LOGINLEILA
— Tu es magnifique.
Ma mère recule d'un pas, ses yeux humides de fierté. Debout devant le miroir en pied, je m'observe sans me reconnaître.
Rouge.
Pourquoi du rouge ?
La robe tombe parfaitement, épousant mes courbes comme une seconde peau. Soie, sans manches, décolleté plongeant mais pas vulgaire , juste assez pour suggérer sans montrer. Mes cheveux tirés en arrière, dégageant mon cou, mes épaules. Des talons qui me grandissent, qui cambrent mon dos, qui me transforment.
Je ressemble à une offrande.
— Il va tomber, murmure ma mère.
— C'est ce que je crains.
Elle me prend par les épaules, me tourne vers elle.
— Écoute-moi, Leila. Yanis est... différent. Il n'est pas comme les autres hommes que tu as connus. Il est plus vieux, plus dur, plus... tout. Mais sous ses apparences, c'est quelqu'un de bien. Je le sais.
— Tu le connais ?
— Je connais sa mère. Nous étions amies, avant. Avant que tout ne devienne compliqué. Yanis a grandi dans cette violence, il n'a pas choisi. Mais il a un cœur. Je l'ai vu, quand il était petit, quand il protégeait sa sœur, quand il...
— Il a une sœur ?
— Avait. Elle est morte. Il y a longtemps.
Le silence s'installe, lourd. Je regarde mon reflet, et soudain la robe me semble moins provocante, plus... fragile. Comme une armure trop fine.
— Il est temps, annonce mon père depuis la porte.
Je prends mon sac, attrape l'invitation que ma mère me tend. Adresse gravée or, quartier le plus huppé de Marseille.
— Karim vous accompagne, dit mon père. Nous te rejoindrons pour le dîner. C'est... comment dire... un dîner de famille élargie.
— Pour me présenter officiellement ?
— Pour officialiser les choses, oui.
Je déglutis avec peine, acquiesce d'un signe de tête.
Et je sors.
La villa est une forteresse.
Blanche, immense, perchée sur les hauteurs de Marseille, avec une vue à couper le souffle sur la mer. Des grilles hautes de quatre mètres, des caméras partout, des hommes en noir qui patrouillent avec des oreillettes. Même la nuit tombante, on sent que cet endroit respire la puissance et le danger.
La voiture s'arrête devant le perron. Un homme en costume m'ouvre la portière, me tend la main. Je la prends, descends, mes talons crissent sur le gravier.
Karim s'approche.
— Je t'attends ici. Bonne chance.
Merci, Karim. Toujours aussi rassurant.
Je marche vers les immenses portes en bois, elles s'ouvrent avant même que je frappe. Un majordome , un vrai, avec nœud papillon et tout s'efface pour me laisser entrer.
— Mademoiselle Belmecher. Par ici, je vous prie.
Le hall est... je cherche le mot. Démesuré. Moderne, épuré, des œuvres d'art aux murs, un escalier qui monte en colimaçon vers l'étage. Tout est beau, froid, parfait. Comme lui, sans doute.
— Le salon, annonce le majordome en poussant une porte.
J'entre.
Et le monde s'arrête.
Il est là.
Debout devant une cheminée éteinte, un verre à la main, le dos tourné. Costume noir, coupe parfaite. Large d'épaules, taille fine, une présence qui emplit la pièce sans qu'il ait besoin de bouger. Il se retourne lentement.
Yanis.
Yanis Belmecher en personne.
Ses yeux.
Je m'attendais à tout sauf à ça. Des yeux clairs, d'une couleur indéfinissable entre le vert et l'or, qui me fixent avec une intensité presque insoutenable. Son visage est taillé à la serpe — pommettes hautes, mâchoire carrée, bouche aux lèvres pleines qui semblent ne jamais sourire. Des tatouages émergent de son col, remontent sur son cou, disparaissent dans ses cheveux noirs.
Il est magnifique.
Il est terrifiant.
Il est tout ce que je déteste.
— Leila.
Sa voix. Grave, profonde, avec cet accent marseillais qui traîne un peu sur les voyelles. Il s'avance, tend la main. Je la regarde, cette main, ses doigts longs, ses jointures marquées, les tatouages qui couvrent sa peau jusqu'aux phalanges.
— Enchanté.
Je pose ma main dans la sienne. Sa peau est chaude, rugueuse. Il la serre une seconde, pas plus, puis relâche.
— Voulez-vous boire quelque chose ?
— De l'eau. Merci.
Il hoche la tête, se dirige vers un bar dissimulé dans le mur. Je le regarde faire, hypnotisée malgré moi par sa façon de se mouvoir — lent, précis, économique, comme un prédateur qui économise ses forces.
Il me tend un verre d'eau pétillante, une rondelle de citron qui flotte. Nos doigts s'effleurent à peine.
— Asseyez-vous.
Je m'assois sur le canapé blanc, lui dans le fauteuil en face. Il me regarde. Il ne fait que ça. Me regarder, sans parler, sans sourire, sans rien. Juste ses yeux clairs qui parcourent mon visage, ma robe, mes mains, mon cou.
Je sens la chaleur monter à mes joues. Colère, sans doute. Forcément de la colère.
— Vous me dévisagez.
— Oui.
— C'est impoli.
— C'est vrai.
Il pose son verre sur la table basse, se penche légèrement en avant.
— Je voulais voir à quoi tu ressemblais. Avant que nos familles n'arrivent et que tout devienne officiel. Je voulais voir la femme qu'on veut me donner.
— Me donner ? je répète, la voix plus aiguë que je ne voudrais. Je ne suis pas un objet, Belmecher.
— Je sais ce que tu es.
— Ah oui ? Et je suis quoi ?
Il soutient mon regard sans ciller.
— Une princesse. Qui a passé deux ans à New York à faire semblant d'être normale. Qui revient parce qu'elle n'a pas le choix. Qui porte du rouge pour provoquer. Qui serre les poings sous ses cuisses parce qu'elle a peur.
Je descends l'escalier, soutenue par mon père. Dans le hall, Karim attend, les yeux humides , Karim, le dur à cuire, qui pleure presque.— Tu es magnifique, petite.— Merci, Karim.La voiture nous attend. Noire, bien sûr. Impossible d'être discrète avec trois véhicules d'escorte. Le trajet jusqu'à la propriété de Yanis est court, trop court. Les grilles s'ouvrent, le gravier crisse sous les pneus.Et là, au bout de l'allée, je le vois.Yanis.Debout devant la maison, entouré de ses hommes, en costume noir, une fleur blanche à la boutonnière. Il attend. Il me regarde.La voiture s'arrête.Mon père descend, me tend la main.— Prête ?— Non.— Moi non plus. Allons-y.Je prends sa main, je sors.Le soleil m'éblouit une seconde, puis je le vois, lui, qui s'avance. Il vient vers moi, pas vers l'autel. Il vient me chercher. Ça ne se fait pas, normalement. Mais rien, dans notre histoire, n'est normal.Il s'arrête devant moi, ses yeux clairs plongés dans les miens.— Leila, dit-il.— Yanis.—
Tu crois aux fleurs après le feu ?Je crois qu'on peut faire pousser n'importe quoi si on est prêt à brûler d'abord.Le silence s'étire. Je regarde par la fenêtre, la lune ronde qui éclaire les collines.Puis :J'aimerais être avec toi, là, maintenant.Mon cœur s'emballe.Pour quoi faire ?Parler. Ou pas. Juste être là. Sentir ta présence. Regarder le plafond avec toi.Tu regardes ton plafond ?Oui. Il est blanc. Il a des fissures. Je ne les avais jamais vues avant ce soir.Je ris, malgré moi.Le mien aussi a des fissures. On a des plafonds fissurés, tous les deux.C'est peut-être un signe.Un signe de quoi ?Que même les choses solides finissent par craquer. Que c'est normal. Que ça peut être réparé, si on veut.Je reste sans voix. Cet homme. Cet homme dangereux, violent, impitoyable. Qui parle de plafonds fissurés et de réparation à la veille de notre mariage.Qui est-il vraiment ?Yanis ?Oui.Pourquoi moi ?Comment ça ?Pourquoi moi ? Tu aurais pu épouser n'importe qui. Une femme
Ses doigts glissent de mes cheveux à mon épaule, à peine un effleurement. Ma peau s'enflamme sous cette caresse fantôme.— Je suis sûr que cette nuit-là, tu ne dormiras pas. Je suis sûr que tu penseras à moi. Je suis sûr que tu te demanderas ce que ça ferait, mes mains sur toi, ma bouche sur toi, mon corps contre le tien.— Arrête.— Pourquoi ?— Parce que... parce que je ne veux pas...— Tu ne veux pas quoi ? Désirer ? Brûler ? Vivre ?Il est tout près maintenant. Je sens sa chaleur, son odeur, la puissance qui émane de lui. Mes jambes tremblent, mes mains cherchent quelque chose à tenir. Je m'accroche au bord de la table de couture.— Regarde-toi, Leila. Regarde ce que je te fais sans même te toucher. Imagine ce que ce sera quand je te toucherai vraiment.— Tu avais dit que tu ne me toucherais pas tant que je ne supplierais pas.— J'ai dit ça, oui.— C'était un mensonge ?— Non. C'était une promesse. Je la tiendrai.Il recule d'un pas. L'air revient dans mes poumons.— Mais rien ne
Elle sourit, un vrai sourire, complice presque.— Ton père était comme ça, au début. Ça s'est calmé.— Ça s'est calmé ou tu t'es habituée ?Elle réfléchit une seconde.— Les deux, je pense.Nous sortons dans le soleil marseillais. Yanis est déjà dans sa voiture, vitre teintée, impénétrable. Mais juste avant que la portière ne se ferme, je vois sa main. Celle qui a signé. Celle qui a frôlé la mienne en prenant le stylo.Elle est posée sur la vitre, doigts écartés, comme un adieu ou une promesse.Et mon cœur fait ce truc idiot qu'il n'est pas censé faire.Il bat plus vite.LEILAL'atelier de Clara Rivière est une grotte de merveilles.Des rouleaux de tissu partout, des mannequins de couture habillés de rêves inachevés, des miroirs qui reflètent la lumière dorée de l'après-midi. Clara elle-même est une fée brune aux doigts de fée, qui tourne autour de moi avec des épingles et du mètre ruban.— La robe est presque prête, chante-t-elle. Presque. Juste quelques ajustements.Elle tire sur le
LEILA---L'étude du notaire sent le vieux papier et le mensonge.Assise sur une chaise en cuir trop dure, je regarde les murs couverts de diplômes encadrés, les étagères remplies de dossiers, la lumière grise qui filtre à travers les stores. Mon père est à ma gauche, ma mère à ma droite. En face, la table immense où Maître Fontaine étale des documents d'une blancheur de sépulture.La porte s'ouvre.Yanis entre, suivi de deux hommes que je ne connais pas. Costume gris aujourd'hui, cravate sombre, pas un pli, pas un faux pas. Ses yeux trouvent les miens immédiatement, comme s'il savait exactement où me chercher.— Désolé pour le retard, dit-il en s'asseyant en face de moi. Embouteillage.Ses genoux frôlent presque les miens sous la table. Je les recule trop vite, il le voit, un éclat amusé traverse son regard.— Nous n'avons pas été présentés, dis-je avec un sourire glacial. Je suis Leila. Votre future femme.Il incline la tête, joue le jeu.— Yanis. Ravi de vous rencontrer officiellem
Je l'ai compris dès qu'elle est entrée dans le salon. Cette façon de tenir ma main sans baisser les yeux. Cette insolence dans sa voix quand elle m'a parlé. Ce corps qui tremblait sous sa robe mais qui refusait de plier.Elle n'a pas peur de moi. Elle a peur d'elle-même.Et moi, j'ai peur d'elle.Je repose le verre, passe mes mains sur mon visage. Les tatouages sur mes doigts, sur mes poignets, tous ces symboles de mort et de pouvoir, me semblent soudain ridicules. Qu'est-ce que ça pèse, tout ça, face à une fille en rouge qui me défie avec ses yeux de braise ?Mon téléphone sonne. Je regarde l'écran. Son père.— Oui.— Yanis. Il faut qu'on parle.— Je t'écoute.— Leila... elle est perturbée. Elle n'a pas dormi. Je veux être sûr que...— Que je ne vais pas la briser ?Silence.— Tu vas la briser, Yanis. C'est dans ta nature. Mais j'espère que tu vas aussi la reconstruire.Je serre le téléphone plus fort.— Je ferai tout pour qu'elle soit bien. C'est une promesse.— Les promesses, dans







