LOGINÉleni
Trois semaines se sont écoulées depuis la réunion avec Viktor. Trois semaines d'un calme étrange, presque suspect. Les affaires de Léandros semblent prospérer sans heurts, les réunions s'enchaînent sans éclats, et ma présence à sa droite est devenu
ÉleniLa paix s'installe, étrangère et douce. Comme un vêtement neuf qu'on n'ose pas encore porter, qu'on touche du bout des doigts pour vérifier qu'il est bien réel.Je reprends mes études. Droit international, maritime, commercial. Je veux comprendre le monde dans lequel je vis maintenant. Je veux être utile, pas juste décorative. Léandros me soutient, fier, ému. Il lit mes cours par-dessus mon épaule, pose des questions, s'intéresse. Le gangster devenu étudiant par procuration. Ça me fait sourire.Lui, il parle de l'avenir. Du domaine à rénover, des îles à développer, des affaires à rendre légales, enfin. Des projets qui ne sont plus des plans de guerre, mais des rêves de paix. Nous parlons d'avenir pour la première fois, et c'est un vertige. Un vertige doux.Le dîner avec sa mère est un autre genre de vertige.La grande salle à manger du domaine, que je n'ai connue que vide et silencieuse, est illuminée de bougies. La table est dressée pour trois. Nappe blanche, argenterie, verres
Et puis je le vois.Markos. Plus vieux que sur les photos, le visage dur, le sourire cruel. Il lève son arme. Il vise Léandros qui ne le voit pas, qui protège un de ses hommes blessé. Tout ralentit. Je vois le doigt sur la détente. Je vois Léandros. Je vois ma vie entière qui bascule.— Non !Je tire avant de comprendre que j'ai tiré. Le bruit est englouti par un silence intérieur assourdissant. L'homme qui visait Léandros tombe. Ce n'est pas Markos. C'est un de ses hommes. Mais ça n'a pas d'importance. Le corps heurte le sol. Immobile. Les yeux ouverts. Vides.Je viens de tuer.Mes mains tremblent. L'arme est lourde, si lourde. Le monde se rétrécit à ce corps allongé par terre, à ce sang qui s'écoule sur le béton sale. Je ne vois plus rien d'autre. Je n'entends plus les cris, les tirs, les ordres. Juste ce silence énorme, ce vide qui m'avale.Léandros surgit devant moi. Il me secoue.— Éleni ! Éleni, regarde-moi !Ses mains sur mon visage. Ses yeux qui cherchent les miens. Une douleu
ÉleniJe ne cherchais rien. Vraiment, je ne cherchais rien. Juste un pull dans l'armoire de Léandros parce que le vent s'était levé et que le domaine, même en été, garde une fraîcheur de pierre ancienne. Mes doigts touchent le tissu rêche de ses pulls, l'odeur de bois et de lui monte du linge plié, et puis je sens autre chose. Une boîte. En métal, cabossée, froide.Je n'aurais pas dû l'ouvrir. Je le sais maintenant. Je le savais déjà en soulevant le couvercle, le cœur serré par un pressentiment que je n'écoutais pas.La photo est jaunie. Cornée aux bords. Mais le visage de mon père est net, figé dans un rire que je n'avais pas vu depuis l'enfance. Ce rire, je l'avais oublié. Il pose sa main sur l'épaule d'un homme plus jeune, plus dur, que je ne connais pas. Ils ont l'air complices. Vivants. Au dos, une date — il y a vingt ans — et un nom tracé à l'encre noire, presque effacé.Léandros.Je reste debout, la photo entre les doigts, et le temps s'arrête. Mon père. Son rire. Ce nom. Dans
ÉleniDeux semaines plus tard, nous rentrons.La voiture franchit le portail du domaine au ralenti. Le gravier crisse sous les pneus. Les arbres centenaires défilent, gardiens silencieux de notre refuge. La grande bâtisse apparaît enfin, majestueuse, immuable.Léandros est à côté de moi, le visage encore marqué par la fatigue, mais le regard vif. Il a insisté pour rentrer, contre l'avis des médecins. Il ne supportait plus l'hôpital, disait-il. Il avait besoin de retrouver son territoire, ses repères, sa vie.Notre vie.Je l'aide à descendre de voiture. Il s'appuie sur moi, fièrement, refusant la chaise roulante qu'on lui propose. Ses pas sont lents, précautionneux, mais il tient debout. Il marche.— Bienvenue à la maison, dit-il en franchissant le seuil.La maison. Pas le manoir, pas le domaine, pas la prison. La maison. Notre maison.Les domestiques nous accueillent en silence, avec des regards soulagés et des sourires discrets. Certains sont là depuis des années, attachés à Léandros
ÉleniLes jours à l'hôpital sont étranges.Le temps s'étire, se dilate, perd ses repères. Les heures se mesurent en soins, en repas, en visites brèves des médecins. Le monde extérieur semble lointain, irréel. Seule compte cette chambre, ce lit, cet homme qui guérit lentement.Je ne le quitte presque pas. Je dors dans le fauteuil, mange ce qu'on m'apporte, vis au rythme de sa convalescence. Les gardes montent la garde dans le couloir, filtrent les visiteurs, protègent notre bulle fragile.Aujourd'hui, il va mieux. Beaucoup mieux. Il s'est assis dans le lit, a mangé seul, a même plaisanté avec l'infirmière. La couleur revient sur ses joues, la force dans ses mains. Ses yeux gris ont retrouvé leur éclat.Mais quelque chose en moi ne va pas.C'est venu progressivement, insidieusement. Une boule dans la gorge, une pression dans la poitrine, des larmes qui menacent à tout moment. La peur qui reflue laisse place à autre chose. Une émotion plus profonde, plus ancienne, plus violente.Je l'ai
LéandrosLa douleur me réveille.Elle est partout. Dans ma poitrine, dans mon dos, dans mes bras, dans ma tête. Un feu qui couve sous la peau, qui pulse au rythme de mon cœur, qui m'arrache un grognement.J'ouvre les yeux. Le plafond est blanc, inconnu. La lumière est crue, agressive. L'odeur est chimique, antiseptique. Hôpital.Puis je la vois.Éleni. Endormie dans un fauteuil près du lit, la tête posée sur ses bras croisés, une main tendue vers moi comme si elle s'était endormie en me touchant. Ses cheveux sont défaits, son visage est marqué par la fatigue, ses yeux sont cernés.Elle est belle. La plus belle chose que j'aie jamais vue.La mémoire revient par fragments. L'explosion. La chaleur. Le bruit. La douleur fulgurante. Et puis sa voix, au loin, qui m'appelait. Et puis plus rien.Elle est restée. Elle est là.Je bouge ma main, lentement, pour ne pas la réveiller. Mes doigts effleurent les siens. Elle sursaute, se redresse, les yeux grands ouverts, désorientée.— Léandros ?— B







