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Chapitre 4

작가: Histoire
last update 게시일: 2026-07-12 15:36:27

Chapitre 4

Matteo

Le bureau est plongé dans la pénombre, seulement éclairé par la lueur dansante du feu dans la cheminée et la lampe à abat-jour vert posée sur mon sous-main. Les flammes jettent des ombres mouvantes sur les murs tapissés de livres anciens, sur les reliures de cuir qui sentent la cire et le tabac froid, sur le visage de Vittorio assis en face de moi dans l'un des fauteuils club profonds comme des confessionnaux. Il a croisé les jambes, son verre de whisky posé en équilibre sur l'accoudoir, et il m'observe avec cette patience de prédateur qui a appris depuis longtemps que la persuasion est une arme plus efficace que la force.

La soirée est avancée. Dehors, le vent s'est levé, il fait gémir les branches des cyprès et claquer quelque part, dans les étages, un volet mal fermé. Le bruit est régulier, presque hypnotique, et j'écoute ce battement lointain pendant que Vittorio termine sa démonstration. Il parle depuis un quart d'heure, de sa voix grave et posée, celle qu'il prend quand il veut me convaincre d'une décision qu'il juge nécessaire.

— Tu devrais briser sa volonté maintenant, Matteo. Tout de suite. Les premiers jours sont cruciaux, tu le sais aussi bien que moi. Si tu lui laisses le temps de s'aguerrir, si tu lui laisses croire qu'elle peut résister, tu auras créé un problème au lieu d'une solution.

Je ne réponds pas immédiatement. Je fais tourner mon whisky dans mon verre, j'observe les reflets ambrés qui dansent sous la lampe, et je pense à Naomi Reed. À ses yeux noisette qui ont soutenu mon regard ce matin. À sa voix qui n'a pas tremblé quand elle m'a répondu. À cette façon qu'elle a de relever le menton, comme un défi silencieux, comme une provocation sans mots.

— Une otage, ce n'est pas seulement une garantie, reprend Vittorio en se penchant en avant, les coudes sur les genoux. C'est aussi un message. Les autres doivent comprendre que chez les De Luca, on ne discute pas, on ne négocie pas, on ne résiste pas. Si cette fille garde sa fierté, si elle continue à te regarder comme elle l'a fait ce matin, le message que tu envoies est un message de faiblesse. Et la faiblesse, dans notre monde, se paie en sang.

Il a raison. Vittorio a toujours raison, c'est pour cela que je le garde près de moi depuis quinze ans, c'est pour cela que je lui confie mes affaires et que j'écoute ses conseils même quand ils me déplaisent. Briser la volonté de Naomi Reed serait logique. Ce serait efficace. Quelques jours d'isolement total, une privation de sommeil, des tâches humiliantes répétées jusqu'à l'épuisement, et elle serait suffisamment brisée pour obéir sans poser de questions. J'ai vu cette méthode fonctionner des dizaines de fois. Je l'ai appliquée moi-même, autrefois, à une époque où ma réputation n'était pas encore établie et où chaque ennemi potentiel devait être neutralisé avant d'avoir eu le temps de devenir une menace.

Mais quelque chose en moi résiste à cette idée. Quelque chose que je ne comprends pas, que je ne veux pas analyser, et qui pourtant est là, planté dans ma poitrine comme une écharde. L'image de Naomi, ce matin, dans la salle à manger. Sa robe bleu pâle, ses cheveux noués à la hâte, ses yeux gonflés par une nuit sans sommeil, et malgré tout cela, cette flamme minuscule qui dansait au fond de ses pupilles. Elle avait peur, oui, je l'ai senti, je l'ai respiré, mais elle ne s'est pas effondrée. Elle m'a tenu tête. Elle m'a appelé par le nom que je mérite : un geôlier, un ravisseur, un homme qui prend des otages.

— Tu ne dis rien, constate Vittorio, une pointe d'impatience dans la voix.

— Je réfléchis.

— Réfléchir, c'est déjà trop. Agis, Matteo. Donne l'ordre. Tes hommes sont prêts.

Je pose mon verre sur le bureau. Le cristal tinte contre le bois ciré, un son clair et pur qui tranche le silence comme une lame. Je me lève, m'approche de la fenêtre, écarte légèrement le rideau. La nuit est d'encre, sans lune, sans étoiles, et les jardins ne sont plus qu'un gouffre noir où se perdent les rares lumières du manoir. Je vois mon reflet dans la vitre, mon visage impassible, mon costume parfait, et je me demande si cet homme qui me regarde est celui que je crois être ou celui que les autres voient.

— Non.

Le mot tombe dans le silence comme une pierre dans l'eau. Vittorio se fige, son verre à mi-chemin de ses lèvres. Ses sourcils se froncent, creusant des rides profondes sur son front déjà marqué par les années et les cicatrices.

— Non ? répète-t-il, comme s'il n'était pas sûr d'avoir bien entendu.

— Non. On ne touche pas à la fille.

Je me tourne vers lui. Je soutiens son regard, et je sais qu'il cherche à comprendre, qu'il passe en revue toutes les raisons possibles, toutes les hypothèses qui pourraient expliquer une décision aussi absurde. La pitié. La faiblesse. Le désir. Aucune de ces explications n'est la bonne, parce que moi-même je ne sais pas pourquoi je refuse. Je sais seulement que l'idée de briser délibérément cette flamme dans ses yeux, de transformer cette fierté en soumission rampante, provoque en moi une réaction de rejet que je ne parviens pas à contrôler.

— Tu veux m'expliquer ? demande Vittorio, la voix calme mais tendue.

— Je n'ai pas à t'expliquer.

— Matteo...

— J'ai dit non.

Le ton est sans appel. Vittorio le sait, il connaît cette inflexion mieux que quiconque, celle qui signifie que la discussion est close et que toute insistance serait non seulement vaine mais dangereuse. Il s'incline, pose son verre vide sur le guéridon, et se lève lentement, ses articulations craquant dans le silence de la pièce.

— Comme tu voudras, dit-il en se dirigeant vers la porte. Mais souviens-toi de ce que je t'ai dit. Une prisonnière qu'on ne dresse pas devient tôt ou tard une menace. Et les menaces, dans ce métier, on les élimine.

Il sort sans attendre de réponse. La porte se referme, et je reste seul avec le feu qui meurt doucement dans la cheminée, avec le vent qui souffle dehors, avec ce mot qui résonne dans ma tête comme un glas. Élimine. Vittorio a raison. Il a toujours raison. Mais ce soir, pour la première fois depuis des années, je refuse de l'écouter. Ce soir, pour la première fois, je prends une décision qui va contre la logique, contre la prudence, contre tout ce que j'ai appris. Et je ne sais toujours pas pourquoi.

Je remonte dans ma chambre, la nuque raide, l'esprit agité. Le couloir des étages privés est silencieux, seulement éclairé par les appliques murales qui diffusent une lumière dorée sur les tapis épais et les boiseries sombres. Je passe devant la porte de Naomi sans m'arrêter, mais je ralentis, presque imperceptiblement, et je sens sa présence derrière le battant comme on sent la chaleur d'un feu derrière une cloison. Je ne frappe pas. Je n'entre pas. Je ne sais même pas ce que je pourrais lui dire, si jamais je me retrouvais face à elle.

Je ne comprends pas cette réticence. Elle me dévore de l'intérieur, me ronge comme un acide, et je passe une partie de la nuit allongé dans le noir, les yeux ouverts, à chercher une explication qui ne vient pas. Cette femme ne devrait être qu'un gage. Une monnaie d'échange. Un moyen de pression sur son frère et sur tous ceux qui seraient tentés de ne pas honorer leurs dettes. Elle ne devrait rien représenter d'autre. Elle n'aurait jamais dû susciter en moi cette curiosité absurde, cette fascination involontaire contre laquelle je me bats depuis qu'elle a franchi la grille du manoir.

Et pourtant, au matin, quand le jour gris filtre à travers les rideaux de ma chambre, je n'ai toujours pas donné l'ordre de la briser. Je n'ai toujours pas autorisé Vittorio à mettre en œuvre les méthodes qu'il préconise. Naomi Reed est toujours intacte, toujours fière, toujours entière. Et je ne sais pas si cette décision est un acte de clémence ou une erreur qui me coûtera cher.

Je descends prendre mon café dans la salle à manger. Elle n'est pas là. Mme Rinaldi m'informe qu'elle a déjà commencé ses tâches à la cuisine. Je hoche la tête sans rien laisser paraître, mais une part de moi, une part que je refuse d'écouter, aurait voulu la voir, ne serait-ce qu'un instant, pour vérifier que cette flamme brûle encore dans ses yeux.

Je me raisonne. Je me répète les leçons de mon père. Les sentiments sont une faiblesse. Une arme pour vos ennemis. Une porte ouverte sur la trahison. Je connais ces leçons par cœur, je les ai apprises dans la douleur et dans le sang, et pourtant, pour la première fois, elles ne suffisent pas à me convaincre. Pour la première fois, quelque chose en moi refuse d'obéir à la logique glacée qui gouverne ma vie depuis si longtemps.

Je ne sais pas ce qui se passe. Je ne sais pas ce que cette femme a éveillé en moi. Mais je sais que je viens de franchir une ligne, et qu'il sera peut-être impossible de revenir en arrière.

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