MasukChapitre 4
Gabriel
Je me réveille avant elle. La lumière du petit matin filtre à travers les rideaux de velours, dessinant des raies dorées sur le sol de marbre, et je reste un moment immobile, les yeux fixés sur le baldaquin sculpté qui surplombe le lit. Les bougies ont fini de brûler pendant la nuit, et il ne reste plus que des flaques de cire figée sur les coupelles de cristal, des formes molles et blanchâtres qui ressemblent à des fleurs mortes. L'air est lourd, saturé de parfums mêlés, la rose fanée des pétales écrasés sous les draps froissés, la cire refroidie qui ne dégage plus qu'une odeur âcre de mèche consumée, le jasmin éventé du diffuseur qui a tourné pendant des heures avant de s'éteindre tout seul.
Je tourne la tête sur l'oreiller. Le mouvement est lent, presque imperceptible, comme si je craignais de la réveiller. Le satin de la taie glisse contre ma joue mal rasée, et ce contact soyeux me rappelle la robe qu'elle portait hier, cette robe de mariée qui a dû coûter une fortune et que ma mère a choisie sans même consulter la principale intéressée.
Ariane dort encore, allongée sur le côté, ses cheveux blonds répandus sur le satin blanc comme des vagues de miel pâle qui auraient été figées en plein mouvement. Ils sont plus longs que je ne le pensais, plus épais aussi, et ils capturent la lumière du matin d'une façon presque surnaturelle, chaque mèche brillant d'un éclat différent selon l'angle où elle repose. Elle est belle, je le reconnais sans difficulté. Ses traits sont fins, délicats, presque fragiles dans la douceur du sommeil. Son visage a perdu la tension qu'il avait hier, cette crispation discrète autour de la bouche, cette façon qu'elle avait de serrer les mâchoires quand ma mère la regardait. Dans le sommeil, elle est plus jeune. Plus vulnérable. Elle a l'air d'avoir vingt ans, pas vingt-trois, et je me demande fugitivement si elle a jamais été insouciante.
Ses cils projettent des ombres minuscules sur ses pommettes hautes, des ombres qui tremblent légèrement chaque fois que ses yeux bougent sous ses paupières closes. Elle rêve, peut-être. Je me demande de quoi. Je ne le saurai jamais, parce que je ne lui poserai pas la question. Je ne pose jamais ce genre de questions.
Ses lèvres sont entrouvertes, légèrement gonflées par le sommeil, et elles laissent passer un souffle lent et régulier, un souffle si ténu qu'il soulève à peine le drap qui recouvre sa poitrine. Elle dort avec l'abandon confiant de ceux qui n'ont pas encore été trahis par la vie, de ceux qui croient encore que le mariage est un début et non une fin.
Je la regarde, et je ne ressens rien.
C'est un constat simple, presque clinique, que je fais avec le même détachement que si j'analysais un rapport financier ou un plan d'architecte. Je l'observe comme on observe un tableau dans un musée, en reconnaissant l'harmonie des formes, l'élégance des proportions, la justesse des couleurs. Elle est objectivement belle. Elle correspond parfaitement aux critères que ma mère a énumérés quand elle m'a annoncé que j'épouserais Ariane Delcourt. Une belle jeune femme, bien éduquée, de bonne famille. Une épouse convenable.
Convenable. C'est le mot que ma mère a employé, et c'est le mot qui résume toute cette affaire. Ariane Delcourt est convenable. Elle fait l'affaire. Elle remplit les conditions. Comme on choisit un meuble pour le salon, comme on sélectionne un vin pour un dîner, comme on engage un employé pour un poste subalterne. Convenable. Ni plus, ni moins.
Mais il n'y a pas d'émotion dans ma poitrine. Pas de chaleur qui monte, pas de cœur qui bat plus vite, pas de ce désir qu'on décrit dans les romans et les films. Il n'y a qu'un grand vide tranquille, une absence de sentiment qui ne me surprend même plus. J'ai vingt-huit ans, et je ne me souviens pas de la dernière fois que j'ai ressenti quelque chose de vraiment fort, de vraiment vrai, de vraiment mien.
Mon regard glisse sur son visage endormi et s'en détache, attiré par la fenêtre, par le jour qui se lève dehors, par le ciel pâle de septembre qui s'étend au-dessus des toits de la ville comme une promesse vide. Les nuages sont hauts et fins, effilochés par le vent d'altitude, et ils se déplacent lentement vers l'est, indifférents à ce qui se passe en dessous d'eux.
Je pense à Camille.
Cette pensée ne vient pas de l'extérieur. Elle ne surgit pas d'un détail, d'une association d'idées, d'un souvenir accidentel. Elle est déjà là, tapie dans un coin de mon esprit, attendant le moment où je baisserai la garde pour s'imposer à moi. C'est comme une douleur chronique, une blessure ancienne qu'on oublie parfois mais qui se rappelle à vous dès que le silence se fait.
Camille. Ses cheveux bruns coupés court, toujours un peu en désordre, comme si elle venait de passer la main dedans après avoir couru. Ses yeux noisette qui pétillent quand elle rit, et elle rit souvent, d'un rire franc et généreux qui fait se retourner les gens dans la rue. Sa façon de pencher la tête quand elle écoute, le menton légèrement incliné, les sourcils un peu froncés, comme si chaque mot qu'on prononçait était la chose la plus importante du monde et qu'elle voulait en saisir toutes les nuances.
Camille, qui m'a aimé avant que je sois l'héritier des Morel, avant que mon nom ne pèse comme une chaîne autour de mon cou, avant que ma mère ne décide que je devais épouser quelqu'un de mieux, de plus riche, de plus titré. Camille, qui m'aimait pour moi, pour ce que j'étais quand j'avais vingt ans et que je croyais encore pouvoir choisir ma vie.
Camille, que ma mère a refusée, chassée, effacée de mon existence comme on efface une tache sur un meuble précieux, avec un chiffon et un produit nettoyant et l'assurance que tout sera propre une fois le travail terminé.
Je me souviens du jour où ma mère me l'a annoncé. J'avais vingt-quatre ans, j'étais assis dans son bureau, ce bureau immense aux murs tapissés de livres que personne ne lit jamais, et elle m'a regardé avec ses yeux gris, ses yeux de prédateur qui ne clignent presque jamais.
— Cette fille ne te convient pas, Gabriel. Elle n'a ni le rang, ni la fortune, ni l'éducation nécessaires pour devenir une Morel. Tu le sais aussi bien que moi.
— Je l'aime.
Ma voix était plus faible que je ne l'aurais voulu, plus faible que je ne l'aurais cru possible. Ma mère a eu un sourire mince, un sourire qui n'était pas un sourire mais un rictus de satisfaction.
— L'amour ne suffit pas. L'amour ne construit pas des empires. L'amour ne protège pas un héritage. Tu épouseras la femme que je choisirai, et tu feras ton devoir.
Elle a dit cela avec une telle certitude, une telle absence de doute, que je n'ai même pas essayé de discuter. J'ai baissé les yeux. J'ai regardé le tapis persan, les motifs géométriques qui s'entrelaçaient, et je me suis demandé comment on pouvait être aussi sûr de soi, aussi certain d'avoir raison, aussi convaincu que les autres n'existaient que pour servir vos intérêts.
Camille est partie quelques semaines plus tard. Je ne l'ai pas retenue. Je ne lui ai pas demandé de rester. Je n'ai pas eu le courage. J'ai laissé ma mère gagner, comme je l'ai toujours laissée gagner, et je me suis consolé en me disant que c'était pour le bien de la famille, pour l'empire, pour l'héritage. Les mots de ma mère, exactement. Je les avais tellement entendus qu'ils étaient devenus les miens.
Je repousse le drap et je me lève sans bruit. Le sol de marbre est froid sous mes pieds nus, et ce froid me fait du bien, m'ancre dans le présent, chasse les fantômes du passé. La sensation est presque agréable, ce contact dur et glacé qui me rappelle que je suis vivant, que je suis ici, que je ne peux rien changer à ce qui a été fait.
Je ramasse ma chemise sur le dossier d'une chaise. Le tissu est froissé, encore tiède de la chaleur de mon corps, et il porte l'odeur de son parfum à elle, un parfum de jasmin et de rose qui s'est imprégné dans les fibres pendant la nuit. Je l'enfile sans me presser, bouton après bouton, en commençant par le bas comme je l'ai toujours fait. Mes gestes sont lents, méthodiques, presque rituels. Ma mère dit que je suis trop lent, que je réfléchis trop, que je devrais agir plus vite, décider plus vite, vivre plus vite. Mon père dit que je suis trop réfléchi, que cela me perdra, que dans les affaires il faut savoir trancher sans hésiter. Peut-être qu'ils ont raison tous les deux. Peut-être qu'ils ont tort tous les deux. Je ne sais pas. Je ne sais plus.
J'enfile mon pantalon, je passe une main dans mes cheveux pour les remettre en place, je jette un coup d'œil à mon reflet dans le miroir de la coiffeuse. Un homme de vingt-huit ans, les traits réguliers, les yeux sombres, le visage fermé. Un homme que ma mère a façonné année après année, décision après décision, comme on sculpte une statue dans un bloc de marbre. Un homme que mon père a approuvé d'un hochement de tête, d'un « c'est bien, mon fils », d'une tape sur l'épaule qui ne voulait rien dire.
Un homme que personne n'a jamais vraiment regardé.
Camille me regardait, elle. Camille voyait derrière le masque. Elle posait sa main sur ma joue et elle disait « je te vois, Gabriel, je te vois vraiment », et ses mots étaient comme une clé qui ouvrait une porte que je croyais condamnée. Mais Camille est partie, chassée par ma mère, abandonnée par ma lâcheté, et je suis là, dans cette suite nuptiale qui pue la rose et la cire, avec une femme que je connais à peine et qui porte mon nom.
Derrière moi, Ariane remue légèrement dans son sommeil. Elle murmure quelque chose d'incompréhensible, un mot sans suite, un soupir qui ressemble à un prénom. Peut-être le mien. Peut-être pas. Je me retourne et je la regarde une dernière fois. Elle a bougé dans son sommeil, et le drap a glissé, découvrant une épaule nue, la peau pâle et lisse, l'arrondi délicat d'un sein que la soie froissée cache à peine.
Elle est belle. Elle sera une bonne épouse, je n'en doute pas. Elle fera ce qu'on attend d'elle, comme je fais ce qu'on attend de moi. Nous sommes tous les deux des pions sur un échiquier dont nous ne connaissons même pas les règles.
J'ai fait mon devoir cette nuit. Je l'ai fait avec correction, avec une tendresse mécanique qui n'engageait rien de moi. J'ai suivi les gestes qu'on attendait, j'ai murmuré les mots qu'il fallait murmurer, j'ai été l'époux parfait que ma mère voulait que je sois. Elle ne s'est pas plainte. Elle ne s'est pas refusée. Elle s'est donnée avec un espoir que j'ai senti dans chacun de ses gestes, dans la façon dont ses doigts s'accrochaient à mes épaules, dont ses hanches se soulevaient à ma rencontre, dont elle cherchait mon regard dans la pénombre avec une obstination presque désespérée.
Cet espoir m'a serré le cœur brièvement, comme une piqûre d'insecte, une douleur minuscule et précise qui disparaît presque aussitôt. J'ai eu envie de lui dire de ne pas espérer, de ne pas s'accrocher, de ne pas croire que je pourrais l'aimer un jour. Mais je n'ai rien dit. Je n'ai jamais rien dit. C'est peut-être cela, mon plus grand crime. Pas l'indifférence. Le silence.
Je vais dans la salle de bains attenante et je referme la porte derrière moi. Le déclic du loquet est discret, étouffé, mais il me semble aussi bruyant qu'une détonation dans le silence de la suite. L'eau froide sur mon visage, le choc vivifiant qui me fait frissonner, les gouttes qui ruissellent le long de mon cou et s'infiltrent dans le col de ma chemise. Le rasoir sur ma peau, la mousse blanche qui mousse entre mes doigts, la lame qui glisse avec un bruit de papier qu'on déchire. Le parfum que je vaporise machinalement, une fragrance boisée et ambrée que ma mère a choisie pour moi il y a des années.
Les gestes du matin, les rituels qui empêchent de penser. Je les accomplis avec la précision d'un automate, et je regarde l'homme dans le miroir sans le reconnaître vraiment. Il a mes yeux, ma bouche, mes cheveux. Il a mes vingt-huit ans, mon visage fermé, mon expression indéchiffrable. Mais ce n'est pas moi. Ce n'est plus moi depuis longtemps.
Je finis de m'habiller, j'ajuste ma cravate, je passe une main dans mes cheveux pour discipliner une mèche rebelle. Mon reflet est parfait maintenant, impeccable, irréprochable. Un Morel. Un vrai. Ma mère serait fière.
Quand je sors de la salle de bains, Ariane dort toujours. Elle n'a pas bougé, ou si peu. Sa respiration est toujours aussi régulière, aussi paisible, et son visage a toujours cette expression confiante et vulnérable qui m'a frappé au réveil. Je ne la réveille pas. Je prends ma veste sur le dossier du fauteuil, j'enfile mes chaussures, je jette un dernier regard à la pièce. Les pétales de rose froissés sur les draps. Les bougies éteintes, leurs mèches noircies qui fument encore légèrement. Les verres de champagne vides sur la table de chevet. Cette femme endormie qui croit encore à l'amour, qui croit encore que ce mariage est un début, qui croit encore en moi.
Je referme la porte sans bruit, et je m'en vais.
Le couloir de l'hôtel est désert, interminable, tapissé de moquette beige et éclairé par des appliques en cristal qui diffusent une lumière pâle et froide. Mes pas s'enfoncent dans la moquette sans faire de bruit, et je marche vers l'ascenseur comme on marche vers une condamnation.
Je ne sais pas encore que ce mariage est un contrat. Je ne sais pas encore que ma mère a tout orchestré, qu'elle a choisi Ariane non pour ses qualités mais pour sa docilité, qu'elle a effacé une dette en échange d'une vie. Je ne sais rien de ce qui m'attend, des années de silence et de solitude, des secrets qui s'accumuleront comme des cadavres dans un placard.
Mais ce matin-là, dans le couloir désert de l'hôtel, je sens que quelque chose ne va pas. Quelque chose que je ne peux pas nommer, que je ne veux pas nommer. Une intuition glacée qui me traverse comme un courant d'air, et que je chasse en appuyant sur le bouton de l'ascenseur.
Deuxième épilogueArianeNotre fille est née par un matin d’automne, dans une chambre baignée de lumière douce. Gabriel tenait ma main si fort que ses jointures avaient blanchi, et pourtant il souriait, les yeux emplis d’une émotion que je ne lui avais jamais vue. Quand le médecin a déposé ce petit être vagissant sur ma poitrine, j’ai senti mon cœur se fendre et s’agrandir en même temps, comme s’il apprenait soudain une dimension nouvelle.Nous l’avons appelée Rose, parce que c’était le prénom de ma grand-mère, celle qui me racontait des histoires de maisons et de jardins, et parce qu’une rose, c’est à la fois fragile et tenace. Gabriel a prononcé son nom pour la première fois d’une voix brisée, en la prenant dans ses bras avec une maladresse bouleversante.— Elle est parfaite, murmura-t-il, les larmes aux yeux. Elle est tout ce que nous avons espéré.Je le regardais, épuisée et heureuse, et je me disais que cet homme qui avait jadis été incapable de me regarder, qui avait fui toute r
Chapitre 231ÉpilogueArianeNous nous sommes mariés un an plus tard, presque jour pour jour, dans les jardins d’un ancien couvent transformé en lieu d’expositions. C’était un matin de printemps, doux et lumineux, où les glycines croulaient le long des murs de pierre et où l’air sentait le tilleul et la terre fraîche. Nous avions choisi cet endroit parce qu’il nous ressemblait : chargé d’histoire, mais ouvert sur le ciel, entre mémoire et recommencement.Il n’y avait pas foule. Victor, bien sûr, qui me serra longuement dans ses bras avant de me conduire jusqu’à l’autel. Amélie, qui avait pleuré trois fois avant même le début de la cérémonie et qui tenait mon bouquet comme un trésor. Quelques amis proches, des visages choisis, des regards bienveillants. Pas de caméras, pas de protocole, pas de famille Morel au grand complet. Gabriel avait prévenu sa mère qu’elle pouvait venir si elle acceptait de se tenir en retrait, sans un mot blessant. Elle n’était pas venue. Il n’en avait pas souffe
Chapitre 230ArianeQuand la porte se referma derrière Victor et Amélie, le silence retomba dans l’appartement, mais il n’avait plus rien d’inquiétant. C’était un silence habité, chaud, comme une couverture que l’on tire sur soi un soir d’hiver. Gabriel se tenait près de l’entrée, les mains dans les poches, un sourire doux aux lèvres. Il me regardait comme on regarde quelqu’un que l’on n’ose pas encore croire réel.Je m’approchai de lui, lentement, le cœur battant à un rythme nouveau. Chaque pas me rapprochait de cette évidence que nous avions trop longtemps repoussée. Il ne bougea pas, mais ses yeux ne quittaient pas les miens, et j’y lisais une attente paisible, une certitude mêlée de crainte, comme s’il voulait me laisser libre jusqu’au dernier instant.Je m’arrêtai à quelques centimètres. Son parfum me parvint, ce mélange de bois et de lessive fraîche, et je fermai les yeux une seconde, savourant cette proximité retrouvée.— Tu es resté, murmurai-je.— Je reste, répondit-il.Je po
Chapitre 229ArianeNous avions choisi un soir simple, chez moi, sans apparat. Juste Victor et Amélie, les deux personnes qui avaient tenu bon quand je me perdais. Gabriel avait proposé de cuisiner, malgré ses talents encore incertains, et je l'avais laissé faire, amusée par son sérieux. Pendant qu'il s'affairait en cuisine, je dressais la table, le cœur léger, en écoutant le bruit des casseroles et son rire quand quelque chose menaçait de brûler.Victor arriva le premier. Il me serra longuement dans ses bras, avec cette chaleur discrète qui ne le quittait jamais. Puis il jeta un regard vers la cuisine, haussa un sourcil et me sourit.— Alors, c'est donc officiel ? demanda-t-il à voix basse.— Pas encore, répondis-je en souriant. Mais ce soir, oui.Il posa une main sur mon épaule, comme pour me transmettre sa confiance.— Tu as l'air heureuse, Ariane. Vraiment heureuse.— Je le suis.Amélie arriva quelques minutes plus tard, les bras chargés d'une bouteille de vin et d'un bouquet de f
Chapitre 228ArianeNous étions assis sur un banc, face à la rivière, un soir de semaine où la ville semblait s'apaiser. Les lumières des ponts tremblaient dans l'eau sombre, et le vent portait une odeur de terre mouillée, de feuilles anciennes. Gabriel tenait ma main sur son genou, et son pouce traçait des cercles lents sur ma peau, comme pour y écrire quelque chose que les mots ne pouvaient pas dire.Nous n'avions pas parlé depuis de longues minutes. Ce silence-là n'était pas une fuite, mais un repos, une manière d'être ensemble sans avoir à meubler le temps. J'aimais ces instants où nous n'étions plus deux anciens époux, deux blessés du passé, mais simplement un homme et une femme qui se tenaient la main au bord de l'eau.Gabriel finit par tourner la tête vers moi, et je vis dans ses yeux une gravité douce, celle des soirs importants. Il se redressa légèrement, sans lâcher ma main, et prit une inspiration.— Ariane, dit-il d'une voix calme, il y a quelque chose que je veux te dire.
Chapitre 227ArianeNous avions décidé d’aller doucement. Pas par méfiance, non, mais par sagesse. Parce que nous savions tous les deux que ce qui se construisait entre nous était trop précieux pour être brûlé par la hâte. Alors nous avons appris à nous apprivoiser, à nous découvrir, à réapprendre les gestes simples qui tissent un amour.Les premiers jours furent étranges, presque timides. Gabriel m’envoyait des messages le matin, des mots doux mais retenus, comme s’il craignait encore de m’effrayer. Je lui répondais avec un sourire, le cœur léger, et nous nous donnions rendez-vous le soir, souvent pour marcher, parfois pour dîner, jamais pour rester trop tard.Nous ne nous embrassions pas à chaque instant. Nos mains se frôlaient, nos épaules se touchaient, et il y avait dans ces contacts une électricité douce, une promesse en suspens. Un soir, en traversant un pont, il a glissé sa main dans la mienne, et nous avons continué ainsi, silencieux, les doigts entrelacés, comme si ce geste
Chapitre 9GabrielLa maison est silencieuse. C'est le silence du milieu de la nuit, ce silence épais et profond qui s'installe quand tout le monde dort et que les horloges elles-mêmes semblent retenir leur tic-tac par respect pour l'obscurité. Les domestiques sont montés dans leurs chambres sous l
Chapitre 8ArianeJe rentre dans le bureau sans frapper. Ce n'est pas une habitude que j'ai prise, pas une volonté délibérée de surprendre ou de provoquer, pas un de ces gestes calculés qu'on fait pour tester les limites de l'autre. J'avais simplement besoin de lui demander quelque chose, une brout
Chapitre 7GabrielLe restaurant est l'un de ces endroits que ma mère affectionne, un palace discret du centre-ville où les tables sont espacées de plusieurs mètres pour que les conversations restent confidentielles et que les secrets d'affaires ne traversent pas la salle malgré eux. Les murs sont
Chapitre 1ArianeJe me tiens devant le miroir, les doigts légèrement posés sur le rebord de la coiffeuse en marbre blanc veiné de gris, et je regarde cette femme que je ne reconnais pas tout à fait. La robe est magnifique, je dois l'admettre, même si je ne l'ai pas choisie. Un fourreau de soie ivo







