Se connecterChapitre 7
Damian
La chapelle est froide, et l'encens me pique les yeux.
J'attends au pied de l'autel, les mains croisées devant moi, le dos raide, le regard fixé sur le crucifix en bois noir qui domine le chœur. Les cierges projettent des ombres dansantes sur les murs de pierre, et leurs flammes vacillent chaque fois qu'un courant d'air traverse la nef, comme des âmes inquiètes qui refusent de se taire. La chapelle du domaine Reyes n'a jamais servi à rien d'autre qu'à des cérémonies funèbres. Mon père y a été exposé trois jours, avant d'être enterré dans le mausolée familial, derrière les cyprès. Aujourd'hui, elle sert à un mariage. Un mariage qui ressemble à des funérailles.
Il n'y a presque personne. Mes hommes, alignés le long des bancs de chêne, ne portent pas leurs habits de fête. Ils portent le noir, le même noir que pour l'enterrement de mon père, et leurs visages sont fermés, solennels, comme s'ils assistaient à une exécution. Rafael est debout au premier rang, les bras croisés, la mâchoire si serrée que je vois les tendons de son cou saillir sous sa peau. Il ne m'a pas adressé un mot depuis ce matin. Il ne m'adressera peut-être plus jamais un mot comme avant.
Le prêtre est un vieil homme que j'ai fait venir de la cathédrale de Tierra Hueso, un homme maigre aux mains tremblantes, qui a accepté de célébrer cette mascarade sans poser de questions parce qu'il sait ce qu'il en coûte de poser des questions aux Reyes. Il lit dans son missel, ses lèvres remuant sans bruit, et l'odeur de l'encens se mêle à celle de la pierre humide et des fleurs blanches qui décorent l'autel. Des lys. J'ai demandé des lys. Ils sentent le cimetière.
La porte de la chapelle s'ouvre.
Je ne me retourne pas. Je ne peux pas. Mes pieds sont scellés au sol, mes mains sont des blocs de glace, mon cœur bat si fort que je l'entends dans mes oreilles comme un tambour de guerre. Les quelques têtes qui se tournent, le froissement des tissus, le murmure étouffé qui parcourt l'assistance, tout cela m'arrive de loin, comme filtré par une épaisseur d'eau.
Puis je l'entends. Ses pas.
Ils résonnent sur les dalles de pierre, lents, réguliers, inexorables. Chaque pas est un coup frappé à la porte de mon âme, et je sais que je devrais me retourner, je sais que je devrais la regarder avancer vers moi comme le veut la tradition, mais je ne peux pas. Pas encore. Pas tout de suite.
Les pas se rapprochent. L'odeur de l'encens est remplacée par un parfum plus léger, plus frais, un parfum de lavande et de linge propre. Elle est derrière moi maintenant. Je sens sa présence comme on sent la chaleur d'une flamme avant de la toucher.
Le prêtre lève les yeux de son missel, et son regard passe au-dessus de mon épaule. Il hoche la tête, un mouvement presque imperceptible, et je comprends qu'elle est prête.
Je me retourne.
Le monde s'arrête.
Elle est là, devant moi, vêtue de la robe blanche que j'ai fait préparer, une robe simple, sans dentelle, sans traîne, sans ornement. Le tissu est mat, presque austère, et il épouse son corps avec une rigueur qui souligne sa minceur, la fragilité de ses épaules, la ligne droite de son dos. Le voile est toujours là, ce voile blanc qui cache son visage comme un linceul, et à travers la dentelle fine, je distingue ses yeux. Noirs. Brûlants. Fixés sur moi.
Elle ne tremble pas. Ses mains, croisées sur son ventre, sont parfaitement immobiles. Ses épaules ne ploient pas. Son menton est relevé, sa nuque est droite, et elle me regarde comme on regarde un ennemi sur un champ de bataille. Il n'y a pas de peur dans ses yeux. Il n'y a pas de soumission. Il y a de la haine, oui, une haine si pure qu'elle en est presque belle, mais il y a aussi autre chose. Une force. Une détermination. Une promesse silencieuse qui me glace le sang.
Le prêtre commence à parler, et sa voix chevrotante emplit la chapelle.
— Nous sommes réunis aujourd'hui pour unir par les liens sacrés du mariage Damian Reyes, fils de Don Alejandro Reyes, et Isabella Vargas, fille de Don Emilio Vargas.
Les mots roulent sur moi comme de l'eau sur une pierre. Je ne les écoute pas. Je n'écoute qu'Isabella. Le bruit de sa respiration, lente et profonde. Le froissement de sa robe quand elle bouge imperceptiblement. Le tintement presque inaudible de quelque chose contre sa poitrine, un bijou peut-être, caché sous le tissu.
— Damian Reyes, acceptez-vous de prendre pour épouse Isabella Vargas, ici présente ?
— Oui.
Ma voix est rauque, étrangère à moi-même. Le mot sort de ma bouche comme un caillou qu'on crache.
— Isabella Vargas, acceptez-vous de prendre pour époux Damian Reyes, ici présent ?
Un silence. Un long silence, si long que le prêtre lève les yeux de son missel, l'air inquiet. Je vois les doigts d'Isabella se serrer sur son ventre, ses jointures blanchir. Elle va dire non. Elle va refuser. Elle va faire ce que personne n'a jamais osé faire dans l'enceinte de ce domaine, défier un Reyes devant ses hommes, et je ne pourrai pas l'en empêcher.
— Oui.
Le mot tombe de ses lèvres comme une pierre dans un puits. Sa voix n'a pas tremblé. Elle n'a pas hésité. Elle a dit oui, et ce oui est la chose la plus terrible que j'aie jamais entendue, parce qu'il ne contient aucune résignation. Il contient une volonté de fer.
Le prêtre soupire, soulagé, et continue la liturgie. Les mots s'enchaînent, les gestes s'accomplissent. Rafael s'avance, portant le coussin de velours sur lequel reposent les anneaux. Deux anneaux d'or, simples, sans gravure, que j'ai fait sortir du coffre familial ce matin. Celui de ma mère, et celui de mon père.
Je prends l'anneau d'Isabella. Il est froid entre mes doigts, un cercle de métal qui pèse plus lourd qu'il ne devrait. Je tends la main vers elle, et elle me tend la sienne sans que j'aie à le demander. Sa main est nue, sans gant, et quand mes doigts effleurent les siens, un choc électrique me parcourt le bras.
Sa peau est douce. Incroyablement douce. Et froide, si froide, comme si le sang ne circulait plus jusqu'à ses extrémités.
Je glisse l'anneau à son doigt. Lentement. Je vois l'or franchir la première phalange, puis la seconde, puis se poser à la base de son annulaire, et je sens quelque chose se déchirer en moi. Quelque chose d'irréparable.
Puis c'est son tour.
Elle prend l'anneau de mon père. Ses doigts ne tremblent pas. Elle le tient devant elle, le regarde une seconde, et je vois ses yeux noirs se poser sur le métal avec une expression que je ne sais pas lire. Du dégoût ? De la tristesse ? De la rage ? Puis elle prend ma main, et sa paume est toujours aussi froide, et elle glisse l'anneau à mon doigt avec la même lenteur que j'ai mise au sien.
L'or est tiède contre ma peau. Il me brûle.
— Par le pouvoir qui m'est conféré, prononce le prêtre, je vous déclare mari et femme. Vous pouvez embrasser la mariée.
Le silence retombe.
Je regarde Isabella. Elle me regarde. Le voile est toujours entre nous, cette barrière de dentelle blanche qui nous sépare du monde. Je sais que je dois le soulever. Je sais que je dois poser mes lèvres sur les siennes. C'est la tradition, c'est ce que tout le monde attend, mes hommes, le prêtre, Rafael.
Je lève les mains vers son visage.
Mes doigts attrapent le bord du voile. Le tissu est léger, presque impalpable. Je le soulève, lentement, et le visage d'Isabella apparaît.
Je retiens mon souffle.
Elle est belle. D'une beauté qui n'a rien d'angélique, rien de doux, rien de ce qu'on attend d'une mariée. Sa peau est pâle, presque translucide, et ses lèvres sont serrées, dures, sans trace de rouge. Ses pommettes sont hautes, saillantes, et ses yeux, ces yeux noirs qui m'ont hanté depuis que j'ai vu sa photo, sont plus intenses que tout ce que j'avais imaginé. Ils sont pleins de feu, de défi, de haine, et pourtant ils sont magnifiques, d'une beauté qui fait mal, qui coupe le souffle, qui déchire.
Je me penche vers elle.
Elle ne recule pas. Elle ne ferme pas les yeux. Elle me regarde approcher, et je vois ses pupilles se dilater, j'entends sa respiration s'accélérer, je sens la chaleur de son corps malgré la froideur de ses mains.
Mes lèvres touchent les siennes.
Le baiser est bref, presque chaste, une fraction de seconde à peine. Mais c'est assez. Assez pour sentir le goût de sa peau, assez pour sentir la tension de sa bouche, assez pour comprendre que ce baiser est une déclaration de guerre.
Je me redresse.
Elle soutient mon regard. Elle n'a pas fermé les yeux. Elle ne les fermera pas.
— Tu es ma femme désormais, dis-je, et ma voix est plus dure que je ne le voudrais, plus froide, plus cruelle.
Elle ne répond pas tout de suite. Elle me regarde, et dans ses yeux, je vois quelque chose qui ressemble à un sourire, un sourire sans joie, un sourire de prédateur.
— Je sais, dit-elle.
Et ce sont les seuls mots qu'elle prononce avant que je ne lui tourne le dos, que je ne prenne sa main glacée dans la mienne, et que je ne la conduise hors de la chapelle, sous le regard silencieux de mes hommes.
Le soleil nous aveugle sur le parvis. Les magnolias ploient sous la chaleur. Le jasmin embaume, écœurant. Je marche vite, trop vite, et elle me suit sans résistance, sa main toujours dans la mienne, son anneau qui brille sous la lumière crue.
Elle est ma femme.
Et je viens de commettre la plus grande erreur de ma vie.
Chapitre 78IsabellaLes bras de Damian autour de moi sont une ancre, un refuge, une certitude, et je reste blottie contre lui, le visage enfoui dans le creux de son épaule, à respirer son odeur de bois de santal et de linge frais, à écouter les battements de son cœur qui résonnent contre ma tempe comme une berceuse. Mais sous cette tendresse, sous cette chaleur, sous cet amour qui m'enveloppe, il y a une vérité que je n'ai pas encore osé dire, une vérité qui me serre la gorge et qui me fait trembler, une vérité qui est la raison la plus profonde, la plus secrète, la plus fragile de mon choix. Damian vient de me demander pourquoi je restais, et je lui ai répondu que je l'aimais, que je le choisissais, que la liberté se trouvait dans le choix. Tout cela est vrai, tout cela est sincère, tout cela vient du fond de mon cœur
Chapitre 77DamianJe me tiens sur le perron du domaine, les mains dans les poches, le regard perdu dans l'allée de gravier qui serpente entre les magnolias, et je respire l'air frais du matin comme un homme qui vient de traverser un long tunnel et qui aperçoit enfin la lumière. La voiture d'Esteban a disparu depuis une heure, escortée par deux de mes hommes qui ont reçu l'ordre de le conduire à la frontière et de ne jamais le laisser revenir. Rafael est parti avec eux, pour s'assurer que tout se passe comme prévu, et je suis resté seul, ou presque seul, à savourer ce silence nouveau, ce silence de paix, ce silence de fin. Mais je ne suis pas vraiment seul, car je sens la présence d'Isabella derrière moi, cette présence que je reconnaîtrais entre mille, cette chaleur qui émane d'elle et qui m'enveloppe comme un manteau de lumière. E
Chapitre 76IsabellaDamian me laisse seule dans le grand hall, et le silence qui suit son départ est un silence immense, un silence qui m'enveloppe comme une eau tiède, un silence qui me force à affronter les questions que j'ai repoussées pendant des semaines, que j'ai enfouies sous la peur, sous la vengeance, sous la survie. Il est parti avec Rafael pour régler les derniers détails du bannissement d'Esteban, pour s'assurer que son oncle a bien quitté le domaine, pour donner des ordres aux gardes et aux lieutenants, et il m'a laissée là, dans ce hall baigné de soleil, avec pour seule compagnie les portraits des ancêtres et la liberté qu'il m'a offerte. Cette liberté que j'ai réclamée, que j'ai attendue, que j'ai désirée de toutes mes forces depuis le premier jour de ma captivité. Cette liberté qui est maintenan
Chapitre 75DamianJe me tiens devant Isabella, au centre du grand hall baigné de lumière, et les mots que je m'apprête à prononcer sont peut-être les plus importants de toute mon existence. Tout autour de nous, le domaine Reyes s'éveille lentement, les domestiques reprennent leurs allées et venues, les gardes ont repris leurs postes, et les portraits des ancêtres veillent sur nous comme des témoins silencieux de ce moment sacré. Mais je ne vois qu'elle, Isabella, ma femme, mon alliée, mon amour, debout devant moi avec ses yeux noirs brillants d'une émotion qu'elle ne cherche plus à cacher, ses cheveux noirs qui encadrent son visage pâle, ses lèvres entrouvertes comme si elle retenait son souffle. Le soleil entre par les hautes fenêtres et la pare d'une aura dorée, et elle est si belle, si lumineuse, si vivante, que j'en ai le so
Chapitre 74IsabellaLes bras de Damian autour de moi sont un refuge, une forteresse, une promesse, et je reste blottie contre lui dans le silence du grand hall baigné de soleil, à écouter les battements de son cœur qui résonnent contre ma tempe comme un tambour apaisé. Le départ d'Esteban a laissé derrière lui un vide étrange, un vide qui n'est pas douloureux, qui n'est pas angoissant, mais qui est comme une page blanche, une étendue vierge, un espace immense qui s'ouvre devant nous et que nous devrons apprendre à habiter. Pendant des semaines, des mois, des années, nos vies ont été rythmées par la haine, par la vengeance, par la peur, par la guerre qui menaçait d'éclater à chaque instant. Et maintenant, tout cela est terminé, tout cela est derrière nous, et il ne reste que le silence, la lumi&egr
Chapitre 73DamianLe hall du domaine Reyes s'est vidé, et le silence qui s'installe après le départ d'Esteban est un silence nouveau, un silence de paix, un silence de fin, comme si les murs eux-mêmes, les pierres elles-mêmes, les portraits des ancêtres eux-mêmes retenaient leur souffle pour savourer l'instant. Les gardes ont refermé les lourdes portes de chêne derrière le banni, et le bruit sourd des verrous qu'on pousse a résonné dans le hall comme le point final d'une phrase qui a mis des décennies à s'écrire. Mon oncle est parti, il ne reviendra pas, et la menace qui planait sur nous depuis des semaines, depuis des années, depuis avant ma naissance peut-être, s'est dissipée comme une fumée dans le vent du matin. Je me tiens au centre du hall, les bras ballants, le cœur étrangement léger, et j
Chapitre 9DamianLe couloir est long, silencieux, et chacun de mes pas sur le marbre résonne comme un coup de gong dans le vide de ce domaine trop grand pour moi. Isabella marche à mes côtés, non, pas à mes côtés, elle marche un pas en arrière, délibérément, et ce décalage infime est un message qu
Chapitre 8IsabellaLa porte de la chambre nuptiale se referme derrière nous avec un bruit sourd, un bruit de prison qu'on verrouille, et je sens mon cœur s'arrêter une seconde avant de repartir, plus fort, plus vite, comme un oiseau qui se cogne contre les barreaux de sa cage.La pièce est immense
Chapitre 6IsabellaLe domaine Reyes surgit devant moi comme une bête de pierre endormie sous le soleil de plomb, et je retiens mon souffle malgré moi.La berline noire franchit le portail en fer forgé, et soudain, l'allée de gravier s'ouvre sur une perspective qui écrase tout, une immensité si aus
Chapitre 5DamianLe convoi Vargas apparaît à l'horizon comme une ligne de fourmis noires rampant sur la route blanche, et ma gorge se serre.Je suis debout sur le perron du domaine Reyes, les mains croisées dans le dos, le visage aussi impassible qu'une statue de cire. Derrière moi, mes hommes son







