LOGINChapitre 146RahimLa stupeur.Je la sens avant de la voir. Elle flotte dans l'air comme une brume épaisse, comme un souffle retenu, comme un silence qui n'en finit pas. Les conseillers sont figés autour de la table, leurs visages blêmes, leurs bouches entrouvertes, leurs yeux écarquillés. Ils me regardent comme si j'étais devenu fou, comme si j'avais prononcé une blaspheme, comme si j'avais craché sur tout ce qu'ils tiennent pour sacré.Farid tient l'anneau dans sa main. L'or brille faiblement sous la lumière des bougies. Il ne le met pas à son doigt. Il attend. Il me regarde. Son visage est calme, mais je vois dans ses yeux une question muette.— Votre Majesté… commence un conseiller.Sa voix tremble. Il est vieux, voûté, les mains ridées. Il
Chapitre 145RahimLe conseil est réuni.Ils sont là, tous, autour de la grande table de bois massif. Les visages graves, les barbes grises, les mains ridées posées sur le bois. Douze hommes qui ont servi mon père, qui ont servi mon frère, qui m'ont servi. Douze hommes qui m'ont vu grandir, qui m'ont vu échouer, qui m'ont vu me briser. Douze hommes qui attendent.Je me lève.Mes jambes sont fermes. Ma voix est calme. Je ne tremble pas. Pas aujourd'hui. Pas devant eux.— Je vous ai convoqués pour une annonce.Les murmures s'arrêtent. Les regards se lèvent vers moi.— J'ai pris une décision. Une décision que je pense juste. Une décision que je pense nécessaire.Je marque une pause. Le
Chapitre 144RahimJe le convoque dans la salle du conseil.Pas la salle du trône, trop solennelle, trop publique. Une pièce plus petite, aux murs de pierre nue, éclairée par des torchères dont les flammes dansent dans les courants d'air. Une table de bois massif, des chaises vides, et le silence. Le silence de ceux qui savent que quelque chose de grave va se dire.Kael entre sans frapper. Il ne s'incline pas. Il ne s'excuse pas. Il traverse la pièce d'un pas nonchalant, sa tunique blanche immaculée flottant autour de lui, et il s'assied en face de moi, les coudes sur la table, le menton dans les mains. Son sourire est là, ce sourire mielleux, trop large, trop parfait.— Tu voulais me voir, mon frère ?Le mot « frère » est une insulte dans sa bouche. Je le sens, je le sais.
Chapitre 143RahimLe palais se dresse devant moi.Ses tours blanches, ses coupoles turquoises, ses jardins suspendus. Tout est là, intact, indifférent, comme si rien ne s'était passé. Comme si je n'avais pas passé la nuit dans le désert, à hurler le nom de Clara. Comme si je n'avais pas perdu la seule femme que j'aie jamais aimée. Comme si je n'étais pas un homme brisé, un roi sans couronne, un mari sans épouse.Je m'arrête devant le portail. Les gardes s'inclinent, leurs visages impassibles, leurs yeux baissés. Ils ne savent pas. Ils ne savent rien. Ils ne savent pas que leur sultan a pleuré dans le sable. Ils ne savent pas qu'il a supplié une femme de rester. Ils ne savent pas qu'il a échoué.Je descends de cheval. Mes jambes sont lourdes, mes pieds sont glacés, mes mains tremblent. Le sable du désert colle à mes vêtements, à ma peau, à mes cheveux. Je traverse la cour. Les fontaines chantent. Les oiseaux gazouillent. Les servantes s'écartent sur mon passage, leurs robes blanches b
Chapitre 142RahimLe désert est vide.Je suis seul.Debout au milieu des dunes, les pieds dans le sable, les mains ballantes, le cœur en charpie. Le vent souffle autour de moi, chaud, sec, chargé de poussière. Il soulève des tourbillons qui dansent à mes pieds, qui s'élèvent, qui retombent. Le ciel est rose, doré, orangé. L'aube se lève. Indifférente.Elle est partie.Elle a marché vers l'horizon, sa silhouette se découpant sur le ciel pâle, et elle n'a pas regardé en arrière. Elle n'a pas hésité. Elle n'a pas ralenti. Elle est partie. Avec Yasmina. Avec Idris. Sans moi.Je reste là. Figé. Pétrifié. Incapable de bouger, de parler, de respirer. Le sable s'infiltre dans mes bottes, dans mes vêtements, dans mes cheveux. Le soleil monte, chauffe, brûle. Mais je ne le sens pas. Je ne sens rien. Rien que le vide. Rien que la douleur. Rien que le poids de mes propres choix qui m'écrasent, qui m'étouffent, qui me clouent au sol comme une pierre tombale.— Clara.Mon murmure se perd dans le v
Chapitre 141ClaraLe désert s'ouvre devant nous, immense, infini, silencieux. Le sable s'étend à perte de vue, doré sous les premières lueurs de l'aube, ondulant comme une mer figée, comme un océan de poussière et de lumière. Le vent souffle, léger, chargé de grains fins qui dansent dans l'air, qui piquent la peau, qui s'infiltrent dans les vêtements, dans les cheveux, dans les poumons. Le ciel passe du noir au gris, du gris au rose, du rose à l'or. L'aube se lève.Indifférente.Je marche. Mes pieds s'enfoncent dans le sable, mes jambes sont lourdes, mes mollets brûlent, mes cuisses tirent. Chaque pas est un effort, chaque pas est une victoire, chaque pas m'éloigne de lui. Je ne me retourne pas. Je ne peux pas. Si je me retourne, si je vois le palais, les tours, les coupoles, les fenêtres encore éclairées, je vais m'effondrer. Je vais courir vers lui. Je vais tout oublier.Yasmina marche à côté de moi. Ses cheveux blancs sont défaits, ses vêtements sont sales, son visage est creusé pa
Chapitre 8ClaraJe ne me souviens pas avoir traversé les couloirs.Je ne me souviens pas des gardes qui s’inclinaient sur mon passage, des fontaines qui chantaient dans les patios, du soleil qui brûlait à travers les moucharabiehs. Je ne me souviens de rien, sauf de ses mots. De ses yeux. De ce do
Chapitre 7RahimLe dossier que je sors du tiroir est épais, jauni sur les bords, comme s’il avait été consulté des centaines de fois. Ce n’est pas loin de la vérité. Je l’ai ouvert, refermé, rouvert, chaque nuit pendant des mois, jusqu’à en connaître chaque mot, chaque virgule, chaque ombre portée
Chapitre 6RahimLa porte se referme derrière elle avec un bruit sourd.Je ne me retourne pas tout de suite. Je reste face à la fenêtre, les mains croisées dans le dos, le regard perdu vers le désert qui s'étend à perte de vue. Je l'ai entendue entrer. J'ai entendu ses pas hésitants sur le marbre, l
Chapitre 5ClaraJe suis réveillée en sursaut par des coups frappés à ma porte.Des coups secs, nets, militaires. Trois impacts précis qui résonnent dans le silence de ma chambre comme des détonations. Mon cœur s'emballe avant même que mon esprit ne comprenne ce qui se passe. La lumière du petit mat







