INICIAR SESIÓNChapitre 9
Damian
Le couloir est long, silencieux, et chacun de mes pas sur le marbre résonne comme un coup de gong dans le vide de ce domaine trop grand pour moi. Isabella marche à mes côtés, non, pas à mes côtés, elle marche un pas en arrière, délibérément, et ce décalage infime est un message qu'elle m'envoie sans même ouvrir la bouche. Je ne suis pas votre égal. Je ne serai jamais votre égale. Je suis votre prisonnière, et je tiens à ce que vous le sachiez à chaque seconde.
Je ne dis rien. Que pourrais-je dire ? Les mots qu'elle a prononcés dans la chambre nuptiale tournent encore dans ma tête comme des lames de rasoir. Vous êtes mon geôlier. Rien de plus. Rien de moins. Elle a raison, bien sûr, elle a parfaitement raison, et c'est cela qui me déchire. J'ai passé ma vie à essayer de ne pas ressembler à mon père, et en trois semaines, je suis devenu pire que lui. Lui, au moins, ne se mentait pas sur ce qu'il était.
Nous traversons le grand hall, dépassons la bibliothèque aux rideaux de velours grenat, dépassons la salle à manger où la table d'acajou peut accueillir trente convives que je n'inviterai jamais, et nous nous engageons dans un corridor plus étroit, moins éclairé, qui sent la poussière et le renfermé. Cette aile du domaine n'a pas été ouverte depuis la mort de ma mère. Mon père l'avait fait condamner après son enterrement, comme si fermer les portes pouvait effacer le souvenir. J'ai donné l'ordre aux domestiques de tout rouvrir ce matin, d'aérer les pièces, de changer les draps, de faire briller les miroirs. Ils ont obéi sans poser de questions, mais j'ai vu dans leurs yeux ce qu'ils pensaient. Le jeune maître enferme sa femme dans les appartements de la défunte. Le jeune maître est aussi cruel que l'ancien.
Je m'arrête devant une double porte en bois sculpté, dont les battants sont incrustés de motifs floraux si finement ciselés qu'on dirait de la dentelle pétrifiée. La clé est dans la serrure, une clé ancienne en fer forgé, lourde, froide. Je la tourne, et la porte s'ouvre sans bruit sur des gonds bien huilés.
— Voici vos appartements, dis-je sans regarder Isabella.
J'entre le premier, par habitude, par réflexe de prédateur qui vérifie que le territoire est sûr avant d'y laisser entrer ce qu'il doit protéger. Protéger. Le mot me brûle la langue. C'est pourtant ce que je fais, non ? Je la protège de la guerre qui menace son clan. Je la protège de la rue, des balles, des règlements de comptes. Je la protège en l'enfermant. La logique est imparable, et elle me donne envie de vomir.
L'appartement est une suite de trois pièces qui communiquent entre elles par des arcs en ogive. La première est un petit salon aux murs tendus de soie ivoire, avec un canapé en velours gris perle, une table basse en marbre, et une cheminée surmontée d'un miroir au cadre argenté. Des roses blanches ont été disposées dans un vase en cristal, et leurs pétales frémissent dans le courant d'air que nous avons créé en entrant. La deuxième pièce est une chambre, plus petite que la mienne, mais tout aussi luxueuse, avec un lit à baldaquin tendu de gaze blanche, une coiffeuse en bois de rose, et une fenêtre haute qui donne sur le jardin. La troisième est une salle de bains avec une baignoire en cuivre aux pieds griffus et des flacons de verre taillé alignés sur une étagère en marbre.
Tout est propre, tout est neuf, tout est prêt. Et tout est une prison.
Isabella entre derrière moi, et je l'entends retenir son souffle. Je ne sais pas si c'est d'admiration ou d'horreur. Peut-être les deux. Elle fait quelques pas dans le salon, effleure du bout des doigts le dossier du canapé, s'arrête devant la fenêtre qui donne sur le jardin. De l'autre côté de la vitre, les cyprès noirs montent la garde, et au-delà, on aperçoit le mur d'enceinte, haut, infranchissable, couronné de tessons de bouteille qui scintillent au soleil comme des diamants cruels.
— Vous serez traitée avec respect, dis-je, et ma voix sonne faux, mécanique, comme une phrase apprise par cœur. Les domestiques sont à votre disposition. Vous pouvez demander ce que vous voulez. Des livres, des vêtements, de la musique. Tout ce qui est en mon pouvoir de vous offrir.
Elle se tourne vers moi, et son regard noir me transperce.
— Tout, sauf la liberté.
Ce n'est pas une question. C'est un constat. Je ne réponds pas, parce que répondre serait confirmer, et confirmer serait lui donner raison, et lui donner raison serait admettre que je suis le monstre qu'elle croit.
— Vous ne sortirez pas de cette aile sans mon autorisation, continué-je comme si elle n'avait rien dit. Les portes du domaine vous sont ouvertes, mais le parc est surveillé. Le mur d'enceinte est infranchissable. Les gardes ont ordre de ne pas vous laisser approcher du portail.
— Et si je tente de m'échapper ?
Sa voix est calme, presque détachée, comme si elle discutait du menu du dîner. Je sens ma mâchoire se contracter.
— Ne tentez pas.
Elle incline la tête, lentement, et ce geste, ce petit geste de reine offensée, me fait plus mal qu'un coup de poing. Elle ne suppliera pas. Elle ne pleurera pas. Elle ne me donnera pas la satisfaction de la voir brisée. Elle restera droite, fière, indomptable, et chaque jour passé dans cette cage dorée sera un reproche vivant, un miroir tendu vers ma lâcheté.
Je me dirige vers la porte, parce que je ne supporte plus d'être dans la même pièce qu'elle, parce que sa présence m'étouffe, parce que son silence m'accuse plus fort que tous les mots qu'elle pourrait prononcer. Au moment de franchir le seuil, je m'arrête, la main sur la poignée.
— Vous n'êtes pas une prisonnière, Isabella. Quoi que vous pensiez.
— Alors laissez-moi partir.
Je ne réponds pas. Je franchis la porte, et je la referme derrière moi. La clé tourne dans la serrure avec un bruit de couperet. Mes doigts restent crispés sur le métal froid, et je reste là, immobile, le front appuyé contre le bois sculpté, à écouter le silence de l'autre côté.
Elle n'a pas pleuré. Elle n'a pas crié. Elle n'a pas supplié. Elle a simplement demandé la seule chose que je ne peux pas lui accorder.
Je suis son geôlier. Rien de plus. Rien de moins.
Et pour la première fois depuis la mort de mon père, je me hais.
Chapitre 75DamianJe me tiens devant Isabella, au centre du grand hall baigné de lumière, et les mots que je m'apprête à prononcer sont peut-être les plus importants de toute mon existence. Tout autour de nous, le domaine Reyes s'éveille lentement, les domestiques reprennent leurs allées et venues, les gardes ont repris leurs postes, et les portraits des ancêtres veillent sur nous comme des témoins silencieux de ce moment sacré. Mais je ne vois qu'elle, Isabella, ma femme, mon alliée, mon amour, debout devant moi avec ses yeux noirs brillants d'une émotion qu'elle ne cherche plus à cacher, ses cheveux noirs qui encadrent son visage pâle, ses lèvres entrouvertes comme si elle retenait son souffle. Le soleil entre par les hautes fenêtres et la pare d'une aura dorée, et elle est si belle, si lumineuse, si vivante, que j'en ai le so
Chapitre 74IsabellaLes bras de Damian autour de moi sont un refuge, une forteresse, une promesse, et je reste blottie contre lui dans le silence du grand hall baigné de soleil, à écouter les battements de son cœur qui résonnent contre ma tempe comme un tambour apaisé. Le départ d'Esteban a laissé derrière lui un vide étrange, un vide qui n'est pas douloureux, qui n'est pas angoissant, mais qui est comme une page blanche, une étendue vierge, un espace immense qui s'ouvre devant nous et que nous devrons apprendre à habiter. Pendant des semaines, des mois, des années, nos vies ont été rythmées par la haine, par la vengeance, par la peur, par la guerre qui menaçait d'éclater à chaque instant. Et maintenant, tout cela est terminé, tout cela est derrière nous, et il ne reste que le silence, la lumi&egr
Chapitre 73DamianLe hall du domaine Reyes s'est vidé, et le silence qui s'installe après le départ d'Esteban est un silence nouveau, un silence de paix, un silence de fin, comme si les murs eux-mêmes, les pierres elles-mêmes, les portraits des ancêtres eux-mêmes retenaient leur souffle pour savourer l'instant. Les gardes ont refermé les lourdes portes de chêne derrière le banni, et le bruit sourd des verrous qu'on pousse a résonné dans le hall comme le point final d'une phrase qui a mis des décennies à s'écrire. Mon oncle est parti, il ne reviendra pas, et la menace qui planait sur nous depuis des semaines, depuis des années, depuis avant ma naissance peut-être, s'est dissipée comme une fumée dans le vent du matin. Je me tiens au centre du hall, les bras ballants, le cœur étrangement léger, et j
Chapitre 72IsabellaJe me tiens dans le grand hall du domaine Reyes, près de la porte qui s'ouvre sur le perron de marbre, et je regarde la scène qui se déroule devant moi comme on regarde un tableau en mouvement, une fresque historique qui se peint sous mes yeux avec des couleurs de deuil et de justice. Esteban Reyes est debout au centre du hall, entouré de gardes armés, les mains liées devant lui, le visage creusé par la fatigue et la défaite, et il attend la sentence que Damian s'apprête à prononcer. Le soleil du matin entre à flots par les hautes fenêtres, illumine les dalles de marbre, fait briller les dorures des portraits d'ancêtres, et cette lumière crue, impitoyable, semble souligner chaque ride du visage du condamné, chaque trace de sueur sur son front, chaque tremblement de ses doigts. Les domestiques se sont rassemblés da
Chapitre 71DamianLes gardes ont emmené Esteban, mais son rire résonne encore dans ma tête, ce rire sinistre, ce rire de dément, ce rire qui contenait toute la haine et toute la folie d'un homme qui a passé sa vie à détruire les autres pour assouvir son ambition. La salle du conseil se vide lentement, les lieutenants se retirent en silence, le visage grave, les épaules lourdes, comme s'ils venaient d'assister à un enterrement plutôt qu'à un jugement. Isabella est restée à mes côtés, sa main posée sur mon bras, sa présence silencieuse qui me soutient, qui me retient, qui m'empêche de m'effondrer ou d'exploser. Mais je ne peux pas en rester là, je ne peux pas laisser Esteban s'enfermer dans sa cellule sans comprendre, sans savoir, sans lui arracher les derniers lambeaux de vérité. Il a avoué, ou
Chapitre 70IsabellaLa salle du conseil est pleine, plus pleine que je ne l'ai jamais vue, et l'air y est lourd, chargé d'une tension si épaisse qu'on pourrait la couper au couteau, la respirer comme une fumée toxique, la sentir peser sur les épaules comme un manteau de plomb. Les lieutenants du cartel sont assis autour de la longue table en acajou, leurs visages fermés, leurs costumes sombres, leurs regards fixés sur l'homme qui se tient au centre de la pièce, enchaîné, encadré par deux gardes armés, le visage défait, les cheveux en désordre, les vêtements froissés. Esteban Reyes n'a plus rien du patriarche arrogant qui m'a menacée dans le grand hall, il y a quelques jours à peine. Il n'a plus rien du stratège calculateur qui a manipulé son neveu pendant des années, qui a assassiné son frèr
Chapitre 4IsabellaLe soleil se lève sur la résidence Vargas comme un couteau qu'on aiguise, et je suis déjà debout, les yeux secs, le cœur serré, la main posée sur ma valise que je n'ai pas fermée de la nuit. Je n'ai pas dormi. Je n'ai même pas essayé. À quoi bon fermer les paupières quand chaque
Chapitre 3DamianLa cérémonie sera dans trois heures, et je n'ai toujours pas mis ma cravate.Je suis debout devant le miroir en pied de ma chambre, au premier étage du domaine Reyes, et mon reflet me renvoie l'image d'un homme que je ne reconnais pas. Le costume noir est taillé sur mesure, le tis
Chapitre 2IsabellaMon père me regarde comme on regarde une marchandise qu'on s'apprête à vendre, et je comprends, dans la fulgurance glaciale de cet instant, que je n'ai jamais été sa fille. J'ai toujours été une monnaie d'échange. Je n'attendais que le moment où il faudrait dépenser.La résidenc
Chapitre 1DamianJe fixe le portrait de mon père assassiné, et mes poings se serrent si fort que mes ongles s'enfoncent dans mes paumes jusqu'à presque tirer le sang.La toile est immense, accrochée au-dessus de la cheminée en marbre noir de la bibliothèque principale du domaine Reyes. Mon père y







