MasukChapitre 7
Rahim
Le dossier que je sors du tiroir est épais, jauni sur les bords, comme s’il avait été consulté des centaines de fois. Ce n’est pas loin de la vérité. Je l’ai ouvert, refermé, rouvert, chaque nuit pendant des mois, jusqu’à en connaître chaque mot, chaque virgule, chaque ombre portée par les photographies qu’il contient.
Mes doigts effleurent la couverture de cuir usé.
Elle n’a pas bougé. Clara reste plantée au milieu de la pièce, les bras encore ballants, le visage toujours aussi pâle. Ses yeux, ces yeux qui ressemblent tant aux siens, suivent mes gestes avec une attention presque douloureuse. Elle ne comprend pas encore. Elle ne peut pas comprendre. Personne ne peut comprendre ce que c’est que de voir le visage de sa femme morte, deux ans après l’avoir regardée pour la dernière fois, les yeux grands ouverts dans un jardin baigné de lune.
— Asseyez-vous, dis-je d’une voix que je veux neutre.
Elle hésite une fraction de seconde, puis s’exécute. Son corps semble se plier sur lui-même comme une branche trop chargée. Elle choisit le fauteuil en face de mon bureau, le plus éloigné, et s’y installe sur le bord, les mains posées sur les genoux, les doigts entrelacés. Ses jointures sont blanches. Elle serre trop fort.
Je n’ouvre pas le dossier tout de suite. Je le laisse entre nous, sur le bois sombre, comme un animal endormi qu’il va falloir réveiller.
— Votre organisation humanitaire, dis-je lentement. La fondation que vous avez créée il y a trois ans. Des écoles dans des zones de guerre. Des hôpitaux dans des villages que les ONG traditionnelles ont oubliés. Des puits, des ponts, des centres pour enfants. Tout cela, je le sais.
Elle cligne des yeux, une, deux fois. Ses doigts se resserrent sur ses genoux.
— Comment… commence-t-elle d’une voix étranglée.
— Comment je le sais ? Parce que j’ai tout vérifié. Parce que je n’ai rien laissé au hasard. Parce que je ne voulais pas d’une inconnue dans ce palais. Je voulais quelqu’un que je pourrais… motiver.
Le mot est laid. Je le sais. Mais c’est le seul qui convienne.
Je finis par ouvrir le dossier. Les photographies glissent sur le bureau comme des cartes qu’on étale. Des visages d’enfants souriant devant une école aux murs de terre battue. Des mères portant des bébés devant une infirmerie de fortune. Des hommes creusant un puits sous un soleil de plomb, leurs mains calleuses serrant des pioches rouillées. Des images volées, prises par mes émissaires, dans des pays dont elle ne prononce jamais le nom en public.
— Vous n’avez jamais demandé de financement international, continué-je en tournant les photos une à une, lentement, pour qu’elle voie chacune d’elles. Jamais sollicité de grands donateurs. Jamais ouvert votre fondation aux regards extérieurs. Pourquoi ?
Elle ne répond pas. Ses yeux sont fixés sur les photographies, et je vois quelque chose se briser derrière ses prunelles. Une dignité farouche. Une fierté silencieuse. Elle n’a jamais voulu d’argent sale. Elle n’a jamais voulu dépendre de personnes comme moi.
— Parce que je sais ce que l’argent fait aux gens, murmure-t-elle enfin. Parce que je ne veux pas d’obligations. Parce que je veux rester libre.
Sa voix est à peine audible, mais chaque mot résonne dans la pièce comme un coup de marteau. Libre. Elle a dit libre.
Je ricane, un bruit sec, sans humour.
— Libre. Et pourtant vous voilà ici, assise dans mon bureau, les mains vides, le contrat déchiré, sans aucun moyen de financer ce qui vous tient vraiment à cœur.
Je sors une dernière feuille du dossier. Pas une photographie, cette fois. Un document officiel, tamponné, signé, paraphé à chaque page. Un chèque en blanc, en quelque sorte. Une promesse de financement illimité pour sa fondation, valable pour une durée d’un an, renouvelable, sans intérêt, sans contrepartie autre que celle que je m’apprête à lui révéler.
— J’ai fait des recherches, mademoiselle Moreau. Je sais exactement quel projet secret vous tient à cœur. Celui pour lequel vous vous levez la nuit, celui pour lequel vous refusez de dormir, celui pour lequel vous seriez prête à vendre votre âme si on vous la demandait.
Ses doigts cessent de bouger. Ses jointures blanchissent encore davantage, mais cette fois ce n’est pas de peur. C’est de rage. Ou de honte. Ou de quelque chose entre les deux, quelque chose qu’elle cache depuis si longtemps qu’elle ne sait même plus comment l’appeler.
— Ne parlez pas de ce que vous ne savez pas, Votre Majesté.
— Oh, mais je sais. Je sais tout.
Je me lève et m’approche de la fenêtre. Le désert s’étend devant moi, immense, indifférent, couleur de cendre sous le soleil de midi. Les dunes ondulent à perte de vue. Quelque part, cachée dans ces étendues arides, il y a une tombe que je n’ai jamais pu visiter. Celle de Leïla.
— Votre mère, dis-je sans me retourner. Elle est morte quand vous aviez douze ans. Pas de maladie, pas d’accident. Elle a été tuée. Par des hommes armés, dans un village que les journalistes appellent “zone grise” et que les militaires appellent “dégâts collatéraux”. Vous étiez là. Vous l’avez vue mourir.
Le silence derrière moi est absolu.
Je me retourne lentement. Elle est toujours assise sur le bord de son fauteuil, mais ses mains ne sont plus sur ses genoux. Elles sont posées à plat sur le bois du bureau, les doigts écartés, comme si elle essayait de s’ancrer dans quelque chose de solide pour ne pas s’effondrer. Ses yeux brillent, mais elle ne pleure pas. Elle ne pleure jamais. Je le sais aussi.
— C’est pour ça que vous avez créé votre fondation, continué-je d’une voix plus douce, plus calme, plus dangereuse. Pas par générosité, pas par devoir, pas par philanthropie. Par vengeance. Parce que vous ne voulez pas que d’autres enfants voient leur mère mourir sous leurs yeux sans que personne ne lève le petit doigt.
Elle ne confirme pas. Elle n’infirme pas. Elle reste immobile, les yeux fixés sur le dossier ouvert devant elle, sur les photographies étalées, sur les visages de ces enfants qui lui ressemblent, qui ressemblent à celle qu’elle était il y a quinze ans.
— Je vous offre tout, mademoiselle Moreau. Un financement illimité pour votre fondation. Les écoles, les hôpitaux, les puits, les ponts. Tout ce dont vous avez toujours rêvé, sans jamais oser le demander. Vous n’aurez plus jamais à comprimer vos ambitions, à refuser des projets faute de moyens, à regarder des enfants mourir parce que l’argent manque au dernier moment.
Sa voix, quand elle parle enfin, est si basse que je dois tendre l’oreille pour l’entendre.
— Et en échange ? Qu’est-ce que vous voulez en échange ?
Je retourne m’asseoir derrière mon bureau. Mes mains se posent à plat sur le bois, à quelques centimètres des siennes. Je pourrais les toucher. Je ne le fais pas.
— En échange, vous jouerez le rôle de la sultane lors de la grande réception, dans un mois. Vous porterez ses robes, vous habiterez ses appartements, vous apprendrez ses gestes, ses regards, sa façon de sourire. Vous deviendrez Leïla, le temps d’une nuit. Ceux qui l’ont tuée vous verront. Ils la verront. Et ils commettront l’erreur qu’ils n’ont pas commise depuis deux ans.
— Et après ?
— Après, vous serez libre. Vous repartirez avec votre financement. Je ne vous retiendrai pas. Je ne vous contacterai plus jamais. Vous pourrez oublier ce palais, ces jardins, ces fontaines. Vous pourrez m’oublier.
Mentir est devenu une seconde nature. Je ne sais même plus si je mens ou si je dis la vérité. Peut-être les deux à la fois. Peut-être ni l’un ni l’autre.
Elle me regarde droit dans les yeux. Ses prunelles sont claires, presque transparentes sous la lumière qui tombe des fenêtres. Je vois sa douleur, sa colère, son humiliation. Je vois aussi, cachée au fond, quelque chose que je ne m’attendais pas à trouver. Une lueur de compréhension. Comme si, malgré tout, elle commençait à entrevoir la blessure qui se cache sous mon armure de glace.
— Pourquoi moi ? demande-t-elle. Pourquoi avoir choisi une architecte ? Vous auriez pu engager une actrice. Une professionnelle du déguisement. Quelqu’un qui aurait accepté sans poser de questions.
— Parce que les actrices mentent, mademoiselle Moreau. Elles jouent un rôle, et ça se voit. Vous, vous ne savez pas mentir. Votre visage est un livre ouvert. Quand vous serez à mon bras, à la réception, ceux qui l’ont tuée verront non pas une comédienne, mais une femme réelle. Une femme qui leur fera face sans trembler. Parce que vous ne tremblez jamais, n’est-ce pas ? Même quand vous avez peur, vous ne tremblez pas.
Elle ne répond pas. Mais ses doigts, posés à plat sur le bureau, se sont légèrement relâchés.
Le silence s’étire entre nous, lourd, chargé de tout ce qui n’a pas été dit. Dehors, le désert brûle sous le soleil. Dedans, le marbre est froid, l’air est épais, le temps semble suspendu.
— Je ne peux pas prendre cette décision maintenant, murmure-t-elle enfin. J’ai besoin de réfléchir.
— Vous avez jusqu’à demain matin. Pas une heure de plus.
Elle hoche la tête, se lève, les jambes encore un peu flageolantes. Ses yeux croisent les miens une dernière fois. Dans ses prunelles, je lis quelque chose qui ressemble à de la pitié. Ou de l’horreur. Ou peut-être les deux.
Elle se retourne et se dirige vers la porte. Ses talons claquent sur le marbre, mesurent chaque pas, comptent chaque seconde. Sa main effleure la poignée de bois sculpté.
— Mademoiselle Moreau.
Elle s’arrête, ne se retourne pas.
— Leïla n’avait pas peur de moi. Elle me regardait droit dans les yeux. Tout comme vous.
La porte s’ouvre. Elle disparaît dans le couloir.
Je reste seul, les mains toujours posées à plat sur le bureau, à regarder l’endroit où elle se tenait. Le dossier est ouvert devant moi, les photographies étalées comme une mosaïque de vies brisées. Celle de Leïla. Celle de Clara. La mienne.
Je referme le dossier d’un geste brusque et le range dans le tiroir.
Dehors, le désert attend, indifférent. Et moi, je ne sais plus si je prépare une vengeance ou si je creuse ma propre tombe.
Chapitre 116RahimJe la serre contre moi.Mes bras l'enlacent, mes doigts s'enfoncent dans le tissu de sa robe, dans la chair de son dos, dans la courbe de ses épaules. Je la colle contre ma poitrine, contre mon cœur, contre tout ce que je suis. La pression est forte, presque douloureuse, comme si je voulais la faire entrer en moi, la protéger, la cacher, la garder.Le monde s'arrête.Les murs du palais, les couloirs, les conseillers, les émissaires, les complots, les menaces, les calculs politiques. Tout disparaît. Il n'y a plus que ses cheveux sous mes doigts, sa nuque sous mes paumes, son souffle contre ma joue, son cœur contre le mien.Les bougies, sur le bureau, vacillent. Leurs flammes dansent, hésitent, s'étirent, projetant des ombres mouvantes sur les murs lambrissés, sur les tapis de
Chapitre 115RahimLa porte de mes appartements s'ouvre, et Clara entre.Je la regarde, debout près de la fenêtre, la lumière du matin qui dessine des losanges dorés sur le marbre et sur les murs lambrissés. Ses pas sont lents, presque hésitants, comme si elle portait un poids invisible, comme si chaque pas était une décision. Ses doigts, posés sur le chambranle de la porte, sont légèrement crispés, les jointures blanches, les ongles s'enfonçant dans le bois, laissant des marques à peine visibles.Ses yeux trouvent les miens. Je vois dans ses prunelles claires quelque chose que je ne lui ai jamais vu. Une lumière, une lueur, une flamme qui danse au fond de ses pupilles, qui les fait briller d'un éclat nouveau, d'un éclat que je ne connais pas encore.Mes mains, po
Chapitre 114ClaraLa joie est là. Elle flotte dans l'air comme une promesse, comme une aube qui se lève, comme un rayon de soleil qui perce les nuages. Je la sens dans ma poitrine, dans mon ventre, dans chaque cellule de mon corps. Un enfant. Je porte un enfant. Un enfant de Rahim. Un enfant qui grandit en moi, qui bat au rythme de mon cœur, qui est à la fois moi et lui.Mais la joie n'est pas seule.Elle est accompagnée d'une ombre. Une ombre qui grandit à chaque instant, qui s'épaissit, qui s'alourdit. Une ombre que je n'arrive pas à chasser, que je n'arrive pas à ignorer.La peur.La peur de ce que cet enfant va devenir. La peur de ce qu'on va en faire. La peur que cette vie qui grandit en moi ne soit qu'un outil, qu'un instrument, qu'un moyen de parvenir à une fin.
Chapitre 113ClaraLes semaines passent. Lentes. Pesantes. Comme des pierres qu'on traîne, qu'on pousse, qu'on porte sur ses épaules.Le palais a retrouvé son rythme. Les fontaines chantent. Les servantes vaquent. Les gardes montent la garde. Les courtisans s'inclinent, sourient, murmurent. La vie continue. Indifférente. Comme si rien ne s'était passé. Comme si le test n'avait jamais eu lieu. Comme si la honte ne m'avait pas marquée, brûlée, gravée.Mais moi, je suis différente. Je sens la différence dans mes pas, plus lents, plus lourds. Dans mes mains, qui tremblent souvent, sans raison. Dans mes nuits, peuplées de cauchemars, de réveils en sursaut, de sueur froide sur ma nuque. Je sens la différence dans mes silences, plus nombreux, plus épais, plus difficiles à briser. Dans mes reg
Chapitre 112ClaraLe jour du test arrive.Je m'éveille avant l'aube, avant que les premières lueurs ne filtrent à travers les moucharabiehs, avant que les oiseaux ne commencent leur chant. La chambre est plongée dans une obscurité profonde, une pénombre que seules les braises mourantes du foyer éclairent d'une lueur rougeâtre et vacillante. La cendre est grise, les flammes sont mortes, les dernières braises palpitent comme un cœur fatigué.Je suis allongée sur le dos, les bras le long du corps, les doigts écartés. Je n'ai pas dormi. Pas une minute. Les heures ont défilé, lentes, interminables, chargées de pensées qui tournaient en boucle comme des mouches prisonnières d'un bocal. Le test. Les émissaires. Les regards. Les jugements. Kael. Son sourire. Son triomphe.
Chapitre 111ClaraLes jours passent, et je sens mes murs se construire, pierre après pierre, silence après silence, regard détourné après regard détourné. Ce n'est pas un choix délibéré, pas une décision que j'ai prise en pesant le pour et le contre, pas une stratégie que j'ai élaborée pour me protéger. C'est un réflexe, une survie, une nécessité. Je me referme sur moi-même comme une fleur qui se replie à la tombée de la nuit, comme une porte qui se verrouille quand le danger approche, comme un cœur qui se glace quand la douleur devient trop forte.Je le sens dans ma façon de marcher dans les couloirs, les épaules légèrement voûtées, le menton baissé, le regard fixé sur le marbre qui défile sous mes pas. Je le
Chapitre 6RahimLa porte se referme derrière elle avec un bruit sourd.Je ne me retourne pas tout de suite. Je reste face à la fenêtre, les mains croisées dans le dos, le regard perdu vers le désert qui s'étend à perte de vue. Je l'ai entendue entrer. J'ai entendu ses pas hésitants sur le marbre, l
Chapitre 5ClaraJe suis réveillée en sursaut par des coups frappés à ma porte.Des coups secs, nets, militaires. Trois impacts précis qui résonnent dans le silence de ma chambre comme des détonations. Mon cœur s'emballe avant même que mon esprit ne comprenne ce qui se passe. La lumière du petit mat
Chapitre 4ClaraJe ne dors pas cette nuit-là. Pas une seconde. Pas un instant.Allongée dans mon lit à baldaquin, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, je repasse en boucle les événements de la journée. Sa voix. Ses mots. Ses règles absurdes. Et ce regard, ce regard qui m'a transpercée comme un
Chapitre 1ClaraLa chaleur du désert m'enveloppe comme un manteau de soie brûlante dès que je pose le pied hors de la voiture climatisée. Le trajet depuis l'aéroport m'a semblé interminable, chaque kilomètre m'éloignant un peu plus de tout ce que je connais pour m'enfoncer dans un monde qui semble







