MasukLa porte claque. Le bruit résonne dans tout le manoir, se répercute dans les étages, fait vibrer les murs. Puis le silence retombe. Plus lourd qu'avant.
Je reste immobile au milieu du hall. Ma joue me brûle. Mes larmes ont séché sur mes pommettes, laissant des traînées salées sur ma peau. Je devrais monter dans ma chambre, mettre de la glace sur la marque, avaler un cachet pour la douleur. Mais je ne bouge pas.<
Je prends le croissant. Il est chaud, en effet. Moelleux, beurré, parfait. Ethan l'a acheté pour moi, sans que je le demande. C'est un geste attentionné, presque tendre. Mais il ne compense pas l'absence de réaction devant le jeune artiste qui m'a tenu la main trop longtemps.Nous nous éloignons du chevalet. Lucien me fait un petit signe d'adieu, que je lui rends discrètement. Ethan ne dit rien. Il mord dans son croissant, le regard perdu dans la foule du marché.— Tu n'as pas eu peur qu'il m'importune ? je demande, incapable de me retenir.Il me regarde, étonné.— Qui ça ? Le peintre ?— Oui, le peintre. Il m'a prise par la main. Il m'a offert un cadeau. Il m'a dit que j'étais magnifique.— Et alors ?Je m'arrête au milieu de l'allée. Un passant me bouscule, marmonne des excuses, s'éloigne. Je reste p
J'adore les marchés. C'est peut-être la seule chose que ma mère m'ait transmise, avant de mourir. Elle m'emmenait au marché de notre petite ville, le dimanche matin, et elle m'apprenait à choisir les tomates, à reconnaître un bon fromage, à sentir le melon pour savoir s'il était mûr. Ma mère était une femme simple, qui ne comprenait rien aux ambitions de mon père. Elle est morte quand j'avais douze ans, emportée par une pneumonie, et je me suis toujours demandé si elle n'était pas morte de tristesse autant que de maladie.— Tu as l'air joyeuse, remarque Ethan en me voyant descendre de voiture.— C'est le marché. Ça me rend joyeuse.Il ne répond pas. Mais je vois son regard se poser sur moi avec une lueur intriguée, comme s'il découvrait une nouvelle facette de ma personnalité. Il ne sait
Il y a un silence. L'accordéoniste attaque La Foule. La voix d'Édith Piaf résonne dans ma tête, même si ce n'est pas elle qui chante. Je me souviens d'un soir de la semaine sainte...— Tu aurais été un bon architecte, dis-je doucement.— On ne peut pas savoir. On ne peut jamais savoir ce qu'on aurait été. On sait seulement ce qu'on est.— Et qu'est-ce que tu es, Ethan ?Il me regarde. Ses yeux gris sont deux lacs profonds où je me noie un peu plus à chaque fois que je les croise. Il ne répond pas. Il n'a pas besoin de répondre. Je sais ce qu'il est. Il est un homme brisé qui fait semblant d'être fort. Un architecte contrarié qui joue au PDG. Un mari qui n'aime pas sa femme. Un amant qui aime une autre femme mais qui n'ose pas l'épouser.Mais ce soir, dans ce bistrot enfumé de Montmartre, il est a
Je me lève d'un bond. J'enlève ma robe de chambre, j'ouvre l'armoire, je cherche quelque chose à me mettre. Quelque chose qui ne fasse pas trop "épouse contractuelle", quelque chose qui fasse "femme libre, femme de la nuit, femme qu'on emmène à Paris sur un coup de tête". Je n'ai rien de tel dans ma garde-robe. Tous mes vêtements sont choisis pour les obligations officielles : robes de dîner, tailleurs sobres, twin-sets pastel. Rien qui ressemble à un vêtement de fugue nocturne.Je finis par opter pour une robe noire toute simple, celle que je mets pour les enterrements. Un collier de perles , pas des vraies, je n'ai pas de vraies perles, mon père a tout gardé. Des escarpins à talons bas. Un manteau en laine rouge, le seul vêtement coloré que je possède, acheté en solde il y a trois ans dans une boutique de la rue du Commerce. Je me maquille e
Je me suis endormie ce soir-là en pensant à cette fossette. Je l'ai cherchée sur les photos de lui que j'ai pu trouver dans les albums de famille , ces albums poussiéreux que j'ai exhumés du grenier la première semaine, quand j'essayais encore de comprendre dans quelle famille j'avais atterri. Sur aucune photo, il ne sourit. Même enfant, il a toujours l'air grave, le regard tourné vers l'objectif comme s'il défiait le monde entier de le faire céder.Mais il a souri pour moi. Pour mon histoire. Pour mes efforts.— À quoi penses-tu ? demande-t-il soudain.Je sursaute. J'étais perdue dans mes pensées, ma fourchette en l'air, les yeux dans le vague.— À rien. À la blanquette. À ce que je pourrais faire demain.— Demain, c'est dimanche. Tu n'es pas obligée de cuisiner.— Je sais. Mais j'ai env
À midi, la blanquette est prête. Elle est parfaite. La viande est fondante, la sauce onctueuse, les carottes tendres sans être molles. Marthe y plonge une cuillère, goûte, et ferme les yeux.— Madame, dit-elle, vous avez sauvé votre journée.Je ne peux pas m'empêcher de sourire. C'est un sourire idiot, disproportionné, le sourire d'une enfant qui a réussi son premier dessin. Mais je m'en fiche. J'ai réussi la blanquette. C'est une victoire. Et dans ma situation, chaque victoire compte.Je remonte dans ma chambre pour me changer avant le dîner. En passant devant le miroir de la coiffeuse, je m'arrête. J'observe la femme qui me fait face. Elle a les joues rouges, les cheveux en bataille, une trace de farine sur le front. Elle ne ressemble pas à l'épouse d'un magnat de l'immobilier. Elle ressemble à une paysanne. Une paysanne heureuse.Je me lave le visage, je me recoiffe, je mets une robe propre , une robe en laine grise, toute simple, qui met en valeur mes yeux sans être trop habillée.
EthanLe gala de charité des Anderson est l'événement le plus couru de la saison mondaine. Un parterre de milliardaires, de politiciens, de diplomates, d'artistes en vogue. Des lustres en cristal de Bohême. Des tapis rouges déroulés sur le parvis. Des photographes agglutinés derrière des cordons de
EthanVictoria débarque le jeudi suivant sans crier gare.J'entends ses talons avant de la voir. Un claquement sec, autoritaire, qui ricoche contre le marbre du hall et grimpe jusqu'à mon bureau. Ce bruit est un instrument de torture que je connais par cœur , il annonce toujours une exigence, une s
LydiaLa porte de ma chambre se referme. Le cliquetis du loquet est un déclic minuscule, à peine audible. Mais pour moi, il résonne comme un couperet. C'est le bruit de ma forteresse qui
Elle est là.Assise dans le fauteuil près de la fenêtre, un livre entre les mains. La lumière du jour naissant caresse son visage, adoucit ses traits, allume des refl







