LOGINChapitre 2
Adrian
La photographie tremble légèrement entre mes doigts. Une jeune femme aux cheveux bruns, attachés en une queue de cheval trop stricte qui tire sur ses tempes. Des yeux noisette qui regardent l'objectif avec un mélange de défi et de fragilité. La mâchoire un peu trop carrée pour être parfaitement belle, mais ces lèvres, ces lèvres pleines qui esquissent un demi-sourire ironique, comme si elle savait quelque chose que le photographe ignore. Sofia Carter. Vingt-et-un ans aujourd'hui. Orpheline. Étudiante en droit à la faculté de la ville. Serveuse dans un diner crasseux du quartier est. Et depuis trois semaines, sans le savoir, l'une des femmes les plus riches du pays.
Je repose le cliché sur le bureau en acajou massif, mes doigts s'attardant une seconde de trop sur le contour du visage. La pièce est plongée dans une pénombre que seule perce la lampe Tiffany, sa lumière dorée se reflétant sur les boiseries sombres et les reliures en cuir des livres alignés contre les murs. Dehors, la ville s'étend derrière la baie vitrée comme un tableau vivant, constellations électriques dans la nuit de novembre, tours de verre et d'acier qui percent le ciel. J'ai toujours aimé ce bureau, ce sanctuaire au sommet de la Black Tower, cet endroit où Nathan m'a appris à lire les hommes avant qu'ils ne lisent en moi. Nathan. Mon mentor. Mon protecteur. Le seul être humain pour qui j'aurais traversé l'enfer sans poser de questions. Et il est mort, emporté par une crise cardiaque aussi brutale qu'imprévisible, me laissant avec une promesse imprudente arrachée sur son lit d'hôpital, entre deux respirations sifflantes.
Protège-la, Adrian. Protège-la comme tu m'as protégé. Ils viendront pour elle. Ils viendront tous.
J'avais accepté sans comprendre, parce qu'on ne refuse rien à un homme qui vous a sauvé la vie. Maintenant je comprends. Maintenant, en parcourant le dossier que mes hommes ont constitué sur Sofia Carter, je mesure l'étendue du désastre à venir. Les héritiers écartés, les associés furieux, les concurrents qui voient dans cette transmission de fortune une faiblesse à exploiter. Tous savent que Nathan est mort. Bientôt, ils sauront que l'héritière est une gamine sans défense, sans relations, sans la moindre idée du monde dans lequel elle vient d'être précipitée. Et ils agiront.
La porte s'ouvre sans qu'on ait frappé. Seule une personne au monde ose entrer ainsi dans mon bureau. Elena traverse la pièce avec la démarche féline qui fait se retourner les hommes dans la rue, ses talons aiguilles s'enfonçant dans l'épaisse moquette sans un bruit. Elle est vêtue d'une robe rouge sang, moulante, qui épouse chaque courbe de son corps comme une seconde peau, et ses cheveux blonds cascadent sur ses épaules en vagues étudiées. Elle est belle, Elena. Magnifique même. Et elle le sait. C'est son arme, son bouclier, son moyen de manipuler un monde qui ne voit en elle qu'un objet de désir. Elle ne se doute pas que je ne suis pas dupe. Que je la connais trop bien.
— Alors, c'est elle ? Elle s'empare de la photo sans permission, l'examine avec une moue dédaigneuse. On ne peut pas dire qu'elle ait l'air d'une héritière. Elle ressemble plutôt à une souris effarouchée. Tu es sûr que les avocats ne se sont pas trompés ?
— Rends-moi ça.
Ma voix est calme. Trop calme. Le genre de calme qui précède une tempête et qu'Elena a appris à reconnaître au fil des années. Elle repose le cliché avec une lenteur calculée, ses doigts effleurant le bois du bureau comme une caresse.
— Tu es bien susceptible, ce soir. Nathan te manque tant que ça ? Ou c'est l'idée de jouer les baby-sitters qui te rend nerveux ?
Je ne réponds pas. Je me lève, lentement, et je vois son sourire se figer, ses épaules se tendre imperceptiblement. Elle me connaît, elle aussi. Elle sait que je ne suis pas un homme que l'on provoque impunément, même quand on partage son lit.
— Elena. Pourquoi es-tu venue ?
— J'ai pensé que tu aurais besoin de compagnie. Une soirée difficile. Des souvenirs douloureux. Et puis, elle hausse une épaule avec une grâce étudiée, je me demandais si tu avais des nouvelles de cette mystérieuse héritière.
— Elle a été prévenue ce soir. Demain, elle se rendra chez le notaire.
— Et ensuite ?
— Ensuite, j'interviendrai.
Elena s'approche, son parfum lourd et sucré envahissant l'espace entre nous. Sa main se pose sur ma poitrine, ses ongles vernis de rouge griffant doucement le tissu de ma chemise. Ses yeux, d'un bleu trop clair pour être honnête, lèvent vers moi un regard faussement innocent.
— Pourquoi perdre ton temps avec cette fille ? Laisse-la se débrouiller. Nathan est mort, Adrian. Les promesses qu'on fait à un mourant n'engagent que les consciences sentimentales. Et tu n'as rien d'un sentimental.
Je saisis son poignet, pas brutalement, mais assez fermement pour qu'elle comprenne. Son pouls bat vite sous mes doigts, trop vite. Elle a peur. Elle a raison.
— Ce que je fais ou ne fais pas ne te regarde pas. Je t'ai déjà dit de ne pas te mêler des affaires de la succession.
— La succession, répète-t-elle d'une voix soudain plus dure, toute trace de séduction envolée. C'est vrai, j'oubliais. La succession. Les centaines de millions qui auraient dû revenir à ceux qui étaient là, à ceux qui ont travaillé pour Nathan, à ceux qui l'ont soutenu pendant que cette petite inconnue grandissait loin de tout. Mais non. Il a suffi d'un caprice de vieillard pour que tout bascule. Et toi, tu vas protéger ce caprice ? Tu vas risquer ta vie pour une gamine qui ne sait même pas tenir une fourchette à poisson ?
— Elena.
Un seul mot. Son prénom, prononcé comme un avertissement. Elle se tait, ses lèvres se pincent en une ligne pâle. Je lâche son poignet et elle recule d'un pas, puis d'un autre, ses talons s'enfonçant à nouveau dans la moquette. Sa beauté n'a jamais été aussi froide, aussi dangereuse que dans cet instant de rage contenue. Je la regarde vraiment, peut-être pour la première fois depuis des mois, et je vois ce que je n'avais pas voulu voir : la cupidité, l'ambition féroce, la rancune envers un homme qui ne lui a jamais accordé ce qu'elle estimait mériter. Nathan se méfiait d'elle. Il m'avait prévenu, de sa voix fatiguée d'homme qui a trop vu de trahisons pour croire encore en la loyauté. Méfie-toi de ceux qui sourient trop facilement, Adrian. Les crocs sont toujours derrière.
— Très bien, elle murmure en se dirigeant vers la porte. Fais comme tu veux. Protège la princesse. Mais souviens-toi que les chevaliers servants finissent souvent au cimetière. Et elle ne te dira même pas merci.
La porte claque, plus fort que nécessaire. Le silence retombe, lourd, chargé des échos de cette conversation qui m'a appris plus que je ne le voulais. Elena est impliquée. D'une manière ou d'une autre, elle fait partie du problème. Je le sens, au creux de mes tripes, cette certitude que seul l'instinct peut forger.
Je retourne à la fenêtre. Mon reflet se dessine dans la vitre noire, silhouette sombre, visage aux traits durs, cicatrice à peine visible courant le long de la mâchoire. Un souvenir de l'époque où j'étais celui qu'on payait pour faire le sale boulot, avant que Nathan ne me sorte du caniveau, ne m'offre une seconde chance et un but. Tu vaux mieux que ce que tu crois, Adrian. Il le répétait souvent, avec cette foi inébranlable qui rendait impossible de le décevoir. Aujourd'hui, il est mort. Et la dernière chose qu'il m'a demandée, c'est de protéger une fille dont j'ignorais l'existence.
Je pense à Sofia Carter. À ses yeux noisette, à ce demi-sourire ironique sur la photo. Aux nuits froides qu'elle a passées sous les toits d'une maison qui ne voulait pas d'elle. À cette tante qui l'a jetée dehors, d'après le rapport préliminaire que mes hommes viennent de me transmettre. Elle est dehors, quelque part dans la ville, avec un sac de sport pour tout bagage et une fortune qu'elle ne sait même pas posséder. Vulnérable. Exposée. Une proie facile pour les loups qui rôdent déjà.
La montre à mon poignet indique minuit passé. Demain, à dix heures, elle sera chez le notaire. Demain, elle apprendra la vérité sur son héritage. Et demain, que cela lui plaise ou non, j'entrerai dans sa vie pour ne plus en sortir. C'est la promesse que j'ai faite. Les promesses, contrairement à ce que croit Elena, n'engagent pas que les consciences sentimentales. Elles engagent l'honneur. Et l'honneur, c'est tout ce qui reste quand on a perdu le reste.
Je décroche le téléphone intérieur, compose un numéro connu par cœur.
— Marcus ? Préviens l'équipe. Surveillance rapprochée à partir de l'aube. Je veux savoir où elle dort, ce qu'elle mange, à qui elle parle. Si quelqu'un l'approche, je veux le savoir avant qu'il ne fasse un pas de plus.
— Compris, patron.
Je raccroche. Mes doigts se posent une dernière fois sur la photographie, effleurant la joue de cette inconnue qui ne sait pas encore que sa vie ne lui appartient plus. Demain, tout commence. Demain, le monde de Sofia Carter explosera pour la deuxième fois. Et cette fois, la déflagration risque de nous emporter tous.
Chapitre 73SofiaLe soleil perce à peine les rideaux de l'aile privée, dessinant des rais de lumière pâle sur le parquet ciré. Je m'étire lentement, étonnée de ne plus ressentir cette boule d'angoisse qui me nouait l'estomac chaque matin. À mes côtés, la place d'Adrian est vide, mais les draps gardent encore sa chaleur, et son parfum flotte dans l'air, un mélange de santal et de cuir qui m'apaise. Je me lève, enfile une robe de chambre en soie grise, et traverse la pièce jusqu'à la fenêtre. Le parc s'étend sous la lumière froide de décembre, les cyprès scintillent de givre, et malgré la tension qui persiste au-dehors, je me sens étrangement en sécurité.Cette aile privée, Adrian l'a fait aménager pour nous. Pour notre foyer. Le mot réson
Chapitre 72AdrianLe feu n'est pas encore totalement éteint quand j'arrive sur le site de l'explosion. Les camions de pompiers bloquent la rue, leurs gyrophares bleus et rouges tournoyant dans la fumée noire, leurs lances arrosant les dernières flammes qui s'élèvent des poutres effondrées. L'odeur de brûlé est insoutenable, un mélange de plastique fondu, d'essence et de bois calciné qui prend à la gorge. Je descends de voiture, enfile un casque qu'un secouriste me tend, et m'avance vers les décombres.— Patron, il ne fallait pas venir, dit Marcus en me rejoignant, le visage noirci, la voix rauque. Le bâtiment peut encore s'effondrer.— Je dois voir de mes propres yeux.Je contourne les flaques d'eau mêlée de cendres, enjambe des câbles arrachés, é
Chapitre 71SofiaLe ciel est en feu. Depuis la fenêtre de la chambre, je regarde les flammes s'élever au-dessus des toits, orange et noires, dévorant l'entrepôt du groupe Black avec une avidité de monstre affamé. L'air lui-même semble vibrer, chargé de l'odeur âcre du plastique brûlé et du métal tordu. Je serre mes bras autour de moi, incapable de détacher les yeux de ce brasier qui illumine la nuit comme un soleil vengeur.Adrian est parti il y a une heure, prévenu en pleine nuit, le visage fermé, les mâchoires serrées. Il m'a ordonné de rester au manoir, de ne pas sortir, de ne pas regarder les informations. Mais je n'ai pas pu résister. La télévision allumée dans le salon diffuse en boucle les images de l'incendie, et le bandeau rouge qui défile en bas de l'é
Chapitre 70AdrianLa nuit est tombée depuis longtemps quand je reçois l'appel. Un de mes hommes, posté en surveillance devant l'hôtel où Vanessa a été relogée après son expulsion du manoir. Sa voix est tendue.— Patron, elle sort. Seule. Sans garde du corps.— Suis-la. Discrètement.Je reste dans mon bureau, le téléphone collé à l'oreille, les yeux rivés sur l'écran de l'ordinateur où défilent les images des caméras de surveillance du quartier. Vanessa monte dans un taxi, traverse la ville, descend dans une rue sombre, à l'écart des artères éclairées. Elle se glisse dans un immeuble désaffecté, une ancienne imprimerie aux vitres brisées. Je perds sa trace visuelle, mais mon homme co
Chapitre 69SofiaLe silence du manoir s'étire après le départ des journalistes, un silence que je ne savais plus écouter sans cette boule d'angoisse qui me serrait la gorge. Debout près de la fenêtre de ma chambre, j'observe les dernières voitures s'éloigner dans l'allée, leurs phares balayant la nuit. Vanessa est partie. Son mensonge a éclaté devant le monde entier, et c'est Adrian qui a tout dévoilé, sans hésiter, sans trembler, pour moi. Pour mon honneur. Pour nous.Je repense à son visage quand il a brandi les preuves. Cette colère froide, cette détermination absolue. Il n'a jamais douté, il n'a jamais reculé. Pendant que je m'enfermais dans la peur et les larmes, il préparait déjà la riposte. Il m'a choisie, encore une fois, sans même avoir besoin de prononce
Chapitre 68AdrianLe document que Vanessa a glissé sous ma porte ce matin est un faux grossier. Un certificat médical attestant une grossesse de huit semaines, signé d'un médecin dont je n'ai jamais entendu parler. Elle a cru que je me laisserais piéger, que je me précipiterais à ses pieds pour réparer une erreur imaginaire. Elle me connaît mal.Je convoque immédiatement le Dr Lambert, le médecin de famille des Black depuis vingt ans, un homme intègre que Nathan considérait comme un frère. Il arrive au manoir en moins d'une heure, sa sacoche à la main, le visage grave.— Adrian, vous m'avez demandé de venir de toute urgence. Que se passe-t-il ?— Vanessa Moretti prétend être enceinte de moi. Elle a fourni ce certificat. Je veux une contre-expert







