LOGINChapitre 4
Adrian
La ruelle pue la mort et l'indifférence. Elle tremble contre le mur de briques, ses bras serrés autour de son corps comme si elle pouvait s'empêcher de tomber en morceaux. Ses yeux fuient les miens. Elle a peur de ce qu'elle va y lire. Elle a raison.
— Il faut bouger. La voiture est à deux rues. Vous pouvez marcher ?
Elle acquiesce sans un mot. Je passe un bras autour de sa taille, elle se raidit sous mes doigts mais ne proteste pas. Son corps est léger, fragile, un oiseau tombé du nid qui n'a pas encore compris que ses ailes ne le sauveront pas. L'odeur de sa peur se mêle à celle de la poussière et du caoutchouc brûlé.
Nous roulons vingt minutes en silence. Elle fixe le paysage derrière la vitre fumée sans poser de questions, sans demander où nous allons. Ses mains sont jointes sur ses genoux, ses jointures blanches. La propriété apparaît au détour d'une allée de gravier, pierre blonde et lierre, volets bleu nuit. Nathan appelait cet endroit le Refuge. Il y venait quand les menaces se faisaient trop pressantes.
Dans le hall, le lustre en cristal de Bohême tinte doucement. Elle ne regarde rien. Elle ne voit rien. Elle est encore sur ce trottoir, à regarder la mort fondre sur elle.
— La chambre au premier étage. Des vêtements vous attendent. Reposez-vous.
Elle lève enfin les yeux vers moi. Ce n'est pas de la gratitude. C'est une méfiance brûlante, les défenses d'une fille qui a appris que chaque main tendue finit par se refermer en poing.
— Pourquoi faites-vous ça ?
Sa voix est rauque, à peine un souffle.
— Parce que j'ai fait une promesse à Nathan Black. Il m'a demandé de vous protéger.
Elle émet un son entre rire amer et sanglot.
— Vous mentez. Vous voulez l'argent, c'est ça ? Une part de cette fortune ?
Ses mots sont des lames, aiguisés par quinze ans de trahisons. Je les reçois sans ciller. Mais quelque chose dans la façon dont ses épaules se voûtent, comme si elle s'attendait à être frappée, vient se loger entre mes côtes. Une blessure ancienne que je reconnais.
— Vous ne me connaissez pas. Épargnez-moi vos certitudes.
Je tourne les talons avant qu'elle ne réplique. Mes pas résonnent sur le marbre. Derrière moi, sa respiration s'accélère, ses semelles claquent dans l'escalier, une porte se ferme là-haut. Le silence retombe.
Je me verse un whisky que je ne bois pas. Mes doigts sont stables. Ils le sont toujours. C'est ma force. C'est ma malédiction.
La maison craque autour de moi. Au-dessus de ma tête, Sofia Carter est probablement assise sur le lit à baldaquin, entourée de meubles anciens, et elle ne se sent pas plus en sécurité que dans la rue. Elle n'a pas tort. Cette maison est une forteresse, mais aucune forteresse n'est imprenable.
Un bruit. Léger. Un sanglot étouffé par une main, une tentative désespérée de pleurer en silence. Il vient de l'étage. Je ferme les yeux et laisse la douleur de cette inconnue traverser mes défenses. Elle pleure parce qu'elle a failli mourir, parce que sa tante l'a jetée dehors, parce qu'elle est seule au monde avec une fortune qui attire les assassins. Et je suis en bas, incapable de monter, incapable de la réconforter. Je ne sais qu'une chose : protéger. Même si elle me déteste. Même si sa méfiance me blesse plus qu'elle ne devrait.
Chapitre 73SofiaLe soleil perce à peine les rideaux de l'aile privée, dessinant des rais de lumière pâle sur le parquet ciré. Je m'étire lentement, étonnée de ne plus ressentir cette boule d'angoisse qui me nouait l'estomac chaque matin. À mes côtés, la place d'Adrian est vide, mais les draps gardent encore sa chaleur, et son parfum flotte dans l'air, un mélange de santal et de cuir qui m'apaise. Je me lève, enfile une robe de chambre en soie grise, et traverse la pièce jusqu'à la fenêtre. Le parc s'étend sous la lumière froide de décembre, les cyprès scintillent de givre, et malgré la tension qui persiste au-dehors, je me sens étrangement en sécurité.Cette aile privée, Adrian l'a fait aménager pour nous. Pour notre foyer. Le mot réson
Chapitre 72AdrianLe feu n'est pas encore totalement éteint quand j'arrive sur le site de l'explosion. Les camions de pompiers bloquent la rue, leurs gyrophares bleus et rouges tournoyant dans la fumée noire, leurs lances arrosant les dernières flammes qui s'élèvent des poutres effondrées. L'odeur de brûlé est insoutenable, un mélange de plastique fondu, d'essence et de bois calciné qui prend à la gorge. Je descends de voiture, enfile un casque qu'un secouriste me tend, et m'avance vers les décombres.— Patron, il ne fallait pas venir, dit Marcus en me rejoignant, le visage noirci, la voix rauque. Le bâtiment peut encore s'effondrer.— Je dois voir de mes propres yeux.Je contourne les flaques d'eau mêlée de cendres, enjambe des câbles arrachés, é
Chapitre 71SofiaLe ciel est en feu. Depuis la fenêtre de la chambre, je regarde les flammes s'élever au-dessus des toits, orange et noires, dévorant l'entrepôt du groupe Black avec une avidité de monstre affamé. L'air lui-même semble vibrer, chargé de l'odeur âcre du plastique brûlé et du métal tordu. Je serre mes bras autour de moi, incapable de détacher les yeux de ce brasier qui illumine la nuit comme un soleil vengeur.Adrian est parti il y a une heure, prévenu en pleine nuit, le visage fermé, les mâchoires serrées. Il m'a ordonné de rester au manoir, de ne pas sortir, de ne pas regarder les informations. Mais je n'ai pas pu résister. La télévision allumée dans le salon diffuse en boucle les images de l'incendie, et le bandeau rouge qui défile en bas de l'é
Chapitre 70AdrianLa nuit est tombée depuis longtemps quand je reçois l'appel. Un de mes hommes, posté en surveillance devant l'hôtel où Vanessa a été relogée après son expulsion du manoir. Sa voix est tendue.— Patron, elle sort. Seule. Sans garde du corps.— Suis-la. Discrètement.Je reste dans mon bureau, le téléphone collé à l'oreille, les yeux rivés sur l'écran de l'ordinateur où défilent les images des caméras de surveillance du quartier. Vanessa monte dans un taxi, traverse la ville, descend dans une rue sombre, à l'écart des artères éclairées. Elle se glisse dans un immeuble désaffecté, une ancienne imprimerie aux vitres brisées. Je perds sa trace visuelle, mais mon homme co
Chapitre 69SofiaLe silence du manoir s'étire après le départ des journalistes, un silence que je ne savais plus écouter sans cette boule d'angoisse qui me serrait la gorge. Debout près de la fenêtre de ma chambre, j'observe les dernières voitures s'éloigner dans l'allée, leurs phares balayant la nuit. Vanessa est partie. Son mensonge a éclaté devant le monde entier, et c'est Adrian qui a tout dévoilé, sans hésiter, sans trembler, pour moi. Pour mon honneur. Pour nous.Je repense à son visage quand il a brandi les preuves. Cette colère froide, cette détermination absolue. Il n'a jamais douté, il n'a jamais reculé. Pendant que je m'enfermais dans la peur et les larmes, il préparait déjà la riposte. Il m'a choisie, encore une fois, sans même avoir besoin de prononce
Chapitre 68AdrianLe document que Vanessa a glissé sous ma porte ce matin est un faux grossier. Un certificat médical attestant une grossesse de huit semaines, signé d'un médecin dont je n'ai jamais entendu parler. Elle a cru que je me laisserais piéger, que je me précipiterais à ses pieds pour réparer une erreur imaginaire. Elle me connaît mal.Je convoque immédiatement le Dr Lambert, le médecin de famille des Black depuis vingt ans, un homme intègre que Nathan considérait comme un frère. Il arrive au manoir en moins d'une heure, sa sacoche à la main, le visage grave.— Adrian, vous m'avez demandé de venir de toute urgence. Que se passe-t-il ?— Vanessa Moretti prétend être enceinte de moi. Elle a fourni ce certificat. Je veux une contre-expert







