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Chapitre 8

last update Tanggal publikasi: 2026-06-12 02:16:58

Chapitre 8

Isabella

La porte de la chambre nuptiale se referme derrière nous avec un bruit sourd, un bruit de prison qu'on verrouille, et je sens mon cœur s'arrêter une seconde avant de repartir, plus fort, plus vite, comme un oiseau qui se cogne contre les barreaux de sa cage.

La pièce est immense, bien plus grande que celle qu'on m'a donnée pour me préparer. C'est la chambre de Damian, je le sais tout de suite. Elle porte son odeur, ce mélange de cuir, de tabac froid et de savon au bois de santal que j'ai senti sur lui quand il s'est penché pour m'embrasser. Le lit est un monument de bois sombre, couvert de draps en soie grise, avec des oreillers si nombreux qu'ils forment une montagne de plumes. Des rideaux épais, couleur de cendre, filtrent la lumière du soleil qui décline, et des lampes en bronze projettent sur les murs une lueur dorée, presque tendre. Il y a des livres partout, empilés sur les tables de chevet, sur le bureau en acajou, même sur le sol. Des livres de comptes, des livres de droit, des romans à la reliure usée. Et sur la cheminée de marbre blanc, une photographie. Une femme aux yeux clairs, au sourire doux. Sa mère. Celle qui est morte quand il avait douze ans.

Damian est debout au centre de la pièce, et il me regarde.

Son costume noir est toujours impeccable, sa cravate toujours nouée, mais quelque chose a changé dans sa posture. Il n'est plus le prédateur du perron, ni le bourreau de la chapelle. Il est nerveux. Ses mains pendent le long de son corps, et je vois ses doigts se crisper, s'ouvrir, se crisper encore, comme s'il ne savait pas quoi en faire.

Le silence dure. Il s'étire, se tend, devient une corde prête à rompre.

Je devrais avoir peur. Je suis seule avec l'homme qui m'a arrachée à ma famille, l'homme qui m'a forcée à l'épouser, l'homme qui peut faire de moi ce qu'il veut dans cette chambre où personne ne viendra me secourir. Mais je n'ai pas peur. La peur, je l'ai laissée dans la résidence Vargas, avec ma mère en larmes et mon père qui n'a pas eu le courage de me regarder partir. Ce qui reste, c'est de la rage. Une rage froide, lucide, qui me donne la force de me tenir droite et de le regarder en face.

— Tu es ma femme, dit-il enfin.

Sa voix est basse, presque hésitante. Il ne s'attendait pas à ce que ce soit si difficile. Il ne s'attendait pas à ce que je sois si forte.

Je ne réponds pas tout de suite. Je prends mon temps. Je défais le voile qui couvre encore mes cheveux, je le plie soigneusement, je le pose sur le dossier d'un fauteuil. Mes gestes sont lents, mesurés, et je sens son regard sur moi, brûlant, insistant. Puis je me tourne vers lui, et je le regarde droit dans les yeux.

— Je ne serai jamais votre femme, Damian Reyes. Je suis votre prisonnière.

Les mots tombent dans le silence comme des pierres dans l'eau, et je vois l'onde de choc se propager sur son visage. Il accuse le coup. Ses sourcils se froncent, sa mâchoire se serre, ses yeux gris s'assombrissent encore, deviennent presque noirs. Il ouvre la bouche, la referme. Il ne sait pas quoi répondre. Il n'avait pas prévu cela. Il avait prévu des larmes, des supplications, peut-être même de la résignation silencieuse. Il n'avait pas prévu la vérité.

— Vous êtes ma femme, répète-t-il, et cette fois sa voix est plus dure, plus proche de celle qu'il avait sur le perron. La cérémonie a eu lieu. L'anneau est à votre doigt. Vous portez mon nom.

— L'anneau, je ne l'ai pas choisi. Le nom, je ne l'ai pas choisi. La cérémonie, je ne l'ai pas choisie. Vous m'avez achetée comme on achète un cheval, et vous croyez que cela fait de vous un mari ?

Je fais un pas vers lui. Un seul. Et je vois son corps se tendre, ses épaules se redresser, ses poings se serrer. Il est plus grand que moi, plus fort que moi, mais il ne me fait pas peur. Les hommes comme lui ne font jamais peur aux femmes comme moi.

— Vous voulez savoir ce que je suis vraiment ? continué-je, et ma voix est calme, trop calme, comme la surface d'un lac qui cache un courant mortel. Je suis votre trophée, c'est vrai. Je suis la preuve vivante de votre victoire, le symbole de la soumission des Vargas. Mais je ne suis pas votre femme. Votre femme, cela se mérite. Cela se gagne. Cela ne se vole pas.

— Alors que suis-je pour vous ? demande-t-il, et sa voix est plus basse, presque un murmure.

Je le regarde. Je regarde cet homme qui a ordonné mon enlèvement, cet homme qui m'a passé un anneau au doigt devant un prêtre, cet homme qui tremble presque devant moi sans que je comprenne pourquoi. Et je lui donne la seule réponse possible.

— Vous êtes mon geôlier. Rien de plus. Rien de moins.

Le silence qui suit est plus lourd que tous les silences que j'ai traversés depuis ce matin. Damian ne bouge pas. Il me regarde, et dans ses yeux gris, je vois passer quelque chose. De la colère, oui. Mais aussi autre chose. De la douleur. Une douleur profonde, ancienne, qui n'a rien à voir avec moi. Une douleur qui était là bien avant que je n'entre dans sa vie.

Il détourne le regard. Il se passe une main sur le visage, un geste fatigué, presque vulnérable. Puis il se dirige vers la porte, et sa main se pose sur la poignée.

— Vous êtes libre de vos mouvements dans le domaine, dit-il sans se retourner. Vous pouvez aller où vous voulez, faire ce que vous voulez. La seule chose qui vous est interdite, c'est de franchir le portail sans mon autorisation.

— Je sais.

— Cette chambre est la vôtre. Je dormirai ailleurs.

Je ne réponds pas. Je le regarde ouvrir la porte, et au moment de sortir, il s'arrête. Il tourne la tête vers moi, juste assez pour que je voie son profil, la ligne dure de sa mâchoire, le grain de beauté sur sa tempe.

— Vous avez tort, Isabella. Je ne suis pas votre geôlier. Je suis votre mari. Et même si vous ne me croyez pas aujourd'hui, un jour, vous le croirez.

Il sort.

La porte se referme derrière lui, et je reste seule dans cette chambre qui est la sienne, qui est la mienne maintenant, entourée de ses livres, de ses odeurs, de ses fantômes.

Je m'assieds sur le bord du lit. Mes mains tremblent enfin, maintenant qu'il n'est plus là pour le voir. Je les regarde, ces mains qui n'ont pas tremblé devant lui, ces mains qui ont tenu bon, et je sens les larmes monter, brûlantes, au bord de mes cils.

Mais je ne pleure pas.

Je ne pleurerai pas.

Je porte la main à ma poitrine, et à travers le tissu de ma robe, je sens le pendentif de ma mère, ce petit oiseau d'or qui contient ce que je cherche. La vengeance. La liberté. La destruction de Damian Reyes.

Mais quelque chose s'est passé, dans cette chambre, que je n'avais pas prévu. Quand il a dit qu'il dormirait ailleurs, quand il a dit qu'il n'était pas mon geôlier, quand il a dit qu'un jour je le croirais, quelque chose a bougé en moi. Quelque chose de minuscule, d'infime, de presque imperceptible.

Un doute.

Je le chasse d'un mouvement de tête, je le broie, je le piétine. Je ne suis pas venue ici pour douter. Je suis venue ici pour détruire.

Mais le doute est là, planté comme une épine dans ma résolution. Et je sais qu'il ne partira pas.

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