LOGINLa nuit avait été blanche.
Un léger brouillard flottait toujours au-dessus du lac, pareil à un air doux collé à la surface. Dans la maison, tout était calme. Camille a marché doucement vers la cuisine, elle a mis en route la bouilloire, mais n’attendit pas qu’elle sifflé. Elle fixa la table, là où traînait toujours l’écrin en bois, légèrement ouvert, pareil à une blessure au milieu du décor. Elle s’assit, tira la boîte vers elle, et sortit son contenu avec précaution. Des photos, puis des lettres froissées, aussi un cahier d’écolier habillé de tissu bleu fané. Son nom apparaît griffonné, presque timide : Camille D. Elle l’ouvrit. Les premières pages étaient remplies de dessins naïfs — des maisons, des arbres, un grand cercle qui ressemblait à un soleil. Mais en avançant dans les pages, les lignes devenaient tendues, presque lourdes. Les maisons voyaient leurs toitures s’envoler, les arbres se tordaient dans tous les sens, puis au bout d’un moment, tout n’était que inondation. De l’eau partout. Une gamine se tenait là, les mains en avant, plantée au centre. Sous le croquis final, une ligne tracée par une gamine, avec des caractères inclinés : « Elle a dit : "Ne me suis pas". Pourtant j’y suis allé quand même. » Camille avait la chair de poule sur les bras. Elle a relu le texte encore et encore, on aurait dit qu’elle cherchait un sens caché. Mais non. C'était bien son style d'écriture, celui qu'elle avait petit. Elle n’avait aucun doute là-dessus. Puis cette parole – « Elle m’a dit de ne pas la suivre. » tournait dans sa tête, pareille à un air oublié qu’on sent mais qu’on ne situe pas. Louise poussa la porte, sa robe de chambre mal fermée traînant derrière elle. - Tu n'es pas resté au lit, Tu n’as pas dormi, toi non plus, remarqua-t-elle tout bas. Camille a fermé le cahier. - Tu en étais au courant, pour ça ? - Ta mère me l’avait montrée un jour. Elle a dit que t'avais commencé ces croquis juste après ta chute. - T’as jamais trouvé ça bizarre ? - Oui, bien sûr. Mais ta maman ne voulait pas en discuter. Selon elle, c’était « l’eau qui parlait à ta place ». Camille a levé les sourcils. - L’eau ? - Oui. Elle croyait à ces choses-là, tu le sais. Elle disait que le lac gardait la mémoire de ce qu’il avait vu. Louise esquisse un petit sourire, presque pour adoucir ce qu’elle venait de dire. - Tu veux un peu de café ? Mais Camille resta silencieuse. Elle a rouvert la boîte, puis les papiers, elle est tombée sur une photo jamais vue avant. Elles étaient là près de l’eau – reconnaissable à sa tresse et à ses bottes, et une autre fille, un peu plus jeune, tenant une peluche. Leur regard se posait sur le rivage. Derrière elles, une silhouette d’adulte, floue, presque effacée. - Elle est où cette gamine ? demanda Camille. Louise se figea. Laquelle ? Camille lui tend la photo. Louise s'en empare, fronça les sourcils, devint blême. - Je ne la connaissais pas, fit-elle tout bas. Elle ne dit rien pendant un bon bout de temps, les yeux rivés sur la photo. Puis elle murmura tout doux - C’était probablement… non, ça n’a pas de sens. - Dis-le. - Une copine, qui sait ? Ma mère s’occupait parfois de gamins du coin. Mais en la voyant serrer la mâchoire, Camille devint que Louise racontait des bêtises. Peu après, elle eut envie de monter au grenier. Elle gardait un vague souvenir des après-midi passés, gamine, à traîner là-bas au milieu de vieilles armoires. Pourtant, tout semblait flou maintenant. Le battant a craqué, la poudre s'est levée au travers du rai lumineux. Elle grimpa doucement, le souffle court. L'odeur du bois brûlé mêlée à des souvenirs flottait dans l'air. Là-haut, il y avait des coffres empilés, avec quelques cadres à côté ; dessous, des trucs cachés sous des tissus usés. Et, dans un coin, un carton portant l’étiquette “Années 1990”. Elle l’ouvrit. Des papiers, puis un cahier ouvert. Des photos anciennes traînent là. Parmi celles-ci, plusieurs négatifs emballés avec précaution dans du papier fin. Elle les a mis sous la lumière – des formes près de l’eau, une petite embarcation, un bout de pierre. Et sur l’un des clichés, la même petite fille que sur la photo — avec elle. Mais ici, seule. Sur la plage, debout. Elle regarde droit dans la caméra, son visage face à l’objectif. Un air qui restait gravé. En bas, Louise a crié son nom. Sa voix hésitait un peu. - Camille ? Le téléphone… c’est pour toi. - Qui ? - Je crois que c’est… ton père. La peur s'empare de Camille. Depuis bien longtemps, elle ne l’avait pas écouté - ça faisait plus de quinze ans. Elle est descendue doucement, puis a saisi le téléphone. Une respiration à l’oreille, ensuite un ton bas, usé - Camille… j’ai appris que tu étais revenue. Un silence. - Tu n’aurais pas dû ouvrir cette boîte. Un frisson lui glaça la nuque soudain. - Au fait, tu étais au courant ? Oui. Après tout, inutile de trop réfléchir là-dessus. - Pourquoi ? - Puisque des fois, dire ce qui est vrai fait trop mal. La ligne coupa. Camille est restée sans bouger, le téléphone collé à l'oreille. Dehors, la brume grimpait de nouveau vers le lac, cachant peu à peu les berges. Elle a senti qu’un truc, ici, allait bientôt apparaître - contre leur volonté. À partir de maintenant, elle ne pourrait plus reculer.Un peu plus loin, le train roulait sans hâte entre les champs. Un voile de brume traînait dans l’air froid, pareil à un rêve qui ne veut pas partir. Les terres mouillées s’allongeaient sans fin sous la lumière timide du matin. Le monde glissait sous les yeux de Camille, sans qu’elle y prête attention. Sur ses genoux, l’engin attendait sous la paume. Parfois, elle laissait l’appareil tranquille. Parfois, elle restait simplement présente - observant tout, sans chercher à retenir quoi que ce soit. Un jour, elle a tourné le dos à Saint-Orlac. Jamais elle n’y remettrait les pieds. La ville resterait derrière, sans retour possible. Entre le lac et la maison, des ombres s’étirent. La lumière tombe autrement ici. Chaque arbre garde un silence différent. Elle laissait tout derrière, baigné par la lumière pâle du début mai. Un jour avant qu’elle s’en aille, elle marchait encore là où le chemin effleure l’eau. Un souffle léger courait entre les herbes. La lumière sautillait en
Quand les fleurs sont réapparues, elle n’y a vu que du feu.La glace a lentement disparu des toits. Le lac est redevenu clair, pareil à ce qu’il était jadis. Près de l’eau, les arbres ont étiré leurs jeunes feuilles duveteuses, telles des paupières levées sur la lumière.Ce jour-là, Camille n’avait pas quitté Saint-Orlac.Toujours entre deux, jamais posée pour de bon.Un matin, elle a laissé derrière l'appartement de Paris. Tout ce qu’elle possédait partait peu à peu, sauf les outils du travail, des habits légers. Dans un coin, traînait encore une vieille boîte à chaussures remplie de pellicules.Après ça, le surplus perdait soudain son importance. Ce qui venait de l’époque d’avant paraissait désormais lointain. L’idée même de s’encombrer avec ces choses n’avait plus lieu d’être.Chaque matin, elle ouvrait les volets de sa chambre avant le soleil. Ensuite, ses pas la menaient vers l’eau sans bruit. Le vieux pont tremblait à peine sous ses chaussures usées. Elle restait là, immobile, l
Blanche comme un secret, la neige avait recouvert tout en silence pendant que le monde dormait.Le lendemain, la neige avait tout recouvert.La surface gelée avalait le contour des montagnes. Un silence épais collait aux murs de pierre humide. La lumière tombait en biais, blanche et sans bruit. Chaque pas écrasait un souvenir effacé par le froid.Ce matin-là, la clarté douce passait à travers les rideaux et touchait Camille. Elle ouvrit les yeux avant que le monde ne s’anime.Un calme profond semblait monter du fond de son être.Un instant plus tard, elle bougea enfin. Debout, elle passa un pull sur ses épaules. La lumière rouge s’alluma au fond. C’était là-bas, dans cette pièce ancienne, que tout avait commencé. Autrefois, Louise y avait installé un espace rien que pour elle. À une époque où tout semblait mystère.L'odeur du révélateur lui prit la gorge, pareille à un souvenir qui remonte des profondeurs.Les négatifs reposaient sur la table, enfermés dans des pochettes claires.Un p
Après ça, tout semblait mou, comme enveloppé dans une ouate épaisse.Le temps paraissait mou, comme pris dans du coton, figé juste après un souffle.Parfois, Camille passait des nuits entières là-bas, près du lac. Le sommeil ne venait presque jamais. Elle tendait l’oreille vers le grincement du vent contre les persiennes. Des pas légers se faisaient entendre au-dehors - ceux des gendarmes en ronde. La pénombre s’étirait sans fin.Le battant venait de se rabattre en silence.Pourtant, dans sa tête, rien ne semblait fermé.Un par un, les soldats ont pris les cassettes. Après, ce furent les lettres qui disparaissaient. La photo, elle, est partie en dernier.Un nouveau regard se posait sur l’enquête, désormais sans masque.Là-bas, on a vu le cadavre du capitaine Morel près du ponton, pas très loin. Sa main serrait fort un vieux médaillon plein de rouille.Un nom apparaît sur le bijou. C’est celui de Camille. Gravé dans le métal doucement.Elle est arrivée tôt, ce jour-là. La chef des gend
Un courant d’air brusque a troublé l’eau calme, dessinant des vagues fines et nerveuses sur le miroir noirâtre.Un souffle plus tard, les branchages ploient sur le fleuve, chaque son glisse depuis un horizon lointain, tant le silence ici fige tout mouvement.Sur le quai, Camille ne bougeait pas d’un pouce.Le matin avançait quand la brume se dissipait peu à moins. Les formes du village apparaissaient doucement. Un froid blanc tenait encore les pentes des collines. La lumière glissait sur les toits sombres.Un peu plus loin, la tente des gendarmes luisait sous une lumière pâle.Là-bas, sous ses yeux, s’étendait le lac, calme et sans reflets.C’est à ce moment-là qu’elle a tout revu.Un appel s’échappe de la bouche de Léonie.Un mouvement soudain venant du père.De la chute.Un calme était tombé peu après.Tout s’imbriquait enfin.Sous les doigts de Louise posés là, un mot monte. Celui que sa mère avait dit. Pas question de lever les yeux. Un souffle court traverse l’instant. L’air se f
Le matin s’éveilla sans couleur.La brume s’étendait lentement le long de l’eau, gommant peu à peu la forme des arbres comme celle du ciel.Les pas de Camille résonnaient sur le trottoir. Droit devant, son regard ne déviait pas. Dans la poche du manteau, elle gardait la cassette bien à l’abri.Un souffle ramenait l'air du lac, avec son goût de boue, parfois des herbes mouillées, un peu de métal dans le nez.Le silence pesait, anormal. Comme si tout autour hésitait à bouger. L'air ne tremblait même plus. On aurait dit que la terre entière attendait un signe.En marchant, elle vit apparaître deux gendarmes devant elle.La brume avalait peu à peu le son de leurs paroles graves pendant que les faisceaux lumineux dessinaient des cercles tremblants en surface.Elle passa inaperçue. Personne n’y prêta vraiment garde. Son ombre glissa sans bruit parmi les autres. Un silence léger l’entourait. Les regards la traversèrent comme si elle n’était pas là.Peut-être voyaient-ils en elle juste quelqu