Se connecterMaya
— La première clause, Maya, est la clause de silence, dit Victoria en se levant et en faisant le tour de son bureau, ses talons claquent sur le parquet comme des secondes qui s'égrènent dans un compte à rebours inexorable, et elle s'arrête devant moi, si proche que je peux sentir son parfum, un mélange de vanille et de cuir qui devrait être rassurant mais qui ne l'est pas du tout parce qu'il sent le pouvoir et l'argent et tout ce que je n'aurai jamais.
— Vous ne parlerez de notre arrangement à personne, poursuit-elle en plantant ses yeux gris dans les miens, pas à votre mère, pas à vos amies, pas à un psy, pas à un prêtre, personne, absolument personne, et vous m'appellerez « Madame Kane » en présence d'autres personnes, mais seules vous m'appellerez « Madame » tout court, vous ne direz jamais mon prénom, sauf autorisation expresse de ma part, ce qui n'arrivera probablement jamais.
— Madame, répété-je, et le mot est bizarre dans ma bouche, trop lourd, trop intime, trop officiel à la fois, comme un vêtement trop grand qu'on essaie de porter sans savoir s'il nous va.
— C'est bien, dit-elle, commencez à vous habituer, parce que vous allez le dire souvent, très souvent, jusqu'à ce qu'il devienne aussi naturel que votre propre prénom.
Elle retourne s'asseoir derrière son bureau, et j'ai chaud, mes aisselles collent à mon pull, mes mains sont moites, mes jambes tremblent, je voudrais partir mais je voudrais aussi rester, je ne sais plus rien, je ne sais plus qui je suis, je ne sais plus ce que je veux.
— Deuxième clause, dit-elle en tournant une page du contrat avec des gestes lents et précis, obéissance absolue, quand je vous donne un ordre, vous exécutez, sans délai, sans question, sans expression faciale de déplaisir, je veux voir votre obéissance, pas votre opinion.
— Et si je n'y arrive pas ? demandé-je, et ma voix est plus petite que je ne le voudrais, presque enfantine.
— Vous y arriverez, Maya, répond-elle avec un calme qui me glace jusqu'aux os, parce que les punitions sont clairement définies et très désagréables, pas physiquement dangereuses je tiens à le préciser, je ne suis pas une sadique, mais humiliantes, très humiliantes, je n'aime pas la douleur gratuite, j'aime le contrôle, et le contrôle passe par l'humiliation.
— Et la troisième clause ? dis-je, et je sens que ma voix est trop aiguë, trop pressée, comme si je voulais en finir au plus vite avec cette liste d'humiliations futures.
Victoria sourit, c'est la première fois qu'elle sourit et ce n'est pas un sourire chaleureux mais un sourire de prédateur satisfait, un sourire qui dit « j'ai gagné avant même que le jeu ne commence », et elle dit :
— Troisième clause, disponibilité totale jour et nuit et nudité sur demande, c'est-à-dire qu'à tout moment, où que nous soyons, à trois heures du matin ou en plein déjeuner d'affaires, si je vous dis « enlève », vous enlevez, vêtements, sous-vêtements, tout, peu importe qui regarde, peu importe où vous êtes.— Même en public ? soufflé-je, et ma bouche est si sèche que les mots sortent à peine.
— Même en public, confirme-t-elle, et son regard s'attarde sur ma bouche une fraction de seconde de trop, comme si elle imaginait déjà les ordres qu'elle allait me donner.
Mon cœur bat si fort que je pense qu'elle peut l'entendre, ma poitrine se soulève trop vite, ma bouche est sèche, ma gorge se serre, et je demande :
— Et il y a d'autres clauses ?
— Beaucoup d'autres, dit-elle, mais celles-ci sont les piliers, silence, obéissance, disponibilité, tout le reste n'est que détails, des détails que vous apprendrez sur le terrain.
Elle repousse le contrat vers moi et dit :
— Relisez les pages trois à sept, ce sont les obligations sexuelles, prenez votre temps, je n'ai pas d'autre rendez-vous aujourd'hui.Je prends le contrat, mes yeux courent sur les lignes, et je lis des phrases qui me brûlent les doigts :
— « La soumise s'engage à satisfaire les désirs sexuels de la dominante, quels qu'ils soient, tant qu'ils ne mettent pas sa vie en danger », et plus loin :
— « La dominante peut utiliser des objets, des jouets, des contraintes physiques légères, y compris mais sans s'y limiter, des menottes, des sangles, des baillons, et tout autre accessoire jugé nécessaire à l'éducation de la soumise », et encore
— « La soumise n'a pas le droit de refuser un acte, sauf si un mot de sécurité est prononcé, et ce mot ne peut être utilisé qu'en cas de danger réel, pas en cas de simple inconfort ou de peur passagère. »
— Vous avez un mot de sécurité ? demandé-je, et ma voix est étrangement calme, comme si je posais la question pour quelqu'un d'autre.
— Volcan, répond Victoria sans hésiter, comme si elle avait choisi ce mot des années avant ma venue.
— Pourquoi volcan ? dis-je, et je sens que c'est une question stupide mais je ne peux pas m'en empêcher parce que j'ai besoin de comprendre, de saisir un peu de cette femme qui va tenir ma vie entre ses mains.
— Parce que c'est le seul mot que vous n'aurez jamais envie de prononcer dans un moment de plaisir, dit-elle, et sa voix est si sûre d'elle que j'en ai froid dans le dos, un froid qui n'a rien à voir avec la température de la pièce.
Je repose le contrat, mes doigts sont moites, laissant des traces humides sur le papier blanc, et je demande — Je peux encore refuser ?
— Vous pouvez toujours refuser, Maya, dit-elle doucement, presque tendrement, et cette douceur est plus effrayante que sa dureté, vous n'êtes pas prisonnière, la porte est là, vous pouvez partir maintenant si vous voulez, mais vous avez besoin de cet argent, et votre mère a besoin de vous, alors la question n'est pas « pouvez-vous refuser », la question est « voulez-vous vraiment refuser ? »
Elle marque une pause, une longue pause où je l'entends respirer, où je l'entends presque penser, et elle dit :
— Alors, est-ce que vous acceptez la clause de silence ?
— Oui, dis-je.
— Est-ce que vous acceptez l'obéissance absolue ?
— Oui.
— Est-ce que vous acceptez la disponibilité totale et la nudité sur demande ?
— Oui.
Victoria se lève à nouveau, elle vient derrière moi, et je sens sa main frôler mon épaule, un frisson me traverse des cervicales jusqu'au bas du dos, une décharge électrique qui me fait redresser la colonne, et elle dit, tout contre mon oreille, si près que je sens son souffle chaud sur ma peau :
— À partir de maintenant, Maya, chaque fois que vous ouvrez la bouche, demandez-vous si ce que vous allez dire mérite d'être entendu, parce que je n'aime pas le bruit inutile, et je n'aime pas les mots qui ne servent à rien.
— Compris, madame, dis-je, et ma voix est à peine un murmure, un souffle, presque rien.
— C'est bien, dit-elle, et sa main se retire, laissant ma peau brûlante là où elle a touché, une marque invisible que je sens pourtant comme une brûlure.
Je reste seule avec le contrat, la peur, et ce curieux vertige dans le ventre, un vertige qui ressemble presque à de l'excitation, un vertige qui me dit que je vais regretter chaque seconde de ce que je m'apprête à faire, et je me déteste un peu pour ça, mais pas assez pour partir, pas assez pour sauver ce qui reste de ma dignité.
DamianaLes années ont passé, douces et rapides, comme les vagues qui se succèdent sur la plage de Kerlaz. Awen a grandi, est devenue une jeune femme belle, intelligente, libre. Elle a quitté la maison bretonne pour faire ses études à Paris, puis est revenue s'installer dans la région, avec son compagnon, un garçon charmant qui la respecte et l'aime. Le Cercle a continué de grandir, de se transformer, de s'étendre. Des dizaines de Cercles similaires ont vu le jour, un peu partout en France, inspirés par notre expérience, par notre philosophie, par notre amour. Et moi, j'ai vieilli. Nous avons tous vieilli.Marcus a des cheveux gris sur les tempes, des rides au coin des yeux, mais sa force est intacte, sa présence toujours aussi rassurante. Léna a quelques fils blancs dans sa chevelure sombre, des pattes-d'oie au coin des yeux, mais son regard brille toujours de la même intensité, de la même passion. Et moi, je suis devenue une vieille femme, une de ces vieilles femmes sages et apaisée
DamianaCinq ans. Cinq ans se sont écoulés depuis que Léna est entrée dans nos vies, depuis que le Cercle a été détruit, depuis que nous avons fui Paris pour nous installer en Bretagne. Cinq ans de bonheur, d'amour, de transformations. Cinq ans pendant lesquels nous avons reconstruit notre vie, créé une famille, réinventé le Cercle, écrit un livre, élevé une enfant. Cinq ans de paix, de joie, de plénitude.Aujourd'hui, nous célébrons cet anniversaire. Pas un anniversaire de mariage, pas un anniversaire de naissance, pas un anniversaire de rencontre. Non, nous célébrons l'anniversaire de notre résilience, de notre survie, de notre renaissance. Nous célébrons le chemin parcouru, les épreuves surmontées, les victoires remportées. Nous célébrons notre amour, notre famille, notre vie.La maison bretonne est pleine de vie, pleine de rires, pleine de lumière. Des amis sont venus nous rejoindre pour l'occasion, des amis du village, des membres du nouveau Cercle, des personnes qui nous ont sou
LénaAwen a six mois. Six mois de bonheur intense, de nuits écourtées, de biberons, de couches, de câlins, de pleurs et de rires. Six mois pendant lesquels nous avons appris à devenir parents, à nous organiser, à trouver notre équilibre à trois, puis à quatre.La maison bretonne s'est transformée. La petite pièce du haut, qui me servait de bureau, est devenue la chambre de l'enfant, repeinte dans des tons pastel, décorée de guirlandes de fanions, de peluches, de mobiles suspendus au plafond. Le salon est envahi de jouets, de tapis d'éveil, de transats, de poussettes. La cuisine est pleine de petits pots, de bavoirs, de stérilisateurs. Notre vie est rythmée par les horaires de bébé, par les tétées, les siestes, les bains, les promenades.Mais malgré le chaos apparent, nous avons réussi à créer un équilibre, un vrai équilibre, qui nous convient et qui rend Awen heureuse. Nous nous sommes réparti les rôles, non pas de façon rigide, mais de façon souple et naturelle. Marcus s'occupe de la
DamianaLe jour de l'accouchement arrive par une froide matinée de décembre, alors que le vent souffle en rafales sur la côte bretonne et que l'océan se déchaîne contre les rochers. Léna se réveille tôt, vers six heures, avec des contractions rapprochées, de plus en plus fortes, de plus en plus régulières. Marcus et moi, nous nous levons immédiatement, nous nous habillons à la hâte, nous préparons le sac de la maternité que nous avions prêt depuis des semaines.La voiture fonce sur les routes sinueuses de la Bretagne, vers la clinique de Quimper. Léna est assise à l'arrière, le visage crispé par la douleur, les mains posées sur son ventre énorme. Marcus conduit prudemment, malgré l'urgence, en lui murmurant des paroles rassurantes. Et moi, je suis assise à côté d'elle, je lui tiens la main, je lui parle doucement, je l'aide à respirer, à se détendre, à accueillir chaque contraction.— Tu es forte, Léna, dis-je. Tu es la femme la plus forte que je connaisse. Tu vas y arriver.— J'ai pe
LénaCela fait maintenant deux ans que nous vivons en Bretagne, deux ans que nous sommes mariés symboliquement, deux ans que nous avons fait renaître le Cercle sous une forme nouvelle. Deux ans de bonheur presque parfait, de travail, de rires, d'amour. Et aujourd'hui, j'ai une nouvelle à annoncer à Damiana et Marcus, une nouvelle qui va bouleverser nos vies à jamais.Je suis enceinte.Je l'ai appris hier, chez le médecin du village. J'étais allée le consulter pour une fatigue inhabituelle, des nausées matinales, des vertiges. Il m'a examinée, a fait des analyses, et m'a annoncé la nouvelle avec un sourire bienveillant. Je suis enceinte de six semaines. Le père est Marcus, évidemment, puisque nous n'avons pas de relations sexuelles avec d'autres hommes que lui.Depuis hier, je vis dans un état étrange, entre joie et angoisse, entre exaltation et terreur. Un enfant. Un petit être qui va naître de notre amour, qui va grandir entre nous, qui va faire de nous des parents. C'est une perspec
LénaLe nouveau Cercle organise une soirée d'accueil, un vendredi soir, dans une salle communale de Quimper. C'est une de ces soirées ouvertes à tous, où les curieux viennent découvrir notre philosophie, rencontrer les membres, poser des questions, se faire une idée. Nous avons préparé la salle avec soin, disposé des chaises en cercle, allumé des bougies, installé une petite table avec des rafraîchissements et des gâteaux faits maison. L'atmosphère est chaleureuse, conviviale, bienveillante.Une trentaine de personnes sont présentes, des visages nouveaux pour la plupart, mais aussi quelques habitués qui fréquentent nos ateliers depuis plusieurs mois. Damiana accueille les participants avec sa grâce habituelle, les met à l'aise, leur explique le déroulement de la soirée. Marcus s'occupe de l'intendance, sert les boissons, discute avec les uns et les autres. Et moi, je circule dans la salle, je me présente, j'échange quelques mots, je réponds aux questions.C'est alors que je la vois. U
MayaLa signature a lieu dans son bureau, et Victoria a sorti une plume, une vraie plume, pas un stylo banal, avec une plume d'oie blanche comme neige et de l'encre noire dans un petit encrier de cristal taillé qui doit valoir plus que tout ce que j'ai possédé dans ma vie.— Parce que c'est plus sy
MayaJe regarde mes comptes pour la dixième fois aujourd'hui, et le chiffre rouge ne change pas, il tourne dans ma tête comme un couteau qu'on retourne dans une plaie qui ne veut pas cicatriser, et je sais que je suis au bord du gouffre parce que le loyer est impayé depuis deux mois, le prêt étudia
MayaLe sommeil est un lac noir et profond où je flotte sans penser, sans rêver, sans exister, et puis quelque chose bouge contre mes lèvres, une pression légère d'abord, presque imperceptible, puis plus insistante, et ma conscience remonte des abysses par strates successives, d'abord la sensation
MayaJe ne sais pas quelle heure il est, peut-être trois heures du matin, peut-être quatre, peut-être une heure qui n'existe pas, une heure inventée par l'insomnie pour me torturer.Le parquet a cessé d'être froid, il est juste dur, minéral, implacable, et mes hanches commencent à me faire mal, une







