LOGINChapitre 92
Clara
Je rouvre le journal. Mes doigts tournent les pages, lentement, précautionneusement. Je ne veux pas les déchirer. Le papier est si fragile, si sec, si friable, qu'il menace de se réduire en poussière à chaque manipulation, à chaque frôlement, à chaque respiration un peu trop forte. Les bords sont jaunis, brunâtres, par endroits presque noirs, et se détachent en petit
Chapitre 101RahimJe lis.Mes doigts tremblent sur les pages jaunies, sur le papier si fragile qu'il menace de se réduire en poussière à chaque frottement. Les jointures sont blanches, les veines saillantes, les phalanges tremblantes comme des feuilles mortes agitées par un vent d'automne. Mes yeux parcourent les lignes, l'encre violette qui danse sous ma vision troublée, les lettres fines et nerveuses qui s'étirent, se contractent, se penchent à droite, se penchent à gauche, au gré des humeurs de celle qui les a tracées.« Je suis prisonnière. Prisonnière des murs. Prisonnière du protocole. Prisonnière de Rahim. »Les mots s'enfoncent en moi comme des lames. Chaque syllabe est une entaille, chaque phrase est une blessure qui saigne. Mes yeux glissent sur la page suivante, puis sur la suivante, puis sur la suivante encore, avides, dévorants, comme un homme perdu dans le désert boit l'eau d'une oasis empoisonnée.« Il croit que je l'aime. Il ne voit rien. Il ne veut rien voir. »Mon s
Chapitre 100ClaraJe ne peux pas m'enfuir.Je ne peux pas le laisser croire cela. Le laisser croire que je l'ai trahi. Le laisser croire que je suis comme Leïla. Une intrigante. Une comédienne. Une menteuse. Une manipulatrice qui fouille dans les secrets des morts pour détruire les vivants.Mes pas s'arrêtent.Mes jambes se figent. Les muscles de mes cuisses se contractent, se bloquent. Mes mollets se tendent. Mes pieds s'immobilisent sur le marbre froid.Mon cœur, qui battait trop vite, trop fort, comme un tambour affolé, se calme. Une respiration. Puis une autre. L'air entre dans mes poumons, gonfle ma poitrine, s'échappe, lentement, régulièrement. L'air du couloir est froid, sec, chargé de poussière et de silence. Il sent la pierre, la cire des bougies, l'encens des chapelles lointai
Chapitre 99Rahim— Tu n'es qu'une intrigante, comme elle !Les mots sont des poignards.Je les vois s'enfoncer dans sa chair. Ils traversent la peau, si fine à la gorge, presque transparente, laissant voir les veines bleutées courir sous la surface. Ils traversent les muscles, les cordes vocales qui vibrent encore, les tendons qui se tendent. Ils traversent les os, les vertèbres, le sternum, les côtes. Ils atteignent son cœur. Ils le transpercent. La lame invisible, froide, acérée, s'enfonce profondément, tourne, déchire.Elle recule.Son dos est plaqué contre la porte. Je l'entends. Le bois craque sous la pression. Les planches de cèdre se tordent, gémissent, les fibres se déchirent. La poignée de cuivre s'enfonce plus profond dans sa chair, laisse un cercl
Chapitre 98RahimJe la confronte.Elle vient de rentrer. J'ai entendu ses pas dans le couloir, lents d'abord, traînants, comme si elle hésitait à revenir, comme si elle voulait prolonger l'instant avant de franchir le seuil. Puis plus rapides, comme si elle avait hâte de retrouver la chaleur de ses appartements, la douceur de son lit, l'intimité de ses murs. Ses babouches glissaient sur le marbre, frottant à peine, un bruit feutré, presque silencieux. La semelle de cuir usé effleurait les dalles polies, laissant à peine une trace, un frôlement à peine audible.Ses joues sont encore rouges du vent du soir. Le froid du désert, même au printemps, même au crépuscule, pique la peau, la colore d'un rose vif qui contraste avec la pâleur habituelle de son visage. Des petites veines éclatée
Chapitre 97RahimJe découvre le journal.Je ne l'ai pas cherché. Je ne l'ai pas voulu. Il est tombé devant moi, comme une évidence, comme une fatalité, comme un verdict que je n'avais pas demandé mais qui m'était destiné depuis le début.Ce soir-là, Clara est sortie. Elle est allée voir Yasmina, la guérisseuse. Ses pas se sont éloignés dans le couloir, ses babouches glissant sur le marbre, frottant à peine, un bruit feutré, presque silencieux. Le bruit s'est éteint peu à peu, avalé par le silence du palais, par l'épaisseur des murs, par la distance.Je suis resté dans ses appartements.Je ne sais pas pourquoi. Une intuition. Une ombre. Un doute. Une voix intérieure qui murmurait, insistante, que quelque cho
Chapitre 96RahimJe lui demande pourquoi elle me regarde différemment.Nous sommes dans la salle de musique. La lumière du soir entre par les fenêtres hautes, rouge, dorée, découpant des losanges sur le marbre. Les instruments sont alignés contre les murs, leurs cordes immobiles, leurs bois silencieux. Un luth repose sur un pupitre, ses cordes poussiéreuses. Une flûte en bois d'ébène est posée sur un coussin de velours bleu, ses clés d'argent ternies. La poussière danse dans les rayons du soleil couchant, des milliers de particules scintillantes tournoyant lentement, comme une constellation miniature suspendue dans l'air.Elle est assise au clavecin, ses doigts posés sur les touches d'ivoire. Les touches sont jaunies, usées par des siècles de musique, creusées par des milliers de doig
Chapitre 8ClaraJe ne me souviens pas avoir traversé les couloirs.Je ne me souviens pas des gardes qui s’inclinaient sur mon passage, des fontaines qui chantaient dans les patios, du soleil qui brûlait à travers les moucharabiehs. Je ne me souviens de rien, sauf de ses mots. De ses yeux. De ce do
Chapitre 7RahimLe dossier que je sors du tiroir est épais, jauni sur les bords, comme s’il avait été consulté des centaines de fois. Ce n’est pas loin de la vérité. Je l’ai ouvert, refermé, rouvert, chaque nuit pendant des mois, jusqu’à en connaître chaque mot, chaque virgule, chaque ombre portée
Chapitre 6RahimLa porte se referme derrière elle avec un bruit sourd.Je ne me retourne pas tout de suite. Je reste face à la fenêtre, les mains croisées dans le dos, le regard perdu vers le désert qui s'étend à perte de vue. Je l'ai entendue entrer. J'ai entendu ses pas hésitants sur le marbre, l
Chapitre 5ClaraJe suis réveillée en sursaut par des coups frappés à ma porte.Des coups secs, nets, militaires. Trois impacts précis qui résonnent dans le silence de ma chambre comme des détonations. Mon cœur s'emballe avant même que mon esprit ne comprenne ce qui se passe. La lumière du petit mat







