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Chapitre 2

last update publish date: 2026-06-08 14:03:32

Chapitre 2

Ariane

L'église est immense. Beaucoup trop immense pour les quelques invités qui ont été conviés, une poignée de silhouettes dispersées sur les bancs de bois sombre comme des notes éparses sur une partition vide. La lumière traverse les vitraux anciens et projette des taches colorées sur le sol de marbre froid, des roses profonds, des bleus intenses, des ors éclatants qui dansent et se mélangent au rythme lent des nuages qui glissent dehors dans le ciel de septembre. L'odeur de l'encens se mêle à celle des lys blancs qui ornent chaque pilier, une odeur entêtante, lourde, presque oppressante, qui me prend à la gorge et m'oblige à respirer par la bouche.

L'orgue joue une marche nuptiale que je connais depuis l'enfance, ces notes graves et solennelles qui résonnent sous les voûtes de pierre comme un battement de cœur immense et lent. Les vitraux vibrent légèrement à chaque accord, et la flamme des cierges vacille sur l'autel comme si l'église tout entière retenait son souffle.

Je marche dans l'allée centrale, le bras de mon père accroché au mien comme une ancre. Il ne dit rien. Il n'a rien dit depuis ce matin, depuis qu'il est entré dans ma chambre avec son costume gris et son visage de marbre. Il fixe l'autel droit devant lui, les mâchoires serrées, le regard vide. Je me demande s'il est ému. Je me demande s'il pense à maman, le jour de leur propre mariage. Je me demande s'il se rend compte que sa fille unique est en train de marcher vers un homme qu'elle ne connaît pas, vers une vie qu'elle n'a pas choisie. Probablement pas. Mon père ne se rend jamais compte de ce genre de choses.

Gabriel m'attend devant l'autel. Il a vingt-huit ans, les cheveux bruns coiffés avec un soin méticuleux, chaque mèche à sa place comme dans un tableau de maître ancien. Son costume est gris anthracite, taillé sur mesure par un tailleur dont j'ignore le nom mais dont je devine le prix à la façon dont le tissu tombe sur ses épaules, sans un pli, sans une imperfection. La cravate est sobre, bleu nuit, assortie à ses yeux qui sont, je dois l'admettre, sa plus belle qualité. Des yeux sombres, profonds, presque noirs, qui semblent absorber la lumière au lieu de la refléter.

Il est grand, plus grand que la plupart des hommes présents, et il se tient droit sans raideur, avec cette aisance naturelle que donne l'habitude du pouvoir. Ses traits sont fins, presque aristocratiques, le nez droit, les pommettes hautes, la mâchoire carrée adoucie par des lèvres pleines qui ne sourient presque jamais. Il est beau, objectivement, de cette beauté froide et inaccessible qui attire et qui repousse en même temps, comme une statue dans un musée qu'on admire sans oser la toucher.

Ses yeux sombres ne me quittent pas tandis que j'avance, mais je n'y trouve aucune chaleur. Aucune émotion. Aucune impatience non plus. Il me regarde comme on regarde une œuvre d'art qu'on vient d'acquérir aux enchères, avec une satisfaction polie, une approbation distante, une forme de propriété tranquille qui me glace le sang sans que je sache exactement pourquoi.

Quand j'arrive à sa hauteur, il esquisse un sourire. Un sourire qui ne dure qu'une seconde, un sourire de convenance, un sourire qui ne plisse pas ses yeux et qui s'efface presque aussitôt, comme s'il n'avait jamais existé.

Je cherche son regard. Je cherche quelque chose, n'importe quoi, un signe, une étincelle, une preuve qu'il est heureux, ou nerveux, ou simplement présent. Mais il détourne les yeux presque immédiatement, et mon regard glisse sur son profil comme de l'eau sur du verre. Il fixe l'autel. Il fixe le prêtre. Il fixe ses mains. Il fixe tout sauf moi.

Mon père dépose ma main dans la sienne sans un mot, sans une hésitation, et s'éloigne pour rejoindre ma mère sur le premier banc. Les doigts de Gabriel se referment autour des miens, et je suis frappée par leur froideur. Ils sont glacés, comme s'il avait passé la matinée dehors dans le vent, alors que nous sommes en septembre et que le soleil brille à travers les vitraux. Je frissonne malgré moi, et il ne le remarque pas.

Au premier rang, sa mère nous observe. Madame Morel. Elle doit avoir cinquante-cinq ans, mais elle en paraît dix de moins, le fruit d'une vie de soins et de privilèges. Elle est magnifique, d'une beauté sévère et travaillée qui ne doit rien à la nature et tout à la discipline. Son visage est lisse, presque sans rides, les pommettes hautes et le menton ferme. Ses lèvres sont minces, peintes d'un rouge discret qui évoque le vin plus que le sang. Ses cheveux, d'un gris argenté éclatant, sont coiffés en un chignon impeccable d'où ne s'échappe pas une seule mèche rebelle.

Elle porte un tailleur Chanel bleu marine, sobre et élégant, qui a dû coûter plus cher que ma robe de mariée. Des perles aux oreilles, un rang de perles autour du cou, des perles au poignet, toutes parfaitement identiques, parfaitement rondes, parfaitement lustrées. Tout en elle respire l'argent, le pouvoir, et une forme d'arrogance tranquille qui n'a pas besoin de se prouver.

Elle ne sourit pas. Elle me fixe avec une intensité qui ressemble à une évaluation, comme si elle pesait chaque détail de ma personne et lui attribuait une note mentale. La robe, le chignon, la façon dont je marche, la façon dont je respire. Je soutiens son regard une seconde, peut-être deux, puis je baisse les yeux. Je ne sais pas pourquoi. Je ne devrais pas. Je suis la mariée, aujourd'hui. C'est mon jour. Mais quelque chose dans son regard me force à céder, comme une main invisible qui pousserait doucement sur mes épaules.

Le prêtre commence à parler. C'est un vieil homme aux cheveux blancs et à la voix chevrotante, et ses mots résonnent sous les voûtes de pierre avec une solennité qui devrait m'émouvoir mais qui ne fait que renforcer mon sentiment d'irréalité. Je l'écoute sans l'entendre, je réponds sans réfléchir, je prononce les mots qu'on attend de moi avec une voix qui ne me semble pas tout à fait mienne.

Gabriel répond aussi, d'une voix basse et monocorde qui ne trahit aucune émotion. Il dit « oui » au bon moment, il glisse l'anneau à mon doigt au bon moment, il soulève mon voile au bon moment. Ses gestes sont précis, mécaniques, parfaitement exécutés, comme ceux d'un acteur qui a répété son rôle cent fois.

Quand ses doigts effleurent les miens pour passer l'anneau, je sens à nouveau ce froid, cette absence de chaleur qui me déconcerte. Je lève les yeux vers lui, espérant qu'il me regarde enfin, mais il fixe l'anneau, puis le prêtre, puis le sol.

— Je vous déclare mari et femme.

Les cloches sonnent. Les invités applaudissent poliment, un bruit discret et contenu qui se perd dans l'immensité de l'église. La mère de Gabriel esquisse un sourire qui ne monte pas jusqu'à ses yeux, un simple pli des lèvres qui disparaît aussi vite qu'il est apparu. Mon père s'éloigne déjà vers la sortie, ma mère à son bras, sans un regard pour moi.

Gabriel me prend le bras pour sortir de l'église. Il ne me regarde pas. Il ne me parle pas. Il ne me félicite pas, il ne me rassure pas, il ne me dit pas que je suis belle, que tout ira bien, que nous serons heureux. Il me tient le bras avec une courtoisie mécanique, comme on escorte une inconnue à un dîner mondain, et nous avançons dans l'allée centrale sous les regards des invités.

Je souris. Je salue. Je fais bonne figure. Je suis madame Morel maintenant, et une madame Morel ne montre pas ses doutes, ne montre pas ses peurs, ne montre pas ses faiblesses. C'est la première leçon que m'a donnée ma belle-mère, il y a six mois, quand les fiançailles ont été annoncées. Ce ne sera pas la dernière.

Mais à l'intérieur de moi, dans cette région secrète du cœur où on cache les vérités qu'on n'ose pas s'avouer, quelque chose se contracte. Une peur sourde, une intuition glacée que je refuse d'écouter, que je repousse de toutes mes forces, mais qui reste là, tapie dans l'ombre, attendant son heure.

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