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Chapitre 3 - Adriana 2

Author: Déesse
last update publish date: 2026-03-16 18:55:32

Adriana

— Elle est là.

Irina entre sans frapper, comme toujours. Je lève les yeux de mon ordinateur.

— Alors ?

— Timide. Mal habillée. Nerveuse.

Je hoche la tête. Rien d'extraordinaire, donc.

— Mais il y a quelque chose.

Je fronce les sourcils. Irina n'est pas du genre à faire des commentaires gratuits.

— Quoi ?

— Je ne sais pas. Ses yeux. Elle a des yeux... clairs. Elle regarde les choses vraiment, pas à travers.

Je réfléchis une seconde. Qu'est-ce que ça veut dire, avoir des yeux clairs qui regardent vraiment ?

— Faites-la entrer.

Irina sort. Je me lève, je vais à la fenêtre, je regarde Paris sans le voir. Pourquoi est-ce que je suis nerveuse ? Je ne suis jamais nerveuse. Je passe des entretiens tous les mois, je reçois des candidats toutes les semaines, je juge, j'évalue, je décide, et je n'ai jamais de doute.

Pourquoi aujourd'hui ?

La porte s'ouvre.

Je me retourne.

Et je la vois.

Elle est là, debout dans l'encadrement de la porte, et elle est exactement comme sur la photo, mais en même temps complètement différente. Sur la photo, elle souriait timidement. Là, elle ne sourit pas. Elle a peur. Ses mains sont serrées l'une contre l'autre, ses épaules sont légèrement voûtées, et ses yeux...

Ses yeux sont marron. Pas clairs du tout. Ils sont d'un marron profond, presque noisette, avec des reflets dorés quand la lumière les touche. Et ils me regardent vraiment. Comme Irina a dit. Ils ne me fuient pas, ils ne se baissent pas, ils ne font pas semblant. Ils me regardent, moi, vraiment.

Je soutiens son regard une seconde, deux secondes, trois. Elle ne détourne pas les yeux. Elle a peur, je le vois, mais elle ne fuit pas. Intéressant.

Je parcours son corps du regard, lentement, méthodiquement. C'est ce que je fais toujours, pour déstabiliser, pour tester. Son tailleur est trop grand, mal coupé, démodé. Ses chaussures sont usées. Ses cheveux sont attachés simplement, sans recherche. Rien en elle n'est remarquable.

Pourtant, je ne peux pas détourner les yeux.

— Asseyez-vous.

Ma voix sort plus grave que d'habitude. Elle obéit immédiatement, sans hésiter, et je note ça aussi. L'obéissance immédiate. Rare.

Je reste debout une minute de plus, à la regarder. Elle soutient mon regard, mais sa respiration s'accélère. Je vois sa poitrine se soulever plus vite, je vois une goutte de sueur perler à sa tempe. Elle a chaud. Elle a peur. Mais elle ne fuit pas.

Je m'assois enfin.

Silence.

Je la regarde encore. Ses joues rosissent légèrement. Sa lèvre inférieure tremble à peine. Ses doigts se crispent sur ses genoux. Elle est vulnérable, complètement vulnérable, offerte à mon regard sans rien pour se protéger.

Et j'aime ça. Je ne devrais pas, mais j'aime ça.

— Élena Dubois.

— Oui.

Sa voix est plus grave que je ne l'imaginais. Chaude. Presque rauque. Je me demande comment elle crie. Comment elle gémit.

Je chasse cette pensée immédiatement.

— Assistante juridique. Six mois de chômage. Logée dans le neuvième avec un compagnon, Thomas, commercial dans une startup.

Je récite les informations sans la quitter des yeux. Elle tressaille à peine quand je prononce le nom de Thomas. Intéressant, encore.

— Vous avez besoin de ce travail.

— Oui.

— Je ne vous demande pas votre histoire. Je vous pose une seule question.

Je me lève. Je contourne le bureau lentement, comme un prédateur qui s'approche de sa proie sans vouloir l'effrayer. Elle me suit des yeux, immobile. Son parfum m'atteint avant moi – un parfum simple, de supermarché probablement, mais qui sur elle sent... bon. Chaud. Humain.

Je m'arrête à un mètre d'elle. Je pourrais tendre la main et toucher son visage. Je pourrais voir si sa peau est aussi douce qu'elle en a l'air.

— Savez-vous obéir ?

Ses yeux s'écarquillent légèrement. Sa bouche s'ouvre, puis se referme. Elle cherche ses mots, ne les trouve pas. Je vois le combat en elle, la question qui tourne, l'incompréhension, et puis...

— Oui.

Le mot sort tout seul, comme arraché. Comme si ce n'était pas elle qui décidait, mais quelque chose de plus profond, de plus primaire. Obéir. Elle a dit oui sans savoir à quoi.

Je sens quelque chose bouger en moi. Un frisson, un échauffement, je ne sais pas. Je ne veux pas savoir.

— Vous êtes engagée.

Je retourne derrière mon bureau, je sors les papiers du tiroir. Mes mains sont parfaitement stables. Je ne montre rien. Je ne montre jamais rien.

— Irina vous expliquera les détails contractuels. Vous commencez demain, 7h30 précises. Ne soyez pas en retard.

Elle se lève. Elle vacille à peine. Elle sort sans un mot, sans un regard en arrière.

Je reste seule dans le silence.

Pourquoi est-ce que mon cœur bat plus vite ? Pourquoi est-ce que je sens encore son parfum ? Pourquoi est-ce que je pense à ses yeux, à sa bouche, à sa façon de dire oui ?

Je prends mon téléphone, j'appelle Irina.

— Elle est prise. Préparez son contrat.

Je raccroche. Je retourne à la fenêtre. Paris est toujours là, docile à mes pieds.

Mais pour la première fois depuis longtemps, je ne vois pas Paris. Je vois des yeux marron avec des reflets dorés.

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