LOGIN•••Viktor
La Bentley glisse silencieusement dans les rues désertes de la ville. Derrière les vitres teintées, j’observe les derniers noctambules rentrer chez eux, leurs vies pathétiques étalées dans la lumière blafarde des réverbères. Ils ne savent pas ce que c’est que d’avoir du pouvoir. Le vrai pouvoir. Celui qui permet de façonner les destins, de jouer avec les existences comme avec des pièces sur un échiquier. Elena Moreau sera ma prochaine pièce. « Monsieur Blackwood ? » La voix de mon chauffeur, Dimitri, me tire de mes réflexions. « Nous sommes arrivés. Le manoir se dresse devant nous, imposant dans l’obscurité. Trois étages de pierre grise, des tourelles gothiques, des fenêtres qui ressemblent à des yeux noirs. Ma prison dorée, comme l’appelait Isabelle avant de… avant qu’elle ne puisse plus rien appeler du tout. Je sors de la voiture et gravit les marches du perron. Mes pas résonnent sur le marbre froid du hall d’entrée. Les portraits de mes ancêtres me regardent depuis leurs cadres dorés, leurs visages sévères témoins de siècles de pouvoir et de secrets. Les Blackwood ont toujours su obtenir ce qu’ils voulaient. Par la persuasion, par la manipulation, par la force si nécessaire. — Bonsoir, Monsieur. Mrs. Chen, ma gouvernante, m’attend au pied de l’escalier. Une Chinoise d’une cinquantaine d’années, efficace et discrète. Elle travaille pour moi depuis quinze ans et n’a jamais posé de questions embarrassantes. C’est pour cela que je la garde. — La chambre bleue est-elle prête ? — Comme vous l’avez demandé, Monsieur. J’ai également fait installer les caméras supplémentaires et le système de verrouillage électronique. Parfait. La chambre bleue. Celle où séjourneront mes invitées spéciales. Celle où Elena vivra pendant les neuf prochains mois, si elle se montre raisonnable. Je monte à mon bureau, au dernier étage. C’est ma tour d’ivoire, mon centre de contrôle. D’ici, je surveille mes entreprises, mes investissements, mes… projets personnels. Les murs sont couverts d’écrans, de téléphones cryptés, de dossiers confidentiels. Sur mon bureau, trois chemises sont alignées avec une précision militaire. J’ouvre la première. « Elena Moreau, 25 ans. » Sa photo est agrafée en haut à droite. Visage en forme de cœur, grands yeux verts, cheveux châtain clair qui ondulent sur ses épaules. Jolie, sans être éblouissante. Exactement ce qu’il me faut. Son dossier est complet. Née à Portland, parents morts dans un accident de voiture quand elle avait seize ans. Pupille de l’État jusqu’à sa majorité, puis elle a pris en charge son frère Marcus, de trois ans son cadet. Pas d’études supérieures, pas de relations sérieuses, pas d’attaches importantes en dehors de ce frère malade. Marcus. Le levier parfait. J’ai passé des semaines à chercher la candidate idéale. Pas trop jeune, pas trop vieille. Pas de famille envahissante, pas d’amis trop curieux. Et surtout, quelque chose à perdre. Quelque chose d’assez important pour qu’elle accepte n’importe quoi. La maladie de Marcus est un don du ciel. J’ouvre la deuxième chemise. « Sandra Petrov, 23 ans. » La photo montre une blonde aux yeux bleus, mince et délicate. Elle avait tout pour me plaire, elle aussi. Jusqu’à ce qu’elle devienne… difficile. Les souvenirs affluent malgré moi. Sandra enceinte de six mois, essayant de s’échapper par la fenêtre de sa chambre. La chute. Le sang sur les pavés de la cour. L’enfant perdu. « Un accident », avait conclu le coroner que j’avais grassement payé. « Suicide probable dû à la dépression post-partum précoce. » Sandra avait rejoint les autres dans le petit cimetière privé, derrière la propriété. Quatre tombes discrètes, quatre échecs. Quatre femmes qui n’avaient pas su apprécier ce que je leur offrais. Elena sera différente. Elle doit l’être. La troisième chemise contient les rapports de mon médecin personnel, le Dr. Hoffman. Tests de fertilité, analyses génétiques, profil psychologique d’Elena. Tout y est. Elle est parfaite pour porter mon héritier. Mon héritier. L’enfant qui perpétuera la lignée des Blackwood. L’enfant qu’Isabelle n’a jamais pu me donner. Je ferme les yeux et son visage apparaît, comme toujours quand je pense à elle. Isabelle, ma femme, ma première obsession. Belle, intelligente, rebelle. Elle m’avait épousé pour mon argent, croyant pouvoir me manipuler. Elle avait sous-estimé ma détermination. « Tu ne peux pas me garder prisonnière ici, Viktor ! » criait-elle en martelant la porte de sa chambre. « Je ne suis pas ton jouet ! » Mais elle se trompait. Elle était exactement cela. Mon jouet, ma propriété, ma création. Je l’avais façonnée, isolée, contrôlée jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus exister sans moi. Et quand elle est morte dans ce prétendu accident de voiture, accident que j’avais si soigneusement orchestré, j’ai compris que j’avais peut-être été trop possessif. Avec Elena, je serai plus subtil. Plus patient. Mon téléphone vibre. Un SMS sur la ligne sécurisée. « Cible sous surveillance. RAS. » C’est Alex, l’un de mes hommes. Il surveille Elena depuis des semaines, note ses habitudes, ses faiblesses, ses peurs. Chaque information est une arme dans l’arsenal que je constitue contre elle. Je me lève et me dirige vers la fenêtre qui donne sur la cour intérieure. En bas, les jardins s’étendent dans l’obscurité. Bien entretenus, magnifiques… et entièrement clos. Un mur de quatre mètres encercle toute la propriété, surmonté de barbelés discrets cachés par des rosiers grimpants. Quatre-vingts hectares d’isolement parfait. Elena découvrira bientôt que la beauté peut être une prison aussi efficace que les barreaux. Je retourne à mon bureau et ouvre un autre dossier. Celui-ci contient les plans de rénovation de la chambre bleue. J’ai fait installer un système de surveillance dernier cri, caméras haute définition dans chaque coin, micros ultra-sensibles, capteurs de mouvement. Elena sera observée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, analysée, étudiée. Chaque geste, chaque expression, chaque respiration sera enregistrée et archivée. Le verrou électronique sur sa porte est commandé depuis mon bureau. Elle pourra sortir quand je le déciderai, où je le déciderai, avec qui je le déciderai. Sa liberté n’existera que dans les limites que je lui accorderai. J’ouvre ensuite le dossier médical. Le Dr. Hoffman a préparé un protocole strict, vitamines prénatales, exercices contrôlés, régime alimentaire précis. Elena sera maintenue en parfaite santé, que cela lui plaise ou non. Son corps ne lui appartient plus. Il m’appartient, ainsi qu’à l’enfant qu’il portera une fois que ce contrat sera signé.Cinq ans plus tard..« Papa ! Papa ! Regarde ! »Gabriel, maintenant âgé de six ans, court vers moi à travers les jardins du manoir, tenant fièrement un papillon qu’il vient d’attraper dans ses petites mains en coupe. Ses cheveux blonds brillent sous le soleil de mai, ses yeux gris-bleu pétillent de malice et de fierté.— Doucement, mon champion », dis-je en m’agenouillant à sa hauteur. « Il faut le laisser s’envoler. Les papillons ont besoin d’être libres. — Comme maman quand elle était petite ? Cette question innocente me fait sourire. Gabriel connaît notre histoire, une version adaptée à son âge, bien sûr. Il sait que sa maman était prisonnière et que son papa a appris à la libérer par amour.— Exactement comme maman. Gabriel ouvre ses mains et nous regardons le papillon s’envoler vers les rosiers en fleurs. — Il est content maintenant ! — Très content. Comme nous tous. — VIKTOR ! » La voix d’Elena résonne depuis la terrasse. « Le gâteau refroidit ! Aujourd’hui, nous fêtons
La visite dure deux heures. Gabriel explore chaque recoin avec la curiosité d’un petit explorateur. Il est fasciné par la bibliothèque, émerveillé par la nursery que j’ai aménagée pour lui, ravi de découvrir le jardin et ses fontaines.Marcus examine son appartement avec approbation. — C’est parfait. Merci pour votre attention. — Vous travaillez dans l’informatique, n’est-ce pas ? J’ai fait installer une connexion haut débit et tout l’équipement nécessaire. — Vous avez pensé à tout. — J’ai eu assez de mois pour penser. Elena visite sa nouvelle chambre, notre chambre, en fait, puisque j’espère qu’elle acceptera de la partager avec moi. Elle s’arrête devant la fenêtre qui donne sur les jardins.— Rien n’a changé » dit-elle doucement.— Tout a changé. Cette fois, vous êtes ici par choix. — Oui. » Elle se tourne vers moi. « Viktor, j’ai quelque chose à te dire. — Moi aussi. Mais d’abord, installons Gabriel. Il commence à avoir sommeil. Nous couchons notre fils dans son nouveau lit
Point de vue de ViktorQuinze jours. Quinze jours d’attente fébrile, de préparatifs minutieux, d’espoir mêlé d’angoisse. Aujourd’hui, Elena, Gabriel et Marcus arrivent. Dans deux heures, ma vie va recommencer.Ou s’effondrer définitivement si Elena change d’avis au dernier moment.Je fais les cent pas dans le hall d’entrée, incapable de tenir en place. Mrs. Chen me regarde avec un mélange d’amusement et d’inquiétude.— Monsieur, vous allez user le marbre. — Désolé. Je suis… nerveux. — Comme un jeune marié le jour de ses noces. » Elle sourit. « Tout va bien se passer. — Comment pouvez-vous en être si sûre? — Parce que cette fois, c’est différent. Cette fois, ils viennent librement. Mrs. Chen a raison. Cette fois, Elena ne sera pas ma prisonnière mais ma compagne choisie. Gabriel ne sera pas un otage mais mon fils aimé. Marcus ne sera pas un levier de chantage mais un membre de la famille. Tout sera différent. Du moins, je l’espère.Ces quinze jours ont été un tourbillon d'activité
Point de vue de ElenaOnze mois et quelques jours que nous avons quitté le manoir, et Gabriel vient de fêter son premier anniversaire. Aujourd’hui, il a fait ses premiers pas, titubant de mes bras vers ceux de Marcus dans le petit salon de notre appartement. Nous avons ri, applaudi, pris mille photos. Mais il manquait quelqu’un. Son père.Viktor aurait dû être là pour voir Gabriel lâcher ma main, faire trois pas chancelants et s’effondrer dans un éclat de rire. Viktor aurait dû être là pour immortaliser ce moment, pour le porter en triomphe, pour pleurer de fierté comme nous l’avons fait.Au lieu de ça, j’ai envoyé une vidéo par message. Comme je le fais depuis tous ces mois. Comme une observatrice qui documente la vie de son enfant pour un père absent.— Elena ? » Marcus s’assoit à côté de moi sur le canapé pendant que Gabriel explore ses nouveaux jouets d’anniversaire. « Tu penses à lui, n’est-ce pas ? — Ça se voit tant que ça ? — Ça se voit depuis toujours. Tu as l’air heureuse e
Point de vue de ViktorSix mois. Six mois qu’Elena et Gabriel sont partis, et chaque jour qui passe me semble durer une éternité. Le manoir, autrefois symbole de ma puissance et de mon contrôle, n’est plus qu’une coquille vide qui résonne de leur absence.Ce matin, comme tous les matins depuis leur départ, je me réveille en pensant que j’entends les pleurs de Gabriel. Puis la réalité me rattrape, ils ne sont plus là. Mon fils grandit à des centaines de kilomètres d’ici, et je rate chacune de ses premières fois.Ses premiers sourires.Ses premiers gazouillements.Ses premières nuits complètes.Elena m’envoie des photos chaque semaine, comme promis. Gabriel à six semaines, dans les bras de Marcus. Gabriel à deux mois, endormi dans un berceau que je ne reconnais pas. Gabriel à trois mois, avec ce sourire édenté qui me fait fondre le cœur. Gabriel à quatre mois, tentant de se retourner sur le ventre.Mon fils devient un petit être humain, et je ne suis qu’un observateur lointain de sa vie
Point de vue de ElenaCinq jours. Cinq jours que Gabriel est né, et aujourd’hui, nous partons. Viktor tient sa promesse. Dans une heure, une voiture nous conduira, mon fils et moi, vers la liberté.Je devrais être heureuse. Soulagée. Triomphante, même. J’ai réussi l’impossible, transformer un monstre en homme, sauver ma vie et celle de mon enfant, obtenir ma liberté sans violence ni fuite spectaculaire.Alors pourquoi ai-je le cœur brisé ?Gabriel dort dans mes bras, magnifique dans sa petite tenue de voyage. Viktor lui a acheté tout ce qu’un nouveau-né peut souhaiter, vêtements, biberons, poussette, siège auto. Tout ce qu’il faut pour commencer une nouvelle vie. Une nouvelle vie sans son père.Mrs. Chen frappe doucement à ma porte et entre avec le petit-déjeuner.— Comment vous sentez-vous, Mademoiselle ? — Bizarre. —Vous regrettez ? — Non. Oui. Je ne sais pas. Mrs. Chen s’assoit dans le fauteuil en face de moi. Pour la première fois depuis des mois, elle abandonne sa réserve pro







