로그인Daphné Delacroix n'avait pas le temps de s'apitoyer sur la confusion de ses fils. Elle avait désormais une mission double : récupérer Cédric de sa retraite littéraire et écarter l'architecte qui menaçait de ruiner l'opportunité avec Sophie Leclerc.
Elle poussa Benjamin, qui tremblait encore légèrement, à l'écart du flux d'invités.
— Vous avez pris des photos dans cette chambre froide, n'est-ce pas ? demanda Daphné.
— Oui. La solitude dans l'air, le givre cristallisé… Mère, j'ai capturé l'essence du désespoir ! J'ai même pris un cliché d'un homard qui semblait méditer sur son destin.
— Parfait.
Daphné, au lieu de s'indigner, sortit un petit câble USB de la pochette intérieure de son sac.
— Téléchargez-moi la photo du homard.
— Pourquoi ? demanda Benjamin, méfiant. Vous voulez l’envoyer à la presse people ?
— Non ! C’est notre diversion. L'architecte, Monsieur De Caumont, est un homme de goût qui aime la bonne cuisine et surtout, il est terriblement vaniteux.
Daphné jeta un coup d'œil en direction de la bibliothèque. L'architecte était toujours en pleine conversation avec Sophie, sa voix résonnant avec une assurance déplaisante.
— Voici le plan. Vous allez imprimer cette photo immédiatement. Nous allons l’accrocher discrètement près d’eux. L'image est si absurde et sombre qu’elle va interrompre leur discussion. Pendant ce temps, moi, j’irai chercher Cédric.
Benjamin, piqué par la perspective d'une mission nécessitant une impression d'art instantanée, se mit en route vers l’office de presse du Gala. Le chaos lui convenait mieux que l’ordre.
Daphné se dirigea seule vers la bibliothèque. C’était un lieu solennel, fait de bois sombre et de silence respectueux. À l'entrée, elle vit Sophie Leclerc, les traits polis, essayant de rester polie face au flot de statistiques sur les matériaux de construction de Monsieur De Caumont.
— …et vous voyez, Mademoiselle, la rentabilité est assurée si l'on utilise de la pierre de taille portugaise plutôt que le marbre italien, expliquait l'architecte, sans jamais regarder Sophie dans les yeux.
Daphné s’approcha, interrompant l'homme avec une douceur venimeuse.
— Monsieur De Caumont ! Quel plaisir de vous voir. Sophie, vous avez l’air enchantée par ce cours magistral.
— Madame Delacroix, dit Sophie, soulagée, mais sans le montrer.
— Daphné ! s'exclama l'architecte. J'étais justement en train de parler à Mademoiselle des perspectives de la brique de récupération.
Daphné sourit.
— Charmant. Mais je suis ici pour un sujet plus urgent. Avez-vous vu mon fils, Cédric ? Je crois qu'il a subi un choc émotionnel mineur. J'ai peur qu'il soit dans un état… poétique.
L'architecte haussa les épaules.
— Il ne doit pas être loin.
Daphné se faufila derrière une étagère. Elle trouva Cédric dans un recoin sombre, le dos appuyé contre le mur. Il murmurait effectivement à un buste de Molière.
— …non, Maître. Ce n'est pas le ridicule qui tue, c'est l'espoir brisé. Je suis un fiasco. Un accident de moquette. Un raté nuptial, chuchotait Cédric, les yeux brillants.
Daphné l'attrapa doucement par la manche.
— Assez de drame, Cédric. Molière n'aurait jamais aimé un homme qui se plaint. Il aurait écrit une farce sur vous.
— Je suis la farce, Maman.
— Écoutez-moi. Sophie Leclerc est là. Elle est charmante, intelligente, et elle s'ennuie mortellement avec l'architecte.
Cédric redressa la tête.
— Vous voulez que j’aille là-bas ? Après avoir fui, après la tache ?
— Non. Je veux que vous attendiez. Vous êtes mon plan de secours, le héros inattendu.
Juste à ce moment, Benjamin, essoufflé, réapparut. Il tenait une impression photo de grande qualité, mais terriblement lugubre. C'était l'image d'un homard à l'air pensif, figé dans un bloc de glace, le regard vide. Benjamin l'avait collée discrètement sur un panneau d'affichage situé juste derrière la tête de l'architecte.
L'architecte continuait son monologue sur les fondations.
— ... et avec les nouvelles normes environnementales, nous pouvons garantir une isolation thermique de $R=5.5$ !
Il se retourna pour appuyer son propos en désignant le mur, et vit la photo.
— Qu'est-ce que… ? s'étrangla Monsieur De Caumont. Qui a mis cette horreur ici ?
— C'est... c'est le homard qui médite ! s'exclama Sophie, qui ne put retenir un petit rire nerveux face à l'absurdité de l'image.
L'architecte était furieux.
— Une plaisanterie de mauvais goût ! C'est le Gala des Beaux-Arts, pas une poissonnerie d’avant-garde ! Je vais en parler à l'organisateur !
Profitant de la fureur de l'architecte qui partait chercher l'organisateur, Daphné poussa Cédric hors de sa cachette, droit vers Sophie.
— Allez-y, Cédric ! C'est le moment ! Parlez-lui de la métaphore du homard !
Cédric, obéissant à l'adrénaline, s'avança, la tache de vin sur sa veste semblant soudain moins importante que l'urgence de l'instant.
— Bonsoir, Mademoiselle Leclerc, dit Cédric, sa voix étonnamment claire. Je suis Cédric Delacroix. Je… je pense que le homard n'est pas une plaisanterie.
— Non ? demanda Sophie, intriguée.
— Non. C’est la représentation de la solitude du destin. Nous sommes tous des crustacés dans la glace, en attente de notre jugement final.
Sophie le regarda, puis se mit à rire franchement, un rire mélodieux qui illumina la bibliothèque.
— Vous avez lu L’Écume des Jours de Boris Vian ?
— Ma référence favorite, répondit Cédric, le rouge aux joues.
Daphné Delacroix se pinça la lèvre. Plan C : Relancé. Contre toute attente, l'absurdité du homard et la sensibilité de Cédric avaient fait leur effet.
Mais elle n'eut pas le temps de savourer. Benjamin, toujours près d'elle, lui tapa sur l'épaule, son visage déformé par l'horreur.
— Mère… Mère, regardez !
Daphné regarda où Benjamin pointait du doigt. Dans le salon principal, près de l'entrée, Alexandre était au téléphone, son visage d'ordinaire impassible trahissant une tension. Et, debout, juste à côté de lui, attendant patiemment qu'il termine son appel, était Lyra, la serveuse. Elle tenait un carnet à la main.
Alexandre lui parlait. Elle n'était pas partie. Elle n'avait pas disparu.
— Non, murmura Daphné. Il n'a pas osé.
C’était un soir de décembre, et Paris était recouvert d’une fine pellicule de givre. L’hôtel particulier des Delacroix brillait de mille feux, mais l’atmosphère à l’intérieur n’avait rien du faste habituel des galas.Les trois frères étaient là. Alexandre, tenant fermement la main de Lyra ; Benjamin, l’air sombre mais présent ; et Cédric, dont le bras entourait les épaules d'une Sophie intimidée mais résolue. Ils se tenaient face à la cheminée, comme un tribunal attendant l'accusée.Daphné entra. Elle ne portait pas son armure de soie habituelle, mais un simple pull en cachemire gris. Elle semblait plus petite, plus humaine. Dans ses mains, elle tenait l'objet du délit : le Cahier Secret.— Merci d'être venus, commença-t-elle, sa voix stable malgré l'émotion. Je sais que la confiance est une porcelaine qui, une fois brisée, ne se recolle jamais parfaitement. Mais je ne vous ai pas fait venir pour des excuses. Je vous ai fait venir pour une fin.Elle s'approcha de la cheminée. Les flam
Cédric marchait dans les rues de Paris comme un somnambule. Dans sa poche, il sentait le poids du petit fragment de parchemin que Sophie lui avait offert — ce mot "Amor" qui lui semblait maintenant être une cruelle ironie.Il arriva devant le petit appartement de Sophie, près de la place Monge. Il hésita, puis frappa. Quand elle ouvrit, elle portait un vieux gilet en laine et tenait un livre. Son sourire s'éteignit en voyant la mine dévastée de Cédric.— Cédric ? Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes blanc comme un linge.Il entra sans dire un mot et s'assit à la petite table de la cuisine, là où ils avaient bu du thé quelques jours plus tôt.— Sophie, je dois vous dire quelque chose. Quelque chose de terrible. — Vous êtes marié ? Vous avez tué quelqu'un ? plaisanta-t-elle, avant de voir qu'il ne riait pas.— C’est pire. Notre rencontre... le homard... le fait que je sois venu aux Archives ce jour-là... Tout cela était écrit.Il lui raconta tout. Le Cahier Secret, le "Plan C", les enquêt
Daphné Delacroix resta immobile au centre de la pièce, le Cahier Secret serré contre sa poitrine. Elle fixa la porte close comme si, par la seule force de sa volonté, elle pouvait faire revenir ses fils, effacer les dernières minutes et réécrire la scène.Mais la réalité ne se laissait pas corriger à l’encre violette.— Madame ?La voix de Gustave, feutrée et prudente, s’éleva du fond du couloir. Le majordome s’approcha, portant un plateau avec une seule tasse de tisane fumante. Il observa le désordre — le carnet jeté, le vase déplacé par le geste brusque d'Alexandre, et surtout, le visage de sa patronne.— Ils sont partis, Gustave, murmura Daphné sans le regarder. — Je crains que oui, Madame. Monsieur Cédric semblait particulièrement... ébranlé. — Ébranlé ? J'ai passé des mois à lui construire un avenir ! J'ai trouvé la femme parfaite, j'ai orchestré des rencontres que le destin lui-même aurait été trop paresseux pour organiser ! Et il me traite de monstre ?Elle se laissa tomber dan
Le retour à Paris fut silencieux. Dans le jet privé, Alexandre et Lyra s'étaient endormis côte à côte, épuisés par l'adrénaline de Naples. Daphné, elle, ne dormait pas. Elle griffonnait dans une marge de son carnet, cherchant comment transformer l'incident Visconti en une "expérience de croissance nécessaire" pour justifier son ingérence.Le lendemain matin, dans le grand salon des Delacroix, l'atmosphère était lourde. Cédric était passé prendre des nouvelles de ses frères, le visage encore rayonnant de sa soirée avec Sophie.— Mère, vous êtes rentrée ! Tout s'est bien passé en Italie ? demanda Cédric avec sa gentillesse habituelle. — Un succès total, mon chéri. Alexandre est sain et sauf, et l'objet a été retrouvé. Un peu de grabuge, mais rien qu'une Delacroix ne puisse gérer.Daphné fut appelée par Gustave pour une urgence en cuisine — une question de température de cave à vin. Elle posa négligemment son sac à main sur le guéridon de l'entrée.Cédric, cherchant un stylo pour noter u
L’air de la sacristie de San Felice était devenu glacial. Le Comte Visconti, que Daphné avait pris pour un noble excentrique et un allié de circonstance, se tenait là, l'élégance prédatrice, entouré de ses deux "gardes du corps" qui ressemblaient plus à des exécuteurs qu’à des majordomes.— Comte, commença Daphné, sa voix ne trahissant qu'un léger tremblement, vous faites une erreur de casting monumentale. Je ne suis pas une touriste que l'on intimide.— Oh, je le sais, Madame Delacroix, répondit Visconti en jouant avec une chevalière en or. C’est pour cela que je vous garde ici. Votre fils a fait le travail difficile : il a localisé l'objet. Mademoiselle Lyra a fourni l'expertise. Et vous... vous avez fourni la couverture parfaite. Qui soupçonnerait une transaction de la Camorra en présence d'une grande dame parisienne ?Alexandre fit un pas en avant, protégeant Lyra de son corps. Sa posture n'était plus celle d'un avocat plaidant, mais celle d'un homme prêt à en découdre.— Laissez-
Dans la pénombre feutrée des archives Visconti, la tension était palpable. La salle sentait la poussière, le papier vieilli et le désir de contrôle de Daphné.Alexandre et Lyra travaillaient côte à côte à une immense table en acajou. Alexandre, le costume impeccable, maniait les registres de transport du XVIIIe siècle, cherchant des manifestes. Lyra, les manches retroussées, examinait des lettres privées et des inventaires de cargaison.Daphné se tenait à l'écart, prétendant lire un journal italien, mais écoutant chaque mot.— Regarde ça, Alexandre, murmura Lyra, pointant une note manuscrite. Un inventaire de bord datant de 1944. Une caisse est marquée "Contenu sensible – Propriété V.F." — V.F. ? C'est la signature de l'officier de liaison que nous cherchions, dit Alexandre. Cette caisse a été déroutée de son transport original vers Palerme. Elle a été déclarée "endommagée" et déchargée ici, à Naples, pour être stockée.— Mais où ? s'interrogea Lyra. Les documents disent qu'elle a été







