LOGINChapitre 3
Ariane
La suite nuptiale est immense, bien plus grande que ma chambre de jeune fille, bien plus luxueuse que tout ce que j'ai connu dans la maison de mes parents. Les murs sont tendus de soie crème, éclairés par des appliques en cristal qui diffusent une lumière dorée et tamisée, et les rideaux de velours sont tirés sur les hautes fenêtres, plongeant la pièce dans une pénombre chaude et feutrée. Des pétales de rose ont été dispersés sur le lit immense, un lit à baldaquin en bois sculpté qui semble tout droit sorti d'un conte de fées, et les draps de satin blanc luisent doucement à la lueur des bougies disposées sur chaque meuble.
L'air est saturé de parfums mêlés, la rose des pétales, la cire chaude des bougies, le jasmin d'un diffuseur posé sur la coiffeuse, et une odeur plus subtile, plus profonde, celle du bois ancien et du luxe discret. Tout est parfait, tout a été préparé avec un soin méticuleux, et pourtant je me sens étrangère dans cette pièce, comme une intruse dans un tableau qui n'a pas été peint pour elle.
Gabriel ferme la porte derrière nous. Le bruit du verrou qui glisse dans son logement métallique résonne dans le silence, et je sursaute malgré moi. Il ne dit rien. Il se tient là, dans la pénombre, adossé à la porte, et me regarde.
J'ai enlevé ma robe de mariée avec l'aide d'une femme de chambre, et je porte maintenant une nuisette en soie blanche que ma mère a choisie pour moi, un vêtement délicat aux fines bretelles de dentelle qui glissent sur mes épaules nues. Mes cheveux sont défaits, libérés du chignon sévère, et ils tombent en vagues souples sur mon dos. Je me sens exposée, vulnérable, et en même temps j'attends. J'attends qu'il dise quelque chose, qu'il fasse un geste, qu'il brise ce silence qui s'épaissit entre nous comme un mur invisible.
Gabriel s'approche lentement. Il a desserré sa cravate, qui pend maintenant de chaque côté de son cou, et il a ouvert les premiers boutons de sa chemise blanche, laissant entrevoir le haut de son torse, une peau hâlée par l'été, des muscles discrets mais présents sous le tissu froissé. Il est grand, plus grand que moi d'une tête entière, et je dois lever les yeux pour croiser son regard. Ses gestes sont lents, mesurés, presque cérémonieux, comme s'il accomplissait un rituel dont il connaît chaque étape par cœur.
Il s'arrête devant moi, si près que je sens son souffle sur mon front, et il pose une main sur ma taille. Ses doigts sont toujours froids à travers la soie fine, et je réprime un frisson. Il ne parle pas. Il ne me demande pas si je suis prête, si j'ai peur, si je veux attendre. Il ne me demande pas ce que je ressens, ce que je pense, ce que j'espère de cette nuit. Il ne me demande rien du tout.
— Tu es belle.
Sa voix est basse, presque un murmure, un son grave qui vibre dans sa poitrine plus qu'il ne franchit ses lèvres. C'est la première phrase qu'il m'adresse depuis la cérémonie, depuis les vœux prononcés devant l'autel, et je sens mon cœur s'accélérer malgré moi.
— Merci.
Ma voix est plus faible que je ne l'aurais voulu, plus tremblante, et je déteste cette faiblesse que je ne peux pas contrôler. Je voudrais être assurée, confiante, séductrice même, mais je ne suis qu'une jeune femme de vingt-trois ans qui n'a jamais été seule avec un homme dans une chambre, et je ne sais pas comment faire, je ne sais pas comment être.
Il ne sourit pas en retour. Il ne répond pas à mon merci. Il se penche et pose ses lèvres sur les miennes.
Le baiser est doux, techniquement parfait, mais il n'y a pas d'urgence, pas de passion, pas de désir véritable. C'est un baiser de devoir, un baiser de convenance, un baiser qu'on donne parce que c'est ce qu'on attend de vous et non parce que vous en avez envie. Ses lèvres sont tièdes et fermes, et elles restent sur les miennes quelques secondes avant de s'en détacher.
Il m'allonge sur le lit, ses mains parcourant mon corps avec une lenteur méthodique, comme s'il suivait un plan qu'il a mémorisé. Ses doigts glissent sur mes épaules, défont les bretelles de la nuisette, descendent le long de mes bras, de mes hanches, de mes cuisses. Il est correct. Presque tendre. Ses caresses sont précises, attentives, presque professionnelles, comme s'il avait appris à faire l'amour dans un manuel et qu'il appliquait les instructions à la lettre.
Mais il ne me regarde pas. Pas vraiment. Ses yeux sont ouverts, mais ils ne voient rien. Ils sont fixés sur un point au-dessus de mon épaule, un point dans la pénombre, un point qui n'est pas moi. Même quand il éteint la lampe de chevet et que je ne vois plus que son ombre au-dessus de moi, je sais qu'il pense à autre chose. À quelqu'un d'autre.
Je ferme les yeux. Je m'accroche à lui. Je me donne avec espoir, avec une ferveur presque désespérée, en croyant que l'amour viendra, que la chaleur viendra, que l'intimité viendra avec le temps et l'habitude. Je me donne en me répétant que c'est ainsi que commencent les mariages, que c'est normal, que c'est ainsi que faisaient ma mère et ma grand-mère avant moi.
Quand c'est fini, il roule sur le côté sans un mot. Quelques minutes plus tard, sa respiration devient régulière, profonde, et je comprends qu'il s'est endormi. Il me tourne le dos, le visage tourné vers le mur, et je reste là, dans le noir, les yeux grands ouverts.
Les bougies continuent de brûler sur la coiffeuse, leurs flammes minuscules qui vacillent doucement dans le courant d'air de la climatisation. Les pétales de rose sont froissés sous mon dos, leur parfum écrasé qui monte jusqu'à moi comme un reproche. Le silence est retombé, plus lourd qu'avant, plus épais, et je l'écoute comme on écoute une menace.
Je fixe le plafond que je devine à peine dans la pénombre, le baldaquin sculpté qui se découpe contre le plafond plus clair, et je sens une larme glisser le long de ma tempe, lentement, silencieusement, se perdre dans mes cheveux défaits sans que je sache exactement pourquoi elle coule. Peut-être de fatigue. Peut-être de soulagement. Peut-être de tristesse.
Je ne sais pas encore qu'il pense à Camille. Je ne sais pas encore que ce mariage n'est qu'un contrat, un arrangement financier entre deux familles que je ne comprendrai que bien plus tard. Je ne sais rien de ce qui m'attend, des années de solitude, de la maladie qui viendra, de l'enfant que je perdrai sans qu'il le sache jamais.
Mais cette nuit-là, dans le silence de la suite nuptiale, à côté de cet homme qui dort déjà loin de moi, je sens pour la première fois que quelque chose ne va pas. Quelque chose d'essentiel, quelque chose de fondamental, quelque chose que je ne peux pas encore nommer mais qui est là, tapi dans l'ombre, comme une fissure minuscule dans un vase précieux qui finira par se briser tout entier.
Je passe ma main sur mon ventre, sur la soie froissée de la nuisette, et je respire profondément. Je me promets de nouveau, en silence, d'être parfaite. D'être une bonne épouse. D'être à la hauteur. Peut-être qu'un jour, si je fais tout bien, si je ne commets aucune erreur, il finira par me regarder vraiment. Par me voir. Par m'aimer.
Je ne sais pas encore que ce jour ne viendra jamais.
Deuxième épilogueArianeNotre fille est née par un matin d’automne, dans une chambre baignée de lumière douce. Gabriel tenait ma main si fort que ses jointures avaient blanchi, et pourtant il souriait, les yeux emplis d’une émotion que je ne lui avais jamais vue. Quand le médecin a déposé ce petit être vagissant sur ma poitrine, j’ai senti mon cœur se fendre et s’agrandir en même temps, comme s’il apprenait soudain une dimension nouvelle.Nous l’avons appelée Rose, parce que c’était le prénom de ma grand-mère, celle qui me racontait des histoires de maisons et de jardins, et parce qu’une rose, c’est à la fois fragile et tenace. Gabriel a prononcé son nom pour la première fois d’une voix brisée, en la prenant dans ses bras avec une maladresse bouleversante.— Elle est parfaite, murmura-t-il, les larmes aux yeux. Elle est tout ce que nous avons espéré.Je le regardais, épuisée et heureuse, et je me disais que cet homme qui avait jadis été incapable de me regarder, qui avait fui toute r
Chapitre 231ÉpilogueArianeNous nous sommes mariés un an plus tard, presque jour pour jour, dans les jardins d’un ancien couvent transformé en lieu d’expositions. C’était un matin de printemps, doux et lumineux, où les glycines croulaient le long des murs de pierre et où l’air sentait le tilleul et la terre fraîche. Nous avions choisi cet endroit parce qu’il nous ressemblait : chargé d’histoire, mais ouvert sur le ciel, entre mémoire et recommencement.Il n’y avait pas foule. Victor, bien sûr, qui me serra longuement dans ses bras avant de me conduire jusqu’à l’autel. Amélie, qui avait pleuré trois fois avant même le début de la cérémonie et qui tenait mon bouquet comme un trésor. Quelques amis proches, des visages choisis, des regards bienveillants. Pas de caméras, pas de protocole, pas de famille Morel au grand complet. Gabriel avait prévenu sa mère qu’elle pouvait venir si elle acceptait de se tenir en retrait, sans un mot blessant. Elle n’était pas venue. Il n’en avait pas souffe
Chapitre 230ArianeQuand la porte se referma derrière Victor et Amélie, le silence retomba dans l’appartement, mais il n’avait plus rien d’inquiétant. C’était un silence habité, chaud, comme une couverture que l’on tire sur soi un soir d’hiver. Gabriel se tenait près de l’entrée, les mains dans les poches, un sourire doux aux lèvres. Il me regardait comme on regarde quelqu’un que l’on n’ose pas encore croire réel.Je m’approchai de lui, lentement, le cœur battant à un rythme nouveau. Chaque pas me rapprochait de cette évidence que nous avions trop longtemps repoussée. Il ne bougea pas, mais ses yeux ne quittaient pas les miens, et j’y lisais une attente paisible, une certitude mêlée de crainte, comme s’il voulait me laisser libre jusqu’au dernier instant.Je m’arrêtai à quelques centimètres. Son parfum me parvint, ce mélange de bois et de lessive fraîche, et je fermai les yeux une seconde, savourant cette proximité retrouvée.— Tu es resté, murmurai-je.— Je reste, répondit-il.Je po
Chapitre 229ArianeNous avions choisi un soir simple, chez moi, sans apparat. Juste Victor et Amélie, les deux personnes qui avaient tenu bon quand je me perdais. Gabriel avait proposé de cuisiner, malgré ses talents encore incertains, et je l'avais laissé faire, amusée par son sérieux. Pendant qu'il s'affairait en cuisine, je dressais la table, le cœur léger, en écoutant le bruit des casseroles et son rire quand quelque chose menaçait de brûler.Victor arriva le premier. Il me serra longuement dans ses bras, avec cette chaleur discrète qui ne le quittait jamais. Puis il jeta un regard vers la cuisine, haussa un sourcil et me sourit.— Alors, c'est donc officiel ? demanda-t-il à voix basse.— Pas encore, répondis-je en souriant. Mais ce soir, oui.Il posa une main sur mon épaule, comme pour me transmettre sa confiance.— Tu as l'air heureuse, Ariane. Vraiment heureuse.— Je le suis.Amélie arriva quelques minutes plus tard, les bras chargés d'une bouteille de vin et d'un bouquet de f
Chapitre 228ArianeNous étions assis sur un banc, face à la rivière, un soir de semaine où la ville semblait s'apaiser. Les lumières des ponts tremblaient dans l'eau sombre, et le vent portait une odeur de terre mouillée, de feuilles anciennes. Gabriel tenait ma main sur son genou, et son pouce traçait des cercles lents sur ma peau, comme pour y écrire quelque chose que les mots ne pouvaient pas dire.Nous n'avions pas parlé depuis de longues minutes. Ce silence-là n'était pas une fuite, mais un repos, une manière d'être ensemble sans avoir à meubler le temps. J'aimais ces instants où nous n'étions plus deux anciens époux, deux blessés du passé, mais simplement un homme et une femme qui se tenaient la main au bord de l'eau.Gabriel finit par tourner la tête vers moi, et je vis dans ses yeux une gravité douce, celle des soirs importants. Il se redressa légèrement, sans lâcher ma main, et prit une inspiration.— Ariane, dit-il d'une voix calme, il y a quelque chose que je veux te dire.
Chapitre 227ArianeNous avions décidé d’aller doucement. Pas par méfiance, non, mais par sagesse. Parce que nous savions tous les deux que ce qui se construisait entre nous était trop précieux pour être brûlé par la hâte. Alors nous avons appris à nous apprivoiser, à nous découvrir, à réapprendre les gestes simples qui tissent un amour.Les premiers jours furent étranges, presque timides. Gabriel m’envoyait des messages le matin, des mots doux mais retenus, comme s’il craignait encore de m’effrayer. Je lui répondais avec un sourire, le cœur léger, et nous nous donnions rendez-vous le soir, souvent pour marcher, parfois pour dîner, jamais pour rester trop tard.Nous ne nous embrassions pas à chaque instant. Nos mains se frôlaient, nos épaules se touchaient, et il y avait dans ces contacts une électricité douce, une promesse en suspens. Un soir, en traversant un pont, il a glissé sa main dans la mienne, et nous avons continué ainsi, silencieux, les doigts entrelacés, comme si ce geste
Chapitre 1ArianeJe me tiens devant le miroir, les doigts légèrement posés sur le rebord de la coiffeuse en marbre blanc veiné de gris, et je regarde cette femme que je ne reconnais pas tout à fait. La robe est magnifique, je dois l'admettre, même si je ne l'ai pas choisie. Un fourreau de soie ivo
Chapitre 9GabrielLa maison est silencieuse. C'est le silence du milieu de la nuit, ce silence épais et profond qui s'installe quand tout le monde dort et que les horloges elles-mêmes semblent retenir leur tic-tac par respect pour l'obscurité. Les domestiques sont montés dans leurs chambres sous l
Chapitre 8ArianeJe rentre dans le bureau sans frapper. Ce n'est pas une habitude que j'ai prise, pas une volonté délibérée de surprendre ou de provoquer, pas un de ces gestes calculés qu'on fait pour tester les limites de l'autre. J'avais simplement besoin de lui demander quelque chose, une brout
Chapitre 7GabrielLe restaurant est l'un de ces endroits que ma mère affectionne, un palace discret du centre-ville où les tables sont espacées de plusieurs mètres pour que les conversations restent confidentielles et que les secrets d'affaires ne traversent pas la salle malgré eux. Les murs sont







