LOGINChapitre 3
Sofia
Le cabinet du notaire ressemble à une forteresse de silence et d'argent discret. Les murs sont tendus de soie vert amande, le sol recouvert d'un tapis si épais que mes talons usés s'y enfoncent sans bruit, et partout flotte une odeur de cuir ancien, de cire d'abeille, de secrets bien gardés. Maître Dumont m'a reçue avec une courtoisie distante qui frôle la froideur, m'a fait asseoir dans un fauteuil profond dont le velours caresse mes paumes moites, puis a déversé sur moi un torrent de chiffres, de pourcentages, de noms de sociétés que je ne connais pas, de propriétés dans des villes dont j'ignorais même l'existence. Sa voix monocorde rebondit sur les boiseries sans que j'en retienne la moitié. Mon cerveau s'est déconnecté quelque part entre les actions et les obligations, entre la villa en Toscane et le penthouse new-yorkais, entre le compte en banque dont les zéros s'alignent en une chaîne absurde et la vérité qui m'assomme comme un coup de massue : Nathan Black m'a tout donné. Absolument tout. Sans explication, sans condition, sans même une lettre pour me dire pourquoi.
Quand je ressors, le soleil de novembre me frappe le visage avec une violence inattendue. La rue est animée, des passants pressés qui rasent les murs, des voitures qui klaxonnent, un marchand de marrons qui crie sa rengaine au coin du boulevard. Le contraste avec le silence ouaté du cabinet est si brutal que je vacille sur le trottoir, une main en appui contre la façade de pierre froide. Maître Dumont m'a remis une enveloppe contenant les clés d'une voiture – une voiture, à moi, une berline allemande garée quelque part dans le parking souterrain – et une carte de crédit dont le plafond dépasse probablement le PIB d'un petit pays. L'absurdité de la situation menace de me submerger, une hilarité nerveuse qui monte dans ma gorge comme une bulle de savon, prête à éclater en sanglots ou en rire, je ne sais plus.
C'est à cet instant précis que je l'entends. Un bruit de moteur, trop proche, trop rapide. Mon corps réagit avant mon cerveau, un instinct primal qui me fige sur place alors que je tourne la tête. La voiture est là. Une masse d'acier noire qui fonce droit sur le trottoir, droit sur moi, ses pneus hurlant sur l'asphalte, sa calandre avalant la distance comme un monstre affamé. Le temps se dilate. Je vois les détails les plus infimes : le reflet du soleil sur le pare-brise, l'absence de plaque d'immatriculation, la silhouette floue du conducteur. Je vois tout, et je ne peux pas bouger, mes pieds sont enracinés dans le béton, mes muscles paralysés par une terreur absolue qui efface toute pensée, toute sensation autre que le vide glacé qui se répand dans mes veines.
Quelque chose me percute. Pas la voiture, non, quelque chose de vivant, de puissant, une force qui m'arrache du sol et m'envoie rouler sur le côté dans une explosion de douleur. Mon épaule heurte le bitume, ma tête rebondit contre le rebord du trottoir, des étoiles blanches explosent derrière mes paupières, et le fracas de la voiture qui emboutit la façade du cabinet dans un tonnerre de verre brisé et de pierre pulvérisée me parvient comme assourdi, lointain, irréel. Des cris fusent. Des gens courent. L'odeur âcre du caoutchouc brûlé envahit mes narines, mêlée à celle de l'essence et de la poussière de plâtre.
Mais ce que je perçois avant tout, c'est la présence au-dessus de moi. Le poids d'un corps qui me plaque au sol. La chaleur d'une respiration contre ma tempe. L'odeur de santal et de cuir, masculine, enivrante, qui contraste si violemment avec l'odeur de destruction ambiante que ma tête tourne. Je cligne des yeux, chassant les larmes de douleur et de choc, et je le vois.
L'homme qui m'a sauvée est penché sur moi, ses avant-bras musclés encadrant mon visage, son torse large formant un rempart entre mon corps tremblant et le monde extérieur. Ses yeux sont la première chose que je remarque, parce qu'ils sont impossibles à ignorer. Bleus. D'un bleu si profond, si intense, qu'ils semblent taillés dans la glace des glaciers que j'ai vus un jour dans un documentaire. Des yeux qui ne cillent pas, qui me fixent avec une intensité qui me transperce, qui me cloue au sol plus sûrement que le poids de son corps. Ses cheveux bruns, coupés court, portent les marques d'une élégance sans effort, et sa mâchoire carrée, sa bouche aux lèvres pleines mais dures, la ligne parfaite de son nez, composent un visage d'une beauté qui n'a rien de doux ni de rassurant. Il est magnifique. Et terrifiant. Comme une lame ancienne, ciselée avec art, conçue pour tuer.
— Vous êtes blessée ? Sa voix est grave, rocailleuse, elle vibre dans ma cage thoracique comme une seconde respiration. Bougez les jambes. Doucement.
J'obéis sans réfléchir, hypnotisée par ce regard qui ne me lâche pas. Mes jambes bougent, mes bras aussi, rien n'est cassé à part l'épaule qui proteste avec véhémence et la peur qui noue mes entrailles.
— Parfait. On y va.
Il se redresse avec une fluidité animale, m'entraînant avec lui comme si je ne pesais rien, son bras passé autour de ma taille, mes pieds touchant à peine le sol. Autour de nous, c'est le chaos : la voiture encastrée dans la façade, les sirènes qui hurlent au loin, les badauds qui filment avec leurs téléphones, un homme en costume qui crie dans une langue que je ne comprends pas. Mais lui ne regarde rien de tout cela. Il m'entraîne à l'écart, dans une ruelle étroite qui sent la poubelle et l'urine, loin des regards, loin du fracas.
Il s'arrête enfin, me dépose presque contre un mur de briques humides. Mes jambes flageolent, ma respiration est courte, hachée, je crois que je vais vomir ou m'évanouir, ou les deux. Il ne me touche plus, mais il reste là, debout devant moi, les bras croisés sur sa poitrine large, sa silhouette imposante bloquant la sortie de la ruelle. Le soleil ne pénètre pas ici, tout est gris, tout est froid, et pourtant sa présence irradie une chaleur étrange, presque électrique.
— Vous... vous m'avez sauvée, j'articule d'une voix tremblante, misérable, une voix de petite fille reconnaissante qui ne sait même pas remercier correctement.
— Pour l'instant.
Deux mots. Secs. Définitifs. Aucune chaleur, aucune compassion. Il me regarde comme on regarde un problème à résoudre, un fardeau à porter, une mission dont on se serait bien passé.
— Qui êtes-vous ? je demande, et ma voix se brise sur la dernière syllabe parce que je sais, je sens au fond de mes tripes que sa réponse va faire basculer ce qu'il reste de ma vie.
Il ne répond pas tout de suite. Ses yeux parcourent mon visage avec une lenteur délibérée, s'attardant sur mes lèvres gercées, sur la trace de crasse que la chute a laissée sur ma joue, sur mes yeux que l'épuisement et le choc ont cerclés de rouge. Quand il parle enfin, sa voix est plus basse encore, presque un murmure qui glisse sur ma peau comme une menace.
— Adrian. Je m'appelle Adrian. Et je suis la seule chose qui se dresse entre vous et les gens qui veulent votre mort.
Chapitre 73SofiaLe soleil perce à peine les rideaux de l'aile privée, dessinant des rais de lumière pâle sur le parquet ciré. Je m'étire lentement, étonnée de ne plus ressentir cette boule d'angoisse qui me nouait l'estomac chaque matin. À mes côtés, la place d'Adrian est vide, mais les draps gardent encore sa chaleur, et son parfum flotte dans l'air, un mélange de santal et de cuir qui m'apaise. Je me lève, enfile une robe de chambre en soie grise, et traverse la pièce jusqu'à la fenêtre. Le parc s'étend sous la lumière froide de décembre, les cyprès scintillent de givre, et malgré la tension qui persiste au-dehors, je me sens étrangement en sécurité.Cette aile privée, Adrian l'a fait aménager pour nous. Pour notre foyer. Le mot réson
Chapitre 72AdrianLe feu n'est pas encore totalement éteint quand j'arrive sur le site de l'explosion. Les camions de pompiers bloquent la rue, leurs gyrophares bleus et rouges tournoyant dans la fumée noire, leurs lances arrosant les dernières flammes qui s'élèvent des poutres effondrées. L'odeur de brûlé est insoutenable, un mélange de plastique fondu, d'essence et de bois calciné qui prend à la gorge. Je descends de voiture, enfile un casque qu'un secouriste me tend, et m'avance vers les décombres.— Patron, il ne fallait pas venir, dit Marcus en me rejoignant, le visage noirci, la voix rauque. Le bâtiment peut encore s'effondrer.— Je dois voir de mes propres yeux.Je contourne les flaques d'eau mêlée de cendres, enjambe des câbles arrachés, é
Chapitre 71SofiaLe ciel est en feu. Depuis la fenêtre de la chambre, je regarde les flammes s'élever au-dessus des toits, orange et noires, dévorant l'entrepôt du groupe Black avec une avidité de monstre affamé. L'air lui-même semble vibrer, chargé de l'odeur âcre du plastique brûlé et du métal tordu. Je serre mes bras autour de moi, incapable de détacher les yeux de ce brasier qui illumine la nuit comme un soleil vengeur.Adrian est parti il y a une heure, prévenu en pleine nuit, le visage fermé, les mâchoires serrées. Il m'a ordonné de rester au manoir, de ne pas sortir, de ne pas regarder les informations. Mais je n'ai pas pu résister. La télévision allumée dans le salon diffuse en boucle les images de l'incendie, et le bandeau rouge qui défile en bas de l'é
Chapitre 70AdrianLa nuit est tombée depuis longtemps quand je reçois l'appel. Un de mes hommes, posté en surveillance devant l'hôtel où Vanessa a été relogée après son expulsion du manoir. Sa voix est tendue.— Patron, elle sort. Seule. Sans garde du corps.— Suis-la. Discrètement.Je reste dans mon bureau, le téléphone collé à l'oreille, les yeux rivés sur l'écran de l'ordinateur où défilent les images des caméras de surveillance du quartier. Vanessa monte dans un taxi, traverse la ville, descend dans une rue sombre, à l'écart des artères éclairées. Elle se glisse dans un immeuble désaffecté, une ancienne imprimerie aux vitres brisées. Je perds sa trace visuelle, mais mon homme co
Chapitre 69SofiaLe silence du manoir s'étire après le départ des journalistes, un silence que je ne savais plus écouter sans cette boule d'angoisse qui me serrait la gorge. Debout près de la fenêtre de ma chambre, j'observe les dernières voitures s'éloigner dans l'allée, leurs phares balayant la nuit. Vanessa est partie. Son mensonge a éclaté devant le monde entier, et c'est Adrian qui a tout dévoilé, sans hésiter, sans trembler, pour moi. Pour mon honneur. Pour nous.Je repense à son visage quand il a brandi les preuves. Cette colère froide, cette détermination absolue. Il n'a jamais douté, il n'a jamais reculé. Pendant que je m'enfermais dans la peur et les larmes, il préparait déjà la riposte. Il m'a choisie, encore une fois, sans même avoir besoin de prononce
Chapitre 68AdrianLe document que Vanessa a glissé sous ma porte ce matin est un faux grossier. Un certificat médical attestant une grossesse de huit semaines, signé d'un médecin dont je n'ai jamais entendu parler. Elle a cru que je me laisserais piéger, que je me précipiterais à ses pieds pour réparer une erreur imaginaire. Elle me connaît mal.Je convoque immédiatement le Dr Lambert, le médecin de famille des Black depuis vingt ans, un homme intègre que Nathan considérait comme un frère. Il arrive au manoir en moins d'une heure, sa sacoche à la main, le visage grave.— Adrian, vous m'avez demandé de venir de toute urgence. Que se passe-t-il ?— Vanessa Moretti prétend être enceinte de moi. Elle a fourni ce certificat. Je veux une contre-expert







