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Il est vingt heures quarante-sept quand le téléphone d’Alicia sonne pour la première fois. Elle se trouve encore dans son bureau, au trente-huitième étage de la tour Kingston, penchée sur un rapport trimestriel qu’elle relit pour la troisième fois, un stylo entre les dents. Dehors, Lagos scintille déjà de mille lumières, et la pluie commence à tambouriner contre la baie vitrée depuis une bonne demi-heure.
Le numéro affiché est celui de sa mère.
— Maman ? » décroche-t-elle en coinçant le téléphone entre son épaule et son oreille, sans lever les yeux de son écran. « Je suis en plein…
— Mademoiselle Kingston ?
Ce n’est pas la voix de sa mère.
Alicia redresse la tête d’un coup, le stylo tombant de sa bouche sur le bureau.
— Qui est à l’appareil ?
— Je suis l’inspecteur Adamu, de la police de la circulation. Je vous appelle depuis le téléphone de Madame Kingston. Il y a eu un accident sur le pont de Third Mainland. Vos parents sont impliqués.
Elle se fige. Une seconde, deux secondes, le temps que les mots trouvent un chemin jusqu’à un endroit de son cerveau capable de les comprendre.
— Impliqués comment ? » finit-elle par demander, la voix étrangement calme, comme si elle parlait pour quelqu’un d’autre.
— Je préfère que vous veniez à l’hôpital Victoria Grace. Le plus vite possible.
— Dites-moi juste s’ils sont vivants.
Un silence. Trop long.
— Venez, mademoiselle Kingston.
Elle n'a même pas raccroché. Elle laisse tomber le téléphone sur le bureau, attrape son sac et court, vraiment court, dans ses talons, à travers l’open space désert, jusqu’à l’ascenseur qui lui paraît mettre une éternité à descendre trente-huit étages.
La pluie tombe dru quand elle sort du taxi devant les urgences, si fort qu’elle ne prend même pas la peine d’ouvrir son parapluie. Elle est trempée en traversant le hall, les néons blancs lui piquent les yeux, l’odeur de désinfectant et de sang lui soulève l’estomac avant même qu’on lui dise quoi que ce soit.
— Kingston ! » lance-t-elle à la première infirmière venue, presque en criant. « Richard et Adaeze Kingston.
L’infirmière consulte une tablette, le visage impassible d’une professionnelle habituée à ce genre de nuit, puis désigne un couloir sur la droite.
— Salle d’attente des soins intensifs. Quelqu’un va venir vous parler.
Quelqu’un va venir lui parler. Cette phrase, à elle seule, suffit à lui glacer le sang.
Elle attend quarante minutes sur une chaise en plastique orange, les mains crispées sur son sac, les yeux fixés sur une porte battante qui s’ouvre et se referme sans jamais laisser passer quelqu’un qui s’adresse à elle. Elle essaie d’appeler Grâce, sans succès, pas de réseau dans cette aile du bâtiment. Elle recompte les carreaux du sol. Onze fois de suite.
Puis le docteur Adeyemi sort. Elle le sait avant même qu’il ouvre la bouche. Quelque chose dans sa façon de marcher vers elle, dans la manière dont il évite son regard une fraction de seconde de trop.
— Mademoiselle Kingston.
— Dites-moi.
Il s’assoit à côté d’elle, un geste qu’elle trouve absurde sur le moment, comme si s’asseoir rendait les mauvaises nouvelles plus supportables.
— Votre mère a subi un traumatisme trop important. Nous avons tout tenté. Elle est décédée à son arrivée aux urgences.
Le couloir se met à tourner, très légèrement, comme un manège qu’on aurait lancé trop vite. Alicia entend sa propre voix demander, de très loin :
— Et mon père ?
— Il est en soins intensifs. Traumatisme crânien sévère, plusieurs fractures. Nous l’avons stabilisé, mais son état reste critique. Les prochaines vingt-quatre heures seront déterminantes.
Elle ne pleure pas. Pas tout de suite. Elle reste assise, immobile, les yeux rivés sur le carrelage gris-bleu du couloir, pendant que le docteur Adeyemi continue à parler, de scanner, de pression intracrânienne, de pronostic réservé, des mots qui glissent sur elle sans jamais vraiment entrer.
Une demi-heure plus tard, Alicia pousse la porte de la petite chambre mortuaire. Le monde s'écroule.
Sous un drap blanc remonté jusqu'au menton repose Adaeze Kingston. Cinquante-trois ans. Élégante jusque dans la mort. Le tissu ne parvient pas à cacher les ravages de l'accident.
Alicia avance d'un pas hésitant. Ses jambes tremblent si fort qu'elle manque de tomber. Elle tend une main presque malgré elle et effleure les doigts de sa mère.
Ils sont glacés.
Non…
Ce n'est pas possible.
Elle serre cette main de toutes ses forces, comme si la chaleur de la sienne pouvait encore la ramener. Puis tout explose.
Ses jambes cèdent. Elle s'effondre sur la chaise près du lit et les sanglots qu'elle retenait depuis l'appel de la police éclatent enfin. Violents. Incontrôlables. Son front vient se poser contre le bras inerte de celle qui lui a donné la vie.
— Maman…
Le mot se brise dans sa gorge.
— Maman... non... pas toi... je t'en supplie…
Le silence de la pièce lui répond.
Une infirmière passe discrètement la tête par la porte. En voyant Alicia, elle comprend qu'aucune parole ne pourrait soulager une telle douleur. Elle referme doucement et s'éclipse.
Les minutes passent.
Alicia pleure jusqu'à ne plus avoir une seule larme. Jusqu'à ce que son corps tout entier soit secoué de tremblements.
Enfin, elle relève lentement la tête. Essuie son visage d'un revers de manche. Se penche une dernière fois et dépose un baiser sur le front glacé de sa mère.
— Je vais m'occuper de tout.
Sa voix tremble, mais sa résolution, elle, ne vacille pas.
— Je te le promets.
Elle ignore encore que cette promesse exigera un prix bien plus lourd qu'elle ne peut l'imaginer.
Richard Kingston repose dans une chambre à l’écart, entouré de machines qui clignotent dans la pénombre, un tube dans la gorge, le crâne partiellement rasé et bandé. Alicia reste debout à la porte un long moment avant de trouver le courage d’entrer, comme si franchir ce seuil rendait la situation définitivement réelle.
Elle s’assoit près de lui, prend sa main, celle qui n’est pas perfusée, et la serre fort, comme si elle pouvait, par la seule force de sa volonté, l’empêcher de partir à son tour.
— Papa, chuchote-t-elle. Je suis là. Je ne bouge pas.
Le respirateur continue son sifflement mécanique, indifférent, régulier. Aucune réaction. Rien qu’un visage tuméfié qu’elle reconnaît à peine, et cette main tiède dans la sienne, seul signe encore tangible qu’il est vivant.
Elle reste là toute la nuit, refusant les propositions de l’infirmière de garde de lui apporter une couverture, un café, quoi que ce soit qui pourrait ressembler à un geste de réconfort qu’elle ne se sent pas le droit d’accepter.
C’est vers cinq heures du matin, alors que le ciel commence tout juste à pâlir derrière les rideaux tirés, qu’elle entend la porte s’ouvrir doucement derrière elle.
— Alicia.
Elle reconnaît la voix avant même de se retourner. Victor.
Six mois plus tard…Alicia s'observe longuement dans le miroir de la chambre qu'elle occupe au palazzo des De Luca. La robe de mariée, d'un blanc immaculé, épouse avec élégance sa silhouette, retrouvée peu à peu depuis la naissance de Serena. Aujourd'hui n'a rien d'un simple souvenir. Aujourd'hui, elle épouse l'homme qu'elle aime.Pour de vrai. La porte s'ouvre doucement. Isabella entre, un sourire attendri illuminant son visage. Elle s'approche en silence pour ajuster un dernier pli du voile.— Tu es magnifique, murmure-t-elle avec émotion. Alexander va être bouleversé quand il te verra. Alicia esquisse un sourire. Ses mains tremblent légèrement.— C'est étrange…Elle laisse échapper un léger rire.— Je suis presque plus nerveuse aujourd'hui que le jour de notre premier mariage... alors que celui-là s'était déroulé en quelques minutes dans un bureau de mairie.Isabella sourit avec tendresse. Elle pose délicatement ses mains sur celles d'Alicia.— C'est parce que cette cérémonie est
Alex perd toute notion du temps. Assis à même le sol froid du couloir, sa fille profondément endormie contre sa poitrine, il fixe sans relâche cette porte fermée derrière laquelle Alicia se bat pour vivre. Les minutes ne passent plus. Elles s'étirent. Elles deviennent des heures. Une éternité. Près de vingt minutes plus tard, des pas précipités résonnent dans le couloir.Grâce apparaît enfin. Son regard balaie les lieux avant de s'arrêter sur Alex. En le découvrant effondré au sol, leur nouveau-né dans les bras, son visage se décompose.— Alex…Elle s'agenouille aussitôt devant lui.— Qu'est-ce qui se passe ? Où est Alicia ?Il peine à trouver sa voix.— Une hémorragie…Le mot lui brûle la gorge.— Ils l'ont emmenée, Grâce... Je ne sais pas ce qui se passe là-dedans. Personne ne me dit rien.Grâce s'assoit près de lui. Elle voudrait le rassurer. Mais la peur qui serre son propre cœur se lit dans chacun de ses traits. Son regard glisse vers le bébé profondément endormi. Un léger sourir
Alex accompagne Alicia jusqu’à la salle d’accouchement. Sa main ne quitte jamais la sienne tandis que le personnel médical s’affaire autour d’elle avec une efficacité remarquable qui ne parvient pourtant pas à calmer l’angoisse grandissante qui lui serre la poitrine. Le docteur Nwankwo procède rapidement à un examen.— Le col est dilaté à quatre centimètres, annonce-t-elle d’une voix rassurante. Nous avons encore un peu de temps devant nous. Mais, compte tenu de l’arrivée légèrement précoce du bébé, je préfère vous garder sous surveillance constante.Alex déglutit difficilement.— Est-ce que cette naissance est dangereuse pour le bébé ?L’inquiétude transparaît malgré tous ses efforts pour rester maître de lui. La gynécologue lui adresse un sourire apaisant.— Trente-sept semaines ne sont plus considérées comme une véritable prématurité. Votre fille est parfaitement viable à ce stade. Nous allons simplement surveiller attentivement chaque paramètre afin que tout se déroule dans les me
Les semaines qui suivent la tentative d’attentat à la bombe se révèlent décisives pour l’issue définitive de cette affaire. L’ensemble des preuves accumulées, la communication clandestine de Victor depuis sa cellule, l’implication de son cousin Frederick Kingston, désormais en pleine négociation avec les autorités britanniques, et la tentative d’attentat elle-même, formellement reliée à des complices extérieurs identifiés grâce aux communications interceptées, achève de consolider un dossier judiciaire désormais totalement inattaquable.Le gardien corrompu, Ibrahim, est démasqué et arrêté à son tour. Sa coopération rapide avec les enquêteurs permet de reconstituer entièrement le réseau que Victor s’efforce de maintenir depuis sa cellule. Frederick Kingston, confronté à de graves accusations de complicité de blanchiment d’argent international, finit par négocier un accord de coopération avec le parquet britannique, livrant l’ensemble des informations concernant les transferts financier
L'évacuation se déroule avec une efficacité remarquable. Des centaines d'employés quittent la tour dans un calme fragile. À l'extérieur, les sirènes déchirent bientôt l'air. Les véhicules de police encerclent le bâtiment. Un vaste périmètre de sécurité est mis en place. Personne n'entre. Personne ne sort.Alex scrute la foule. Chaque seconde paraît interminable. Puis il la voit. Alicia. Elle avance parmi les employés évacués. Dès qu'elle l'aperçoit, elle accélère le pas. Alex la rejoint presque en courant. Il la serre immédiatement contre lui. Longuement. Comme pour s'assurer qu'elle est bien réelle.— Tu vas bien ?Sa main glisse instinctivement jusqu'à son ventre, encore presque imperceptible.— Et le bébé ?Un sourire rassurant traverse le visage d'Alicia.— Nous allons bien.Sa réponse est ferme. Pourtant, son regard reste inquiet.— Alex... si Victor est vraiment derrière tout ça…Elle relève les yeux vers la tour.— Cela veut dire qu'il a encore des complices dehors. Des gens pr
Les premières semaines de détention plongent Victor dans une stupeur presque totale. Sa cellule est étroite. Les murs gris semblent se refermer un peu plus chaque jour. L’odeur d’humidité lui colle à la peau. Chaque bruit métallique lui rappelle une seule chose. Il est tombé.L’homme qui contrôlait des fortunes, des entreprises et des vies entières dort désormais sur un lit de béton. Au début, son esprit refuse d’accepter cette réalité. Puis, peu à peu… La stupeur disparaît. Elle laisse place à quelque chose de beaucoup plus dangereux. La stratégie. Victor refuse de mourir ici.Chaque nuit, il fixe le plafond sans trouver le sommeil.Son cerveau tourne sans relâche. Il démonte chaque événement. Cherche une faille. Une faiblesse.Une porte encore entrouverte. « Je ne finirai pas mes jours dans cette cellule. »Cette phrase devient une obsession. Il se la répète jusqu’à y croire. Alors il observe. Les gardiens. Leurs habitudes. Leurs regards. Leurs faiblesses. C’est ainsi qu’il remarq







