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Chapitre 6

last update publish date: 2026-03-26 16:02:14

CHAPITRE 6

LE POINT DE VUE DE ROMÉO

Dans l'ascenseur, seul, j'ai regardé mon reflet dans les portes en métal poli.

Trente-neuf ans dans un mois. Un empire dans une main. Une clause dans l'autre avec au cœur de cette clause, une exigence que mon père avait placée là comme une bombe à retardement soigneusement enveloppée dans du langage juridique.

Il savait exactement quel fils il avait fait.

Un homme qui n'avait jamais manqué de femmes. Qui entrait et sortait des relations avec la même efficacité froide qu'il mettait dans ses dossiers d'acquisition. Qui n'avait jamais passé plus de quelques semaines avec la même personne sans sentir ce besoin familier cette démangeaison précise de reprendre son espace, sa liberté, son absence de compte à rendre.

Son père avait regardé tout ça pendant trente-neuf ans.

Et il avait mis une grossesse dans son testament.

Un enfant, ça ne se défait pas proprement.

Dans l'ascenseur, j'ai laissé échapper quelque chose qui ressemblait à un rire bref, sans humour, le genre qu'on émet quand une situation est tellement absurde que le corps ne sait pas quoi faire d'autre.

Il avait gagné, le vieux.

Même mort, il avait gagné.

Le soir est venu.

Et avec lui — comme chaque semaine depuis maintenant un mois L'Aparté.

Je ne me suis pas menti sur les raisons. J'y allais pour la voir. Pour regarder Naomie danser. Point.

Ma voiture s'est arrêtée devant le club à vingt-deux heures trente. Le portier m'a laissé entrer d'un hochement de tête. Ma table était libre. Elle l'était toujours.

J'ai commandé un whisky que je ne boirais pas. Et j'ai attendu.

Elle est entrée sur scène à vingt-trois heures moins le quart.

Je ne vais pas prétendre que ce qui se passait en moi à ce moment-là était autre chose que ce que c'était. Je pourrais l'habiller, trouver des mots plus élégants. Mais je me suis fait une règle ce soir-là, dans l'ascenseur du cabinet Lefèvre.

Plus d'auto-illusion.

Naomie était magnifique.

Pas du genre de beauté consensuelle qu'on met en couverture. Autre chose — une beauté avec du contenu dedans, avec de l'histoire dedans. Ce soir elle portait quelque chose de noir qui n'existait qu'à moitié — une matière fine qui captait la lumière des spots et la redistribuait sur la peau dorée de ses épaules, de ses bras, de cette ligne parfaite que dessinait sa nuque quand elle relevait les cheveux. Le corps — je ne vais pas être hypocrite — était quelque chose d'autre encore. Des hanches qui bougeaient avec une précision musicale troublante. Des jambes longues et fermes que les talons allongeaient encore. Cette façon de s'enrouler sur elle-même et de se déployer avec une économie de geste qui rendait chaque mouvement définitif, irrévocable — comme si son corps prenait des décisions que le reste du monde n'avait plus qu'à constater.

Mais c'est le visage qui posait le vrai problème.

Ce visage fermé, concentré, légèrement inaccessible — les yeux qui regardaient quelque chose que personne d'autre dans cette salle ne voyait. Elle était là sans être là. Présente sans être disponible.

Et cette contradiction cette femme entière dans un corps en mouvement qui refusait simultanément d'être réduite à ce mouvement c'est ça qui me retenait à cette table semaine après semaine.

Pas seulement le désir.

L'intérêt.

L'intérêt est autrement plus dangereux.

Je me suis rappelé la ruelle. Ses mains crispées sur ce sac. C'était nécessaire, avait-elle dit. Et son regard à ce moment — pas de fierté, pas de honte. Juste le fait, posé là, comme quelque chose qui n'avait pas besoin d'être défendu.

J'ai bu une gorgée de whisky.

Sur scène, elle a tourné lentement.

Et quelque part dans ma poitrine, la voix de Lefèvre a dit — trouvez quelqu'un que vous respectez suffisamment.

J'ai regardé Naomie.

Et pour la première fois depuis ce matin, la clause dans mon testament n'avait plus tout à fait la même texture.

J'ai attendu la fin du set. Serge m'a regardé avec l'expression de quelqu'un qui attendait la question.

— La même, ai-je dit.

— Je vais voir.

Elle est venue dix minutes plus tard.

Et ces dix minutes — je ne sais pas ce qu'elle avait fait pendant ces dix minutes — avaient produit quelque chose pour lequel je n'étais pas préparé.

Elle portait une robe courte, rouge sombre, presque bordeaux, qui s'arrêtait haut sur les cuisses et laissait les épaules entièrement nues. Les cheveux détachés ce soir — tombant en vagues épaisses sur ses clavicules, bougeant légèrement à chaque pas comme quelque chose de vivant et d'indépendant. Le rouge à lèvres profond, limite brun. Les yeux soulignés différemment — plus sombres, plus longs, avec ce quelque chose dedans qui transformait le regard en question permanente.

Elle a traversé la pièce avec cette démarche que j'avais appris à reconnaître — pas de séduction caricaturale, rien d'appuyé. Juste la certitude tranquille de quelqu'un qui sait exactement l'effet qu'il produit et a décidé depuis longtemps de ne pas s'en excuser.

Elle a choisi la musique.

Quelque chose de lent, de grave, avec une basse qui se posait dans les os plutôt que dans les oreilles.

Et elle a commencé.

Je vais être honnête.

Elle dansait différemment ce soir. Pas plus — pas de surenchère, pas d'ostentation supplémentaire. Différemment. Quelque chose de plus ancré, de plus profond, comme si elle puisait dans une réserve que les autres soirs elle gardait pour elle.

Elle s'est approchée — cette spirale lente, ce trajet calculé qui transformait chaque centimètre parcouru en déclaration — et de près le parfum, la chaleur qui irradiait de sa peau, la courbe exacte de sa taille quand elle s'inclinait légèrement—

Ma main a bougé.

Réflexe. Pas une décision.

— Ne touchez pas.

Trois mots. Calmes. Absolus. Prononcés sans même me regarder — comme si elle avait des capteurs, comme si l'espace autour d'elle était équipé d'une alarme que je n'avais pas vue.

J'ai ramené la main sur l'accoudoir.

Elle avait continué à bouger comme si rien ne s'était passé. Mais dans ses yeux, une fraction de seconde — j'avais vu. Pas de la peur. De la vigilance. La vigilance précise de quelqu'un qui surveille des frontières parce qu'elle sait exactement ce qu'elles coûtent à tenir.

Putain.

Cette pensée brute, organique. Je la regardais et je pensais à la clause et je pensais à Lefèvre et je pensais à mon père dans son bureau il y a douze ans en train de dicter ces mots — grossesse avérée et médicalement constatée — et quelque chose dans la collision de tout ça a produit une pensée que je n'aurais pas dû avoir à ce moment précis.

Ça m'a échappé.

— Combien, ai-je dit, pour une nuit avec vous ?

La musique a continué.

Naomie, elle, s'est arrêtée.

Le mouvement s'est terminé proprement — comme une phrase conclue — et ensuite le silence. Deux secondes. D'une densité particulière.

Elle m'a regardé.

Et dans ce regard, quelque chose s'est fermé à clé.

— Je ne suis pas une pute.

Voix basse. Parfaitement contrôlée. Ce qui la rendait infiniment plus tranchante que n'importe quel cri.

— Vous dansez dans un club privé pour hommes. Je pose la question—

— Vous posez la question parce que vous pensez que l'endroit où je travaille définit ce que je suis.

— Je ne—

— La danse est terminée.

Elle avait déjà fait un pas en arrière. Se redressait. Lissait sa robe de ce geste précis, économe, de quelqu'un qui remet de l'ordre dans son espace après une intrusion.

— J'ai encore du temps, ai-je dit.

— Vous avez du temps. Pas le droit de me manquer de respect avec.

Calme. Absolu. Sans tremblement.

Et là — là — la honte est arrivée. Discrète, localisée, mais réelle. J'avais fait exactement ce que je méprisais chez les autres. J'avais utilisé l'endroit comme argument. J'avais simplifié. J'avais réduit.

— Vous avez raison, ai-je dit.

Elle s'est légèrement arrêtée.

— Je suis désolé.

— Ça n'arrange rien.

— Non. Mais c'est vrai quand même.

Un silence.

Elle me regardait avec cette expression que je n'arrivais toujours pas à lire entièrement. Évaluative. Prudente. Et quelque chose d'autre en dessous — quelque chose que la distance professionnelle ne couvrait pas complètement.

Et là — dans ce silence, dans cette pièce bordeaux, avec cette femme debout devant moi qui venait de me remettre en place avec trois mots — tout s'est superposé.

Lefèvre et son dossier. La clause et ses deux conditions. Mon père et sa bombe à retardement soigneusement enveloppée dans du langage juridique. Trouvez quelqu'un que vous respectez suffisamment. Cette femme dans une ruelle, les mains crispées sur son sac. C'était nécessaire. Ce regard qui ne demandait rien à personne.

Je l'ai regardée.

— Et si je vous payais, ai-je dit lentement, pour devenir ma femme ?

Elle n'a pas bougé.

— Pas ma maîtresse. Pas ce que vous venez de penser. Mon épouse. Légalement. Officiellement. Avec un contrat, des conditions négociées, et une compensation à la hauteur de ce que je vous demande.

Le silence qui a suivi était d'une nature entièrement différente de tous les précédents.

Naomie me regardait.

Pour la première fois depuis que je la connaissais je ne savais absolument pas ce qu'elle allait dire.

Ce que je savais, en revanche — ce que je savais avec une certitude qui n'avait rien de rassurant — c'est que je ne lui avais pas tout dit.

Pas encore.

Le mariage, oui.

La grossesse — cette bombe-là, je la gardais encore dans ma poche.

Pour combien de temps, je n'aurais pas su le dire.

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