers en ombres épaisses. L'odeur du jasmin flotte dans l'air, sucrée, presque écœurante, mêlée à celle de la terre humide arrosée la veille pour la cérémonie. Les domestiques ont passé la nuit à décorer la chapelle : des fleurs blanches, des cierges, un tapis rouge que je n'ai pas voulu. Je leur ai dit de mettre du blanc. Du blanc pour le deuil. Du blanc pour le sang qu'on n'a pas encore versé.
La berline noire ouvre la marche, suivie de deux autres véhicules, tous vitres teintées, tous pare-brise étincelants. Ils avancent lentement, presque solennellement, comme un cortège funèbre. Ce qui est approprié, après tout. Quelque chose va mourir aujourd'hui. La liberté d'Isabella. L'innocence qu'il me reste. La dernière chance que j'avais de ne pas ressembler à mon père.
— Ils arrivent, murmure Rafael.
— Je vois.
Sa voix est tendue, et je sens son désaccord peser sur moi comme une main sur mon épaule. Il n'a pas prononcé un mot depuis ce matin, depuis qu'il a vu la chapelle décorée, les hommes en costume, le prêtre que j'ai fait venir de la cathédrale. Il a juste secoué la tête, lentement, et il est sorti fumer une cigarette sur la terrasse. Il n'est rentré que lorsque la garde a signalé le convoi.
La berline s'arrête devant le perron.
Le moteur coupe. Le silence retombe, plus épais qu'avant. Je n'entends plus que mon cœur, qui bat contre mes côtes comme une bête en cage. Mes mains, derrière mon dos, sont moites. Je les essuie discrètement sur le tissu de mon costume.
Un garde Vargas descend le premier. Grand, brun, le visage fermé. Il fait le tour de la voiture et ouvre la portière arrière.
Je retiens mon souffle.
Elle sort.
Isabella.
Je la vois pour la première fois de ma vie, et le temps s'arrête.
Elle est voilée. Un voile blanc, long et léger, descend de ses cheveux jusqu'au bas de sa robe, lui cachant presque entièrement le visage. Je ne distingue que le contour de sa mâchoire, la ligne fine de son menton, et par instants, lorsque le vent soulève le voile, l'éclat de ses yeux. Des yeux noirs, aussi noirs que la nuit, aussi noirs que le deuil que je porte.
Sa robe est blanche, d'un blanc immaculé, sans dentelles ni perles, sans fioritures ni broderies. Une robe simple, presque sévère, qui tombe en ligne droite le long de son corps. Pas de décolleté, pas de manches bouffantes, pas de traîne. Elle ressemble à une statue de marbre, à une madone de chapelle, à une offrande qu'on dépose sur un autel.
Elle est droite. Si droite. Ses épaules ne ploient pas, sa tête ne baisse pas. Elle marche vers moi, lentement, avec une dignité qui me coupe le souffle. Chaque pas qu'elle fait crève le cœur de sa semelle sur les marches de pierre, et ce bruit résonne en moi comme un glas.
Elle n'est pas effondrée. Elle ne pleure pas. Elle ne tremble pas.
Elle ne baisse pas les yeux.
Son regard, derrière le voile, est fixé sur moi. Elle me regarde. Elle me défie. Elle me dit, sans prononcer un mot : me voici, Damian Reyes. Me voici, ton ennemie. Me voici, ta prisonnière. Mais regarde-moi bien, parce que je ne serai jamais ta femme.
Je sens mon cœur s'arrêter une seconde, puis repartir plus vite, plus fort, plus douloureusement.
Elle est belle. D'une beauté froide, lointaine, presque irréelle. Sa peau est pâle, ses lèvres sont pâles, ses mains, croisées sur son ventre, sont pâles. On dirait qu'elle n'a pas dormi depuis des jours. On dirait qu'elle a pleuré toutes ses larmes, et qu'il ne lui reste plus que la pierre.
Mais ses yeux, même derrière le voile, sont vivants. Brûlants. Dangereux.
Elle s'arrête à deux mètres de moi.
Le silence est absolu. Mes hommes retiennent leur souffle. Les gardes Vargas, derrière elle, sont immobiles. Rafael lui-même, à ma droite, a cessé de respirer.
Je devrais dire quelque chose. Je devrais tendre la main. Je devrais la saluer, l'accueillir, prononcer les mots de bienvenue qu'on attend de moi. Mais ma gorge est nouée, mes cordes vocales paralysées, ma langue collée à mon palais.
Elle attend.
Elle attend que je parle. Elle attend que je bouge. Elle attend que je fasse le premier pas, comme si elle voulait voir jusqu'où j'irai dans l'humiliation.
Je fais un pas vers elle.
Son menton se relève d'un millimètre. Ses épaules se redressent encore un peu. Mais elle ne recule pas. Elle ne reculera jamais.
— Isabella Vargas, dis-je, et ma voix sort rauque, brisée, méconnaissable. Bienvenue au domaine Reyes.
Elle incline la tête, lentement, comme une reine qui accorderait une faveur à un simple vassal.
— Damian Reyes, répond-elle, et sa voix est claire, calme, presque musicale. Je suis venue comme vous l'avez ordonné.
Le mot "ordonné" claque dans l'air. Elle ne dit pas "demandé". Elle dit "ordonné". Elle rappelle à tous, à moi le premier, que je suis le bourreau et qu'elle est la victime. Et pourtant, sa voix est si douce, si posée, que l'insulte passe presque inaperçue.
Derrière moi, je sens Rafael bouger. Il recule d'un pas, comme s'il ne voulait pas être associé à ce spectacle. Je ne lui en veux pas.
— La cérémonie aura lieu dans une heure, dis-je en tendant la main vers la porte du domaine. On va vous conduire à votre chambre pour que vous puissiez vous préparer.
Elle ne prend pas ma main.
Elle la regarde, posée dans le vide entre nous, et je vois ses doigts se serrer un peu plus fort sur son ventre. Elle ne me touchera pas. Pas aujourd'hui. Pas tant qu'elle pourra l'éviter.
— Je connais le chemin, dit-elle.
Et elle passe devant moi, sans me regarder, sans s'excuser, sans attendre ma permission. Sa robe blanche frôle mon pantalon noir, et dans le froissement du tissu, j'entends un bruit que je n'arrive pas à identifier. Une chaîne, peut-être. Un pendentif. Quelque chose qui tinte doucement contre sa poitrine.
Elle entre dans le domaine, ses pas résonnant sur le marbre du hall. Je reste figé sur le perron, la main toujours tendue vers le vide, le regard fixé sur son dos qui s'éloigne.
Elle ne s'est pas retournée.
Elle n'a pas baissé les yeux.
Elle m'a regardé, elle m'a défié, elle a gagné.
Rafael s'approche de moi, si près que je sens son souffle contre mon oreille.
— Tu as vu ses yeux ? chuchote-t-il.
— Oui.
— Elle va te détruire, Damian.
Je ne réponds pas.
Je regarde Isabella disparaître dans l'ombre du domaine, et je sais que Rafael a raison. Elle va me détruire. Mais pas de la façon qu'il croit.
Elle va me détruire parce que, pour la première fois de ma vie, je viens de rencontrer quelqu'un d'aussi fort que moi. Et la peur que je ressens, cette peur froide qui me glace les entrailles, n'est pas celle du chasseur qui affronte un prédateur plus dangereux.
C'est celle de l'homme qui commence à tomber amoureux de sa prisonnière.
Et il n'y a rien de plus dangereux que cela.
.Chapitre 87DamianLe silence entre nous est doux. Habité. Isabella est blottie contre moi, sa tête posée sur mon épaule, sa main dans la mienne. Je voudrais que ce moment ne finisse jamais. Mais il y a quelque chose que je n'ai pas encore dit. Quelque chose de plus sombre. De plus terrible. Quelque chose que je n'ai jamais avoué à personne.— Isabella, dis-je, et ma voix est plus basse, plus grave.Elle lève la tête, et je vois dans ses yeux noirs une lueur d'attention, de patience.— Qu'est-ce qu'il y a ?Je prends une inspiration. L'air est lourd. Je serre sa main plus fort.— Il y a une chose que je ne t'ai pas dite. Une chose que je n'ai jamais dite à personne. Une chose qui me hante depuis seize ans.Elle ne dit
Chapitre 86IsabellaDamian s'est tu. Sa voix s'est éteinte sur les derniers mots, et il reste là, devant moi, les yeux rouges, les joues encore humides, les épaules voûtées. Je ne dis rien. Je ne bouge pas. Je le regarde, et je le laisse respirer, je le laisse exister dans ce silence qui n'est pas un vide, mais un espace où il peut déposer ce qu'il vient de me confier.Je pense à tout ce qu'il m'a raconté. Le vase brisé. La main sur l'épaule. Les os qui craquent. Les larmes silencieuses dans la chambre. La mère qui chante des berceuses en secret. La mort. Les douze ans. Le jour de l'enterrement. Les mots du père : « Ta mère est morte. Maintenant, tu es seul avec moi. Et je ferai de toi un Reyes, que tu le veuilles ou non. » Et puis seize ans de conditionnement. Seize ans d'apprentissag
Chapitre 85DamianLe dîner est terminé. Maria a emporté les assiettes et nous a laissés seuls avec une théière fumante. Isabella est assise en face de moi, les jambes repliées sous elle, et elle me regarde avec cette attention qu'elle me porte depuis des semaines.— Tu es loin, dit-elle. À quoi tu penses ?— À toi. À nous. À la chance que j'ai de t'avoir trouvée.Elle sourit, pose sa tasse.— Tu sais, je ne sais presque rien de ton enfance. Tu m'as parlé de ta mère, de sa mort. Mais avant cela. Tu ne m'as jamais raconté.Je sens ma gorge se serrer. Mon enfance. Ce n'est pas un sujet que j'aborde. Jamais. Mais Isabella n'est pas Rafael. Isabella est celle qui a vu sous mon armure. Si je veux qu'elle me connaisse vraiment, je dois lui montrer ce que je cache.— Mon père, dis-je, et le mot tombe comme une pierre. Mon père était un homme immense. Pas seulement physiquement. Immense dans sa présence, dans sa voix, dans sa colère. Quand il entrait dans une pièce, tout le monde se taisait.
Chapitre 84IsabellaLe premier soir, c'est moi qui le lui propose. Je le regarde, debout dans l'embrasure de la porte de la salle à manger, et je lui dis :— Dîne avec moi. Ce soir. Pas dans la grande salle. Ici. Dans mes appartements.Il me regarde, surpris, et je vois dans ses yeux gris une hésitation, une prudence, comme s'il craignait d'imposer sa présence.— Tu es sûre ? demande-t-il.— Je suis sûre. Je veux qu'on dîne ensemble. Tous les soirs. Si tu veux bien.— Tous les soirs ?— Tous les soirs.Il sourit, et ce sourire illumine son visage fatigué. Il hoche la tête, et il entre dans le salon, et nous nous asseyons à la petite table que j'ai fait installer près de la fenê
DamianJe la regarde depuis le seuil de la porte, et je ne bouge pas. Je ne veux pas briser ce moment. Isabella est debout au milieu du salon, les cheveux relevés en un chignon lâche, les mains couvertes de poussière, et elle sourit. Ce sourire, je ne l'avais jamais vu. Pas comme ça. Pas avec cette lumière dans les yeux, cette paix sur le visage, cette joie tranquille qui semble monter du plus profond d'elle-même. Je reste là, immobile, à la regarder, et je sens mon cœur se serrer d'une émotion que je ne connaissais pas.Elle ne m'a pas encore vu. Elle est penchée sur un carton de livres, elle en sort un, le feuillette, le pose sur l'étagère, et elle sourit à nouveau. Ce sourire, c'est le plus beau spectacle que j'aie jamais vu. Plus beau que tous les couchers de soleil sur Tierra Hueso, plus
Chapitre 82IsabellaJe commence par les rideaux. Ces lourdes tentures de velours gris qui filtrent la lumière et donnent à la pièce une atmosphère funèbre, je les décroche moi-même, debout sur un tabouret, les bras levés, les doigts agrippés au tissu poussiéreux. Elles tombent en tas sur le parquet, et quand la première fenêtre est enfin dégagée, la lumière explose dans la pièce, aveuglante, libératrice, et je sens mon cœur se gonfler d'une joie que je ne m'explique pas. J'appelle Maria.— Faites porter ces rideaux au grenier. Et faites venir les couturières. Je veux des voilages légers, transparents, qui laissent passer le soleil.— Madame est sûre ? demande Maria, hésitante.— Madame est sûre. Je veux auss
Chapitre 9DamianLe couloir est long, silencieux, et chacun de mes pas sur le marbre résonne comme un coup de gong dans le vide de ce domaine trop grand pour moi. Isabella marche à mes côtés, non, pas à mes côtés, elle marche un pas en arrière, délibérément, et ce décalage infime est un message qu
Chapitre 8IsabellaLa porte de la chambre nuptiale se referme derrière nous avec un bruit sourd, un bruit de prison qu'on verrouille, et je sens mon cœur s'arrêter une seconde avant de repartir, plus fort, plus vite, comme un oiseau qui se cogne contre les barreaux de sa cage.La pièce est immense
Chapitre 7DamianLa chapelle est froide, et l'encens me pique les yeux.J'attends au pied de l'autel, les mains croisées devant moi, le dos raide, le regard fixé sur le crucifix en bois noir qui domine le chœur. Les cierges projettent des ombres dansantes sur les murs de pierre, et leurs flammes v
Chapitre 6IsabellaLe domaine Reyes surgit devant moi comme une bête de pierre endormie sous le soleil de plomb, et je retiens mon souffle malgré moi.La berline noire franchit le portail en fer forgé, et soudain, l'allée de gravier s'ouvre sur une perspective qui écrase tout, une immensité si aus







