Se connecterChapitre 3
Naomi
Le matin arrive sans douceur. Une lumière grise filtre à travers les rideaux, et je retrouve la chambre inconnue, le plafond trop haut, les draps qui sentent la lavande de luxe. Mon corps est courbaturé, mes yeux gonflés, ma gorge râpeuse. J'ai dormi par à-coups, peuplée de cauchemars, et le réveil est pire que le sommeil. Il me rappelle où je suis. Pourquoi je suis là. Ce que j'ai perdu.
La porte s'ouvre sans qu'on ait frappé. Une femme entre, la cinquantaine sévère, robe grise, tablier blanc, chignon si serré qu'il tire la peau de ses tempes. Elle pose un plateau sur la table près de la fenêtre sans me regarder.
— Le petit déjeuner. M. De Luca vous recevra dans une heure. Habillez-vous convenablement.
Elle se tourne déjà pour partir. Je parle malgré moi, ma voix encore enrouée de sommeil.
— Comment vous appelez-vous ?
Elle s'arrête, la main sur la poignée. Un long silence. Puis, sans se retourner :
— Mme Rinaldi. Et je ne suis pas votre amie, mademoiselle Reed. Je vous conseille de ne pas chercher à en faire une.
La porte se referme. Le bruit du verrou qu'on tourne de l'extérieur. Je fixe le battant de bois, le cœur serré. Je ne suis pas votre amie. Personne n'est mon ami ici.
Le plateau contient un café noir, du pain grillé, de la confiture, des fruits frais. Tout est disposé avec soin, les couverts en argent, la serviette pliée en éventail. Un soin qui n'est pas pour moi, je le comprends tout de suite. C'est le soin qu'on accorde à un invité de marque, par habitude, par protocole. Je suis un colis livré avec les honneurs dus à l'expéditeur, pas au contenu.
Je mange quand même. La faim me tenaille, et il serait stupide de faire la grève de la faim dans une maison qui n'en a rien à faire de ma vie ou de ma mort. Le café est fort, le pain tiède, la confiture délicieuse. Tout est parfait. Cette perfection me donne envie de vomir.
Mme Rinaldi revient me chercher. Elle me conduit à travers les couloirs où nous croisons d'autres domestiques, des hommes en costume, une jeune fille qui porte une pile de draps et qui baisse les yeux en me voyant. Tous m'ignorent. Tous font comme si je n'existais pas, comme si j'étais un fantôme, une erreur du décor qu'on a renoncé à corriger. Leurs regards passent à travers moi, me transpercent, et leur indifférence est pire que du mépris. Le mépris, au moins, reconnaît votre existence. L'indifférence vous efface.
Nous arrivons dans une salle à manger baignée de lumière. Une longue table de noyer, vingt places, et seulement deux couverts dressés. Matteo De Luca est déjà assis, une tasse de café à la main, le journal déplié devant lui. Il ne lève pas les yeux quand j'entre. Il continue de lire, ou fait semblant, et je reste debout près de la porte, incertaine, les bras ballants.
Le silence s'étire. Une minute. Deux. Le tic-tac d'une horloge ancienne rythme ma respiration. Je sens mes joues chauffer, l'humiliation qui monte comme une vague. Il m'ignore délibérément, et cette ignorance est calculée, j'en suis certaine. Il veut me montrer ma place, tout en bas de l'échelle, tout en bas de son attention.
— Asseyez-vous, dit-il enfin, sans lever les yeux.
J'obéis. Mes doigts se crispent sur mes genoux, sous la table. Le journal tourne une page. Le café refroidit dans ma tasse. L'odeur des œufs brouillés me soulève le cœur.
— Vous n'avez pas faim ? demande-t-il, tournant enfin son regard vers moi.
Ses yeux gris. Toujours aussi impénétrables. Toujours aussi déstabilisants. Je soutiens son regard plus longtemps que la veille.
— Pas particulièrement.
Il m'observe, la tête légèrement inclinée. Je sens qu'il me jauge, qu'il évalue ma résistance. Chaque geste, chaque mot, chaque silence semble pesé, calculé.
— Voici comment les choses vont se passer, reprend-il. Vous resterez dans cette maison jusqu'à ce que j'en décide autrement. Vous ne chercherez pas à vous enfuir, à contacter l'extérieur, ni à approcher les issues sans autorisation. Vous obéirez aux ordres de Mme Rinaldi, de Vittorio, et aux miens. En échange, vous serez nourrie, logée, et traitée avec les égards dus à votre statut.
— Mon statut, répété-je. C'est-à-dire celui d'une prisonnière.
— D'une invitée, corrige-t-il avec un mince sourire qui n'atteint pas ses yeux. Les prisonniers n'ont pas de salle de bain privative, ni de petit déjeuner au lit.
Je pose ma fourchette. Mes doigts tremblent, mais ma voix est ferme.
— Les invités peuvent sortir quand ils veulent. Les invités ne signent pas de contrat. Alors ne jouez pas sur les mots. Appelez-moi ce que je suis : votre otage.
Quelque chose passe dans ses yeux. Une lueur brève. De la surprise, peut-être. Il ne s'attendait pas à ce que je réplique. Il joint les mains sous son menton, me dévisage comme si j'étais un spécimen rare.
— Très bien, dit-il lentement. Vous êtes mon otage. Mais vous êtes aussi un investissement. Votre frère a contracté une dette. Vous avez choisi de la payer de votre personne. Assumez.
Chaque mot est un coup de couteau. Assumez. Comme si je ne faisais que cela depuis que j'ai signé ce papier. Comme si je n'avais pas déjà tout donné.
Il se lève, ajuste sa veste d'un geste précis, élégant.
— Mme Rinaldi vous indiquera vos tâches. Vous ne resterez pas oisive. Je n'ai pas besoin d'une bouche inutile à nourrir.
Il sort sans un regard de plus. La porte se referme, et je reste seule dans cette salle immense, entourée de silence, de dorures et de cristal. Les larmes montent, brûlantes, mais je les ravale. Je ne pleurerai pas. Pas ici. Pas maintenant.
On me conduit à l'office. Mme Rinaldi me tend un tablier.
— Vous aiderez à la cuisine. Vous ne parlerez pas aux domestiques. Vous ne poserez pas de questions.
Je prends le tablier. Mes mains tremblent. Je l'enfile, et le tissu rêche contre ma peau est comme une seconde humiliation qui s'ajoute à la première. Je suis une otage, une servante, une chose qu'on déplace et qui obéit.
Toute la matinée, j'épluche des légumes. Je récure des casseroles. Les domestiques passent à côté de moi sans me voir. La jeune fille aux draps, que j'ai croisée tout à l'heure, détourne ostensiblement la tête. La cuisinière, une femme massive aux bras comme des jambons, me parle par ordres brefs, sans jamais me regarder en face. Elle me désigne du doigt, me tend des plats, me montre l'évier. Je ne suis pas un être humain. Je suis une paire de bras.
L'humiliation est constante, sourde, épuisante. Elle ne vient pas d'un geste brutal ni d'une insulte. Elle vient de cette absence de reconnaissance. De ces regards qui glissent sur moi sans s'arrêter. De ces silences qu'on m'oppose comme des murs. Personne ne me demande mon nom. Personne ne veut savoir qui je suis.
Je pense à Ethan. À son visage quand ils l'ont relâché. Au soulagement qui a noyé ses traits. Il est en sécurité. Il est libre. C'est tout ce qui compte. Je me répète cette phrase comme un mantra, comme une prière. C'est tout ce qui compte. C'est tout ce qui compte.
Mais quand je m'agenouille pour frotter le carrelage, quand mes genoux s'écorchent sur la pierre froide, quand mes mains rougissent dans l'eau savonneuse, je sens ma dignité qui s'effrite, morceau par morceau, comme un vieux mur qu'on attaque à coups de masse.
Le soir venu, je remonte dans ma chambre. Je m'assois sur le bord du lit. Mes bras sont lourds, mon dos courbaturé. Je regarde mes mains abîmées, ces mains qui tournaient les pages de mes livres, ces mains qui caressaient les cheveux d'Ethan quand il avait peur. Elles sont rouges, gonflées, méconnaissables.
Alors, dans le silence de cette chambre trop belle, je laisse enfin couler mes larmes. Elles sont chaudes, salées, silencieuses. Je pleure sur moi, sur ma vie perdue, sur ma liberté volée. Je pleure parce que personne, dans cette maison de marbre et d'or, ne voit le courage qu'il m'a fallu pour signer ce papier. Personne ne voit le sacrifice caché derrière mon obéissance. Je ne suis qu'une otage, une prisonnière, une moins que rien.
Mais au fond de moi, sous les larmes et la douleur, une petite flamme refuse de s'éteindre. Une colère sourde, une dignité blessée qui ne demande qu'à se relever.
Je m'allonge dans le noir. Je fixe le plafond. Et je me fais une promesse. Je survivrai. Je tiendrai. Je ne leur donnerai pas la satisfaction de me briser.
Chapitre 32MatteoLa nuit est tombée sur le manoir, une nuit sans lune, sans étoiles, une nuit d'encre qui semble avaler les lumières du domaine et les recracher en ombres menaçantes sur les murs de ma chambre. Je suis debout près de la fenêtre, l'épaule encore bandée sous ma chemise, la douleur lancinante qui pulse au rythme de mon cœur, mais ce n'est pas la blessure qui me tient éveillé à cette heure tardive. C'est la colère. Une colère froide, concentrée, qui ne demande qu'à exploser et que je contiens à grand-peine en serrant les poings le long de mon corps, en fixant les jardins obscurs où les cyprès se balancent sous le vent comme des spectres agités. Vittorio vient de quitter la pièce, mais ses paroles résonnent encore dans ma tête, lourdes de menaces et de présages funestes, et je ne peux pas les ignorer, je ne peux pas faire comme si je ne les avais pas entendues.— Les familles rivales ont été informées, Matteo, a-t-il dit en entrant sans frapper, le visage grave, les trait
Chapitre 31NaomiLe lendemain matin, quand je descends pour le petit déjeuner, quelque chose a changé. Je le sens dès que je pose le pied dans le couloir, dès que je croise le regard d'une jeune domestique qui porte une pile de draps et qui, au lieu de baisser les yeux comme elle l'a toujours fait, esquisse un petit sourire timide et murmure un « bonjour, mademoiselle Reed » qui me prend au dépourvu. Je réponds machinalement, étonnée, et je continue mon chemin, le cœur battant un peu plus vite, l'esprit en alerte. Quelque chose a changé, oui, quelque chose d'indicible, une atmosphère nouvelle qui flotte dans l'air du manoir comme un parfum inconnu.Dans la salle à manger, Mme Rinaldi me sert mon café avec une déférence qu'elle ne m'avait jamais témoignée auparavant, posant la cafetière sur la table au lieu de me laisser me servir seule, me demandant si je souhaite autre chose, si la température de la pièce me convient, si je désire qu'on allume la cheminée. Je la remercie, décontenan
Chapitre 30MatteoLa convalescence est une épreuve que je n'avais pas connue depuis des années, une épreuve de patience et d'immobilité qui me pèse plus que toutes les guerres que j'ai menées, plus que toutes les batailles que j'ai livrées. Mes blessures guérissent, les chairs se referment, les cicatrices se forment, mais l'inaction me ronge, l'ennui me dévore, et chaque heure passée dans cette chambre est une torture silencieuse que je supporte en serrant les dents, en attendant que les médecins m'autorisent enfin à me lever, à marcher, à reprendre le contrôle de mon empire et de ma vie.Ce matin, alors que je suis assis dans le fauteuil près de la fenêtre, un dossier ouvert sur les genoux que je parcours d'un œil distrait, Vittorio entre sans frapper, le visage plus sombre que d'habitude, les rides autour de ses yeux creusées par une tension que je ne lui ai pas vue depuis longtemps. Il referme la porte derrière lui, s'approche, et reste debout devant moi, les bras croisés, attenda
Chapitre 29NaomiLes jours ont passé, lents et silencieux, rythmés seulement par les allées et venues feutrées des domestiques et par les ordres brefs que Vittorio lance aux gardes dans les couloirs. Matteo est vivant, c'est tout ce que je sais, et cette certitude m'a été arrachée au prix d'une angoisse que je ne veux plus jamais revivre. On m'a dit qu'il se remettait, que ses blessures étaient graves mais pas mortelles, qu'il avait repris connaissance et qu'il retrouvait peu à peu ses forces dans la chambre qu'il occupe à l'autre bout du manoir, celle que je n'ai jamais vue, celle où personne n'a le droit d'entrer sans y être expressément invité. On ne m'a pas invitée. Depuis l'attaque, je ne l'ai pas revu, je n'ai pas pu lui parler, je n'ai même pas pu m'assurer de mes propres yeux qu'il était encore en vie, et cette absence forcée me ronge, me dévore, me laisse dans un état d'incertitude permanente qui est pire que la peur, pire que la douleur.Je me suis réfugiée dans la biblioth
Chapitre 28MatteoJe reviens à la vie par fragments, par éclats de conscience qui percent le brouillard de l'inconscience comme des rais de lumière à travers un voile épais. La douleur d'abord, une douleur sourde, lancinante, qui pulse dans mon épaule et dans ma poitrine au rythme de mon cœur, une douleur qui est presque rassurante parce qu'elle signifie que je suis vivant, que je n'ai pas franchi la porte noire, que je suis encore de ce monde. Puis les sons, étouffés, lointains, des voix qui chuchotent, un pas feutré sur un tapis, le tic-tac d'une horloge. Et puis l'odeur, une odeur que je reconnais entre toutes, une odeur de lavande et de savon, une odeur douce et familière qui me rappelle des souvenirs que je croyais enfouis à jamais.J'ouvre les yeux lentement, difficilement, les paupières lourdes comme du plomb, et la première chose que je vois, c'est elle. Naomi est là, assise dans un fauteuil qu'on a rapproché de mon lit, la tête penchée sur l'accoudoir, les mains croisées sur
---Chapitre 27NaomiLe monde s'est arrêté. Ou peut-être est-ce mon cœur qui a cessé de battre pendant une fraction d'éternité, pendant cette seconde où j'ai vu Matteo s'interposer entre les balles et moi, où j'ai senti son corps se contracter sous l'impact, où j'ai entendu ce bruit sourd, ce bruit atroce du plomb qui pénètre la chair. Il m'a serrée contre lui, il m'a enveloppée de ses bras comme un bouclier vivant, et il est tombé, il est tombé en m'entraînant dans sa chute, et son sang, son sang chaud et rouge, a coulé sur mes mains, sur ma robe, sur mon visage.Les heures qui ont suivi ne sont qu'un brouillard confus, un cauchemar éveillé dont je ne parviens pas à me souvenir clairement. Vittorio m'a arrachée à l'enfer de cette salle, il m'a traînée dehors, loin des corps, loin du sang, loin de Matteo qu'on emportait sur une civière de fortune, le visage blanc comme un linge, les yeux fermés, la poitrine à peine soulevée par un souffle ténu. Les hommes de confiance ont sécurisé le







