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Chapitre 8

last update Tanggal publikasi: 2026-05-24 23:31:01

Chapitre 8

Clara

Je ne me souviens pas avoir traversé les couloirs.

Je ne me souviens pas des gardes qui s’inclinaient sur mon passage, des fontaines qui chantaient dans les patios, du soleil qui brûlait à travers les moucharabiehs. Je ne me souviens de rien, sauf de ses mots. De ses yeux. De ce dossier ouvert sur le bureau, avec ses photographies, ses secrets, ses vérités que je croyais avoir enterrées si profondément que personne ne pourrait jamais les déterrer.

Ma mère.

Douze ans.

Un village que je ne nomme jamais.

Des hommes armés.

Son corps tombant dans la poussière, les mains encore tendues vers moi, les yeux encore ouverts, la bouche encore en train de former mon prénom.

Je pousse la porte de mes appartements d’une main tremblante. La soie des rideaux ondule dans la brise du climatiseur. Les tapis étouffent mes pas. L’odeur du jasmin et du bois de santal m’enveloppe, douce, presque maternelle. Tout est calme, magnifique, ordonné. Tout ment. Comme lui. Comme moi.

Je me laisse tomber sur le lit, les bras en croix, les yeux fixés au plafond. Les voiles de mousseline du baldaquin dansent doucement au-dessus de ma tête, blancs, immaculés, indifférents à ce qui se passe en moi. Il y a quelque chose d’obscène dans cette perfection. Dans ce luxe. Dans ce silence.

Je ferme les yeux.

Et je retourne en arrière.

Il y a quinze ans. J’ai douze ans. Mon corps est encore celui d’une enfant, mes bras sont trop minces, mes jambes trop longues, mes cheveux blonds attachés en deux couettes serrées qui me tirent sur les tempes. Je porte une robe à fleurs, bleue, ma préférée, celle que ma mère m’a achetée pour la rentrée des classes. Elle a dit qu’elle me faisait ressembler à une princesse. Je lui ai répondu que je voulais être architecte, pas princesse. Elle a ri. Elle riait tout le temps, ma mère. Même quand il n’y avait pas de quoi rire, elle trouvait quelque chose. Une lumière dans les yeux. Une fossette sur la joue. Une façon de pencher la tête sur le côté qui rendait tout supportable.

Le village s’appelle Kalma. Personne ne connaît ce nom. Personne ne le retiendra. C’est une tache sur une carte, un point perdu entre des montagnes que les armées traversent sans jamais s’y arrêter. Il n’y a rien à Kalma. Rien sauf des maisons de terre, un puits, une école à un seul étage, et nous. Ma mère et moi. Nous vivions seules depuis que mon père était parti, un matin, sans un mot, sans un au revoir, juste une porte qui claque et un silence qui ne s’est jamais vraiment refermé.

Le ciel était blanc ce jour-là. Pas de nuages, pas de soleil, juste une chape de chaleur qui collait à la peau comme un linge humide. Je jouais devant la maison. Ma mère était à l’intérieur, elle préparait le déjeuner. Je sentais l’odeur de l’oignon qui frit dans l’huile, celle du pain qui cuit sur la plaque en fonte. J’avais faim. Je voulais lui demander si on pouvait manger dehors, sous l’arbre, comme les jours de fête.

Les hommes sont arrivés sans bruit.

Je ne les ai pas entendus venir. Je n’ai entendu que le premier coup de feu, sec, déchirant l’air comme un fouet. Et puis les cris. Les hurlements. Les pleurs. Le village entier s’est mis à hurler en même temps, comme une bête blessée qui comprend qu’elle va mourir.

J’ai couru vers la maison.

J’ai poussé la porte.

Ma mère était par terre.

Elle était allongée sur le carreau de terre battue, les bras ouverts, les yeux grands ouverts, la bouche entrouverte comme si elle allait dire quelque chose. Son tablier était rouge, mais ce n’était pas la tomate. Ce n’était pas le paprika. C’était autre chose. Quelque chose de plus sombre, de plus épais, de plus chaud.

Je suis restée plantée sur le seuil, les jambes coupées, les bras ballants, la bouche ouverte sur un cri qui ne sortait pas. Je la regardais. Elle me regardait. Et dans ses yeux, dans ses yeux qui commençaient déjà à s’éteindre, j’ai vu quelque chose qui ne m’a jamais quittée depuis. Pas de la peur. Pas de la douleur. De l’inquiétude. Pour moi. Pour ce que j’allais devenir sans elle.

J’ai cru que mon cœur allait s’arrêter.

Il ne s’est pas arrêté.

Il a continué de battre, plus fort, plus vite, comme un poing qui frappe contre ma poitrine en répétant un mot, un seul : vengeance. Pas maintenant. Pas tout de suite. Plus tard. Un jour. Quand je serai grande. Quand j’aurai les moyens. Quand je pourrai.

J’ai passé les jours suivants à ne rien dire. Les soldats sont arrivés, les journalistes, les caméras, les gens en costard qui posaient des questions auxquelles je ne répondais pas. Le village a été évacué. Kalma n’existe plus sur les cartes. Parfois, la nuit, j’y retourne. Je revois la porte. Le carreau de terre battue. Le tablier rouge.

Je n’ai jamais parlé de ça à personne.

Pas à mes professeurs. Pas à mes amis. Pas à Marc, mon associé, pourtant le plus proche de moi. Personne ne sait ce que j’ai vu ce jour-là. Personne ne sait pourquoi j’ai choisi l’architecture, pourquoi j’ai créé cette fondation, pourquoi je refuse l’argent des autres, pourquoi je préfère les projets modestes mais concrets, les écoles dans les zones de guerre, les hôpitaux dans les villages oubliés.

Parce que je ne veux plus jamais voir une mère mourir devant son enfant sans que personne ne lève le petit doigt.

Parce que je ne veux plus jamais voir un enfant rester seul, les yeux grands ouverts, la bouche pleine de cris muets.

Parce que je ne veux plus jamais être cette petite fille de douze ans, agenouillée dans le sang de sa mère, à supplier un Dieu qui n’a jamais répondu.

J’ouvre les yeux.

Le plafond de ma chambre est toujours là. Les voiles de mousseline dansent toujours dans la brise. Le jasmin embaume toujours l’air. Mais quelque chose a changé. Quelque chose s’est fissuré en moi, un mur que j’avais construit pierre par pierre pendant quinze ans, et par les fissures, tout remonte. La colère. La douleur. La haine. Et aussi, plus étrange, plus dangereuse, une tentation.

L’argent.

Le financement illimité.

Toutes ces écoles que je pourrais construire. Tous ces hôpitaux que je pourrais ouvrir. Tous ces enfants que je pourrais sauver, que je pourrais empêcher de devenir moi, petites filles aux yeux secs et au cœur en miettes.

Le prix à payer est simple. Un mois. Un rôle. Une réception. Me faire passer pour une morte.

Je repense au regard du Sultan quand il m’a parlé d’elle. Leïla. Sa femme assassinée. Il y avait dans ses yeux quelque chose que j’ai reconnu immédiatement, quelque chose qui m’a transpercée comme une lame. La même douleur. La même rage impuissante. Le même vide abyssal que celui qui s’est ouvert en moi le jour où ma mère est tombée sur le carreau de terre battue.

Il n’est pas fou.

Il est brisé.

Comme moi.

Je me redresse sur le lit et je reste assise un long moment, les mains posées sur les genoux, à regarder la lumière du soir qui filtre à travers les moucharabiehs. Le soleil baisse. Les ombres s’allongent. Bientôt, la nuit tombera sur le désert, profonde et silencieuse.

Demain matin, je devrai lui donner ma réponse.

Un financement illimité.

Un mois de mensonges.

Et peut-être, au bout du compte, une rédemption que je n’ai jamais osé espérer.

Je n’ai pas choisi de venir ici. Je n’ai pas choisi d’être le sosie de sa femme morte. Je n’ai pas choisi qu’il déchire mon contrat et qu’il me révèle la vérité crue, brutale, insupportable.

Mais je peux choisir ce que je fais à partir de maintenant.

Je peux dire non. Rentrer à Paris. Retourner à ma vie d’avant, mes projets modestes, mes nuits blanches, mes comptes en banque toujours à sec, ma fondation qui survit grâce à des dons faméliques et des bénévolats de dernière minute.

Ou je peux dire oui. Accepter l’argent du diable. Jouer son jeu. Porter ses robes. Marcher à son bras. Faire semblant d’être une femme morte.

Et ensuite, repartir avec de quoi changer des vies.

Des milliers de vies.

Des millions peut-être.

Je me lève et je m’approche de la fenêtre. Le désert est là, immense, sombre, silencieux. Au loin, les premières étoiles commencent à poindre, pâles, fragiles, comme des promesses qu’on n’ose pas tenir.

Une larme coule sur ma joue.

La première depuis quinze ans.

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