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Chapitre 3

last update publish date: 2026-06-08 14:04:00

Chapitre 3

Ariane

La suite nuptiale est immense, bien plus grande que ma chambre de jeune fille, bien plus luxueuse que tout ce que j'ai connu dans la maison de mes parents. Les murs sont tendus de soie crème, éclairés par des appliques en cristal qui diffusent une lumière dorée et tamisée, et les rideaux de velours sont tirés sur les hautes fenêtres, plongeant la pièce dans une pénombre chaude et feutrée. Des pétales de rose ont été dispersés sur le lit immense, un lit à baldaquin en bois sculpté qui semble tout droit sorti d'un conte de fées, et les draps de satin blanc luisent doucement à la lueur des bougies disposées sur chaque meuble.

L'air est saturé de parfums mêlés, la rose des pétales, la cire chaude des bougies, le jasmin d'un diffuseur posé sur la coiffeuse, et une odeur plus subtile, plus profonde, celle du bois ancien et du luxe discret. Tout est parfait, tout a été préparé avec un soin méticuleux, et pourtant je me sens étrangère dans cette pièce, comme une intruse dans un tableau qui n'a pas été peint pour elle.

Gabriel ferme la porte derrière nous. Le bruit du verrou qui glisse dans son logement métallique résonne dans le silence, et je sursaute malgré moi. Il ne dit rien. Il se tient là, dans la pénombre, adossé à la porte, et me regarde.

J'ai enlevé ma robe de mariée avec l'aide d'une femme de chambre, et je porte maintenant une nuisette en soie blanche que ma mère a choisie pour moi, un vêtement délicat aux fines bretelles de dentelle qui glissent sur mes épaules nues. Mes cheveux sont défaits, libérés du chignon sévère, et ils tombent en vagues souples sur mon dos. Je me sens exposée, vulnérable, et en même temps j'attends. J'attends qu'il dise quelque chose, qu'il fasse un geste, qu'il brise ce silence qui s'épaissit entre nous comme un mur invisible.

Gabriel s'approche lentement. Il a desserré sa cravate, qui pend maintenant de chaque côté de son cou, et il a ouvert les premiers boutons de sa chemise blanche, laissant entrevoir le haut de son torse, une peau hâlée par l'été, des muscles discrets mais présents sous le tissu froissé. Il est grand, plus grand que moi d'une tête entière, et je dois lever les yeux pour croiser son regard. Ses gestes sont lents, mesurés, presque cérémonieux, comme s'il accomplissait un rituel dont il connaît chaque étape par cœur.

Il s'arrête devant moi, si près que je sens son souffle sur mon front, et il pose une main sur ma taille. Ses doigts sont toujours froids à travers la soie fine, et je réprime un frisson. Il ne parle pas. Il ne me demande pas si je suis prête, si j'ai peur, si je veux attendre. Il ne me demande pas ce que je ressens, ce que je pense, ce que j'espère de cette nuit. Il ne me demande rien du tout.

— Tu es belle.

Sa voix est basse, presque un murmure, un son grave qui vibre dans sa poitrine plus qu'il ne franchit ses lèvres. C'est la première phrase qu'il m'adresse depuis la cérémonie, depuis les vœux prononcés devant l'autel, et je sens mon cœur s'accélérer malgré moi.

— Merci.

Ma voix est plus faible que je ne l'aurais voulu, plus tremblante, et je déteste cette faiblesse que je ne peux pas contrôler. Je voudrais être assurée, confiante, séductrice même, mais je ne suis qu'une jeune femme de vingt-trois ans qui n'a jamais été seule avec un homme dans une chambre, et je ne sais pas comment faire, je ne sais pas comment être.

Il ne sourit pas en retour. Il ne répond pas à mon merci. Il se penche et pose ses lèvres sur les miennes.

Le baiser est doux, techniquement parfait, mais il n'y a pas d'urgence, pas de passion, pas de désir véritable. C'est un baiser de devoir, un baiser de convenance, un baiser qu'on donne parce que c'est ce qu'on attend de vous et non parce que vous en avez envie. Ses lèvres sont tièdes et fermes, et elles restent sur les miennes quelques secondes avant de s'en détacher.

Il m'allonge sur le lit, ses mains parcourant mon corps avec une lenteur méthodique, comme s'il suivait un plan qu'il a mémorisé. Ses doigts glissent sur mes épaules, défont les bretelles de la nuisette, descendent le long de mes bras, de mes hanches, de mes cuisses. Il est correct. Presque tendre. Ses caresses sont précises, attentives, presque professionnelles, comme s'il avait appris à faire l'amour dans un manuel et qu'il appliquait les instructions à la lettre.

Mais il ne me regarde pas. Pas vraiment. Ses yeux sont ouverts, mais ils ne voient rien. Ils sont fixés sur un point au-dessus de mon épaule, un point dans la pénombre, un point qui n'est pas moi. Même quand il éteint la lampe de chevet et que je ne vois plus que son ombre au-dessus de moi, je sais qu'il pense à autre chose. À quelqu'un d'autre.

Je ferme les yeux. Je m'accroche à lui. Je me donne avec espoir, avec une ferveur presque désespérée, en croyant que l'amour viendra, que la chaleur viendra, que l'intimité viendra avec le temps et l'habitude. Je me donne en me répétant que c'est ainsi que commencent les mariages, que c'est normal, que c'est ainsi que faisaient ma mère et ma grand-mère avant moi.

Quand c'est fini, il roule sur le côté sans un mot. Quelques minutes plus tard, sa respiration devient régulière, profonde, et je comprends qu'il s'est endormi. Il me tourne le dos, le visage tourné vers le mur, et je reste là, dans le noir, les yeux grands ouverts.

Les bougies continuent de brûler sur la coiffeuse, leurs flammes minuscules qui vacillent doucement dans le courant d'air de la climatisation. Les pétales de rose sont froissés sous mon dos, leur parfum écrasé qui monte jusqu'à moi comme un reproche. Le silence est retombé, plus lourd qu'avant, plus épais, et je l'écoute comme on écoute une menace.

Je fixe le plafond que je devine à peine dans la pénombre, le baldaquin sculpté qui se découpe contre le plafond plus clair, et je sens une larme glisser le long de ma tempe, lentement, silencieusement, se perdre dans mes cheveux défaits sans que je sache exactement pourquoi elle coule. Peut-être de fatigue. Peut-être de soulagement. Peut-être de tristesse.

Je ne sais pas encore qu'il pense à Camille. Je ne sais pas encore que ce mariage n'est qu'un contrat, un arrangement financier entre deux familles que je ne comprendrai que bien plus tard. Je ne sais rien de ce qui m'attend, des années de solitude, de la maladie qui viendra, de l'enfant que je perdrai sans qu'il le sache jamais.

Mais cette nuit-là, dans le silence de la suite nuptiale, à côté de cet homme qui dort déjà loin de moi, je sens pour la première fois que quelque chose ne va pas. Quelque chose d'essentiel, quelque chose de fondamental, quelque chose que je ne peux pas encore nommer mais qui est là, tapi dans l'ombre, comme une fissure minuscule dans un vase précieux qui finira par se briser tout entier.

Je passe ma main sur mon ventre, sur la soie froissée de la nuisette, et je respire profondément. Je me promets de nouveau, en silence, d'être parfaite. D'être une bonne épouse. D'être à la hauteur. Peut-être qu'un jour, si je fais tout bien, si je ne commets aucune erreur, il finira par me regarder vraiment. Par me voir. Par m'aimer.

Je ne sais pas encore que ce jour ne viendra jamais.

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