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L'ÉCLAT DE L'ABÎME
L'ÉCLAT DE L'ABÎME
Penulis: Déesse

Chapitre 1 : La Chose

Penulis: Déesse
last update Tanggal publikasi: 2025-11-28 02:08:28

Ivy

— Joyeux anniversaire, ma puce !

La voix de ma mère résonne dans la petite cuisine, trop joyeuse, trop forte. Elle pose devant moi un cupcake sur lequel une bougie solitaire tremblote. Dix-huit ans. Je devrais me sentir différente. Je ne me sens que plus lourde, plus encombrante. Mon jean me serre à la taille, et le tricot trop coloré que ma mère m'a offert accentue mes formes potelées. Je suis un tableau moche et maladroit.

— Souhaite un vœu ! me presse-t-elle, le visage illuminé.

Je ferme les yeux un instant. S'il te plaît, que cette année soit différente. Que quelque chose, n'importe quoi, arrive. Je souffle la bougie. La fumée acre me pique les narines.

— Je sors prendre l'air, je dis en me levant, la chaise grinçant sur le linoléum.

Dehors, l'air de la banlieue est tiède et stagnant. Je marche sans but, traînant mes baskets sur le trottoir. Les voitures des autres, plus rapides, plus brillantes, me dépassent. Elles vont quelque part. Moi, je tourne en rond. Mon téléphone vibre. Un message de Sarah, ma seule amie. « Joyeux anniv' ! Désolée, je suis en week-end. À lundi ! » Même elle a une vie, aussi minime soit-elle. Moi, j'ai ce cupcake et ce pull moche.

Le parc est désert à cette heure-ci. Je m'assois sur un banc, le métal froid traversant mon jean. Je me sens invisible. C'est pire que d'être moche. C'est être transparente. Je ferme les yeux, m'abandonnant à la brise qui caresse mes cheveux gras. Je devrais les laver ce soir.

Un bruit de pneus sur le gravier me fait sursauter. Une camionnette blanche, banale, s'arrête non loin. Je fronce les sourcils. C'est étrange. Je me lève, instinctivement méfiante. C'est à ce moment-là que la portière coulisse s'ouvre dans un grincement.

Deux hommes en sortent. Vastes, sombres. Leurs visages sont des masques de détermination froide. Je les vois. Vraiment. Je vois la cicatrice en arc de cercle sur la joue du plus grand, la barbe de trois jours mal rasée de l'autre, ses yeux trop rapprochés. Ces détails se gravent dans ma mémoire, une photographie volée dans la panique. Ils marchent droit sur moi.

La peur m'électrise le sang. Mon cœur se met à battre à tout rompre, un tambour affolé dans ma cage thoracique. Je recule, mais le banc est derrière moi. Je trébuche.

— Non… Laissez-moi…

La parole meurt dans ma gorge quand l'homme à la cicatrice attrape mon bras. Sa poigne est un étau de fer. Un cri s'échappe de mes lèvres, aigu, étranglé. La main de l'autre homme, callleuse et puant le tabac, se plaque sur ma bouche, étouffant le son.

— Chut, petite. Ça va aller.

Ça n'ira pas. Rien ne va aller. Je me débats, je donne des coups de pied, mes formes potelées devenant un handicap, me rendant lourde, maladroite. Je griffe le bras qui m'enserre. Rien n'y fait. Ils sont trop forts. Ils me traînent vers la camionnette. Mon regard croise celui de l'homme aux yeux rapprochés. Il lit la terreur dans mes yeux, mais aussi la reconnaissance. Je vous ai vus.

Ils me jettent à l'intérieur. L'obscurité est totale, sentant l'essence et la sueur. Le plancher métallique est froid contre ma joue. La portière claque, un son définitif. Le moteur rugit et nous démarons.

Je sanglote, recroquevillée. Des voix parviennent de l'avant.

— Putain, Steve, t'as vu la gueule de la marchandise ? T'étais si pressé que t'as pris la première chose venue ?

— Elle était seule, chef. Facile.

— Facile ? Regarde-la !

Soudain, un freinage brutal. La lumière inonde l'arrière quand la portière est rouverte. L'homme qu'ils appellent "chef", celui à la cicatrice, me toise. Son regard est dégoûté. Il me scrute, des cheveux aux pieds.

— Définitivement, Steve, tu as des goûts de chiotte.

Il se tourne et gifle son complice. Le bruit est sec, cinglant.

— Aïe ! Chef…

— T'as pas trouvé mieux que cette chose ? C'est ça, ton idée de la qualité ? Ils veulent de la beauté, de la classe ! Pas… pas cette boule de graisse sans intérêt !

Cette chose. Boule de graisse. Les mots me transpercent. Je suis un déchet. Les larmes coulent, silencieuses. Ma laideur est mon arrêt de mort.

Le chef se penche, son visage tout près du mien. Son haleine sent la menthe et le cigare.

— T'entends ça, la chose ? T'es même pas bonne pour le marché. Tu nous coûtes de l'argent.

Il va refermer la porte. C'est fini. Ils vont me jeter. Un étrange sentiment de libération m'envahit. Mais alors, mes yeux s'arrêtent sur sa main, sur une bague étrange, un aigle aux ailes déployées. Et je murmure, ma voix rauque de larmes :

— Une cicatrice... en croissant de lune... sur la joue droite. Et lui... ses yeux... ils sont trop proches l'un de l'autre. Je me souviendrai.

Le silence qui suit est plus lourd, plus dangereux que tous les cris. Le chef se fige, son bras encore levé vers la portière. La fureur dans ses yeux se teinte d'une lueur nouvelle, calculatrice. La grimace de dégoût se transforme en un rictus froid.

— Bien. Très bien, la chose. Tu as de la mémoire.

Il recule d'un pas, son ombre m'engloutissant.

— Dans ce cas, on va te trouver une place. Pas celle que tu crois. Une place pour les oubliées. Pour celles qui ne méritent même pas qu'on se souvienne d'elles. Tu vas regretter de nous avoir reconnus.

La portière claque, plus violemment que la première fois. Les ténèbres ne sont plus une libération, mais une condamnation. Ils ne me relâchent pas parce que je les ai vus. Ils m'emmènent ailleurs, dans un endroit pire, parce que je peux les identifier.

La camionnette repart, et dans ce noir absolu, je comprends. Mon anniversaire est terminé. Ma vie aussi. Je ne suis plus Ivy. Je suis un témoin gênant. Une chose qui doit disparaître dans l'ombre.

Et dans cette obscurité qui sent la peur et l'essence, quelque chose naît. Ce n'est plus seulement de la terreur. C'est plus froid. Plus tranchant. C'est la première étincelle d'une haine qui va mettre dix ans à consumer tout sur son passage. Une haine qui se souvient.

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