LOGINSofiaJe tiens mon rôle.C'est la première chose à laquelle je pense dans le club Ferraro. Pas à Dante, pas à la possibilité d'être reconnue comme celle que je suis, pas à la cave dont le nom de Ferraro suffit à réveiller l'odeur.Mon rôle.Je garde le visage qu'il exige. Je mesure mes réactions. Je ne laisse pas mon attention s'accrocher trop visiblement à ce que je cherche. Je suis quelqu'un d'autre ce soir. Pas une traîtresse. Pas une espionne. Une femme qui a des raisons d'être là, qui a des raisons de sourire, qui a des raisons de ne pas poser de questions.Tout est plus difficile qu'en préparation.Il y a ce que je sais devoir faire, et il y a mon corps qui apprend à le faire sans trahir l'effort. Ma respiration veut aller trop vite. Mes yeux veulent vérifier trop souvent où se trouve Dante. Mes mains veulent se crisper sur mon verre.Je résiste surtout à cette dernière envie.Il couvre.
DanteJe lui montre le mouvement.Sofia regarde sans m'interrompre. Ses yeux ne restent pas sur mon visage. Ils descendent vers mes mains, suivent mon appui, reviennent à l'endroit où je lui demande de se placer.Elle est plus attentive que je ne le voudrais.Je m'en veux aussitôt de cette pensée. C'est moi qui accepte de la former. Je ne peux pas vouloir sa compétence seulement lorsqu'elle ne me contrarie pas. Je ne peux pas la vouloir forte seulement quand cela m'arrange.— Recommence, dis-je.Elle recommence.Je corrige sa position avec des mots. Quand je dois lui montrer au contact, j'annonce mon geste. Elle acquiesce. Je ne confonds pas cet accord avec un autre. Ce n'est pas une permission. C'est un consentement à l'exercice, rien de plus.C'est un entraînement.Je me le rappelle lorsque ma main rencontre son bras, lorsque je sens l'effort de ses muscles sous ma prise. Sofia ne me facilit
Je commence par ce qui me paraît le plus fragile. Je cherche mes mots au début, puis je cesse de penser à la façon dont ils sonnent. Il faut que le raisonnement tienne. C'est la seule chose qui m'intéresse une fois lancée. — Les hommes de Rahim te doivent allégeance, mais leur loyauté est récente. Ils n'ont pas été formés par toi. Ils ne te connaissent pas. Si tu les envoies seuls, sans quelqu'un de confiance, ils vont soit échouer, soit parler. Dante ne m'interrompt pas. Cette retenue me déstabilise presque autant qu'une opposition. Je suis préparée à devoir défendre mon droit de parler. Je le suis moins à devoir simplement bien parler. Je vais jusqu'au bout. Je propose une autre configuration. Moins visible. Plus lente. Plus sûre. Il baisse les yeux vers le plan. — Ça, je le garde. Je reste un instant silencieuse. — Tu l'acceptes ?
Une tête. Je ne m'attarde pas. Je n'ai pas besoin de le faire pour comprendre le message. La violence est là, volontairement impossible à confondre avec autre chose. Je reconnais le visage, un des hommes qui nous devait de l'argent, un des hommes qui avait peut-être parlé, qui avait peut-être trahi. Je sens ma mâchoire se fermer jusqu'à la douleur. Puis je vois la photo. Sofia. Prise de loin. Je la regarde plus longtemps que le reste. Elle est sur un trottoir. Je reconnais la rue, pas loin du club. Elle est seule. Elle ne regarde pas l'objectif. Elle marche, ses cheveux relevés, son manteau serré contre elle. Elle a l'air ordinaire. Elle a l'air vulnérable. La distance ne me rassure pas. Elle signifie qu'on l'observe sans qu'elle le sache. Qu'on la cadre. Qu'on choisit un instant de sa vie pour nous le rendre sous cette forme, à côté de ce qu'on lui promet. La pho
SofiaJe ne sais pas tout de suite où poser les yeux.La lumière du matin entre par les rideaux mal fermés. Elle est trop blanche, trop franche, elle ne laisse aucune place à l'ambiguïté. Sur Dante, cela donne à la nuit une continuité que je ne suis pas prête à accepter. Ailleurs, cela ressemble à une fuite. Je m'agace de me trouver enfermée dans un choix aussi dérisoire après tout ce qui vient de se passer.Je finis par le regarder.Il est éveillé. Il me regarde aussi, mais sans insistance, comme s'il avait décidé de me laisser décider de ce que nous faisons de ce matin. Il ne sourit pas.Je lui en suis reconnaissante, puis je m'en veux d'éprouver de la reconnaissance pour quelque chose d'aussi simple. Je n'ai pas envie qu'il soit fier. Je n'ai pas envie qu'il cherche dans mon visage la preuve que nous avançons enfin. Je ne sais pas si nous avançons.Je sais ce que je choisis cette nuit. Je ne le retire pas. Mais ce ch
Il ne bouge pas.Je pose ma main sur lui pour vérifier ce contact avant de le chercher davantage. Sous mes doigts, il est présent, solide, vivant. Je sens sa chaleur, la texture de sa chemise, la façon dont sa respiration se bloque puis reprend. Je n'ai pas besoin de détourner les yeux pour le savoir.Je l'embrasse.Le geste me surprend jusque dans sa violence. Je ne prépare rien. Je ne rends rien beau. Je cherche sa bouche et je m'y accroche avec tout ce que je n'arrive plus à garder immobile. C'est un baiser sans douceur, sans précaution, un baiser qui demande plus qu'il ne donne.Dante répond, puis s'arrête assez pour me regarder.Je n'ai pas envie de parler. Je n'ai pas envie de mettre des mots sur ce qui se passe. Les mots sont dangereux. Les mots peuvent être repris, mal interprétés, utilisés contre moi. Je comprends pourtant ce qu'il attend de moi. Il ne me prend pas ce silence pour une réponse.— Sofia…







