LOGINLe soleil se lève à peine sur Londres, filtrant à travers les nuages bas et grisâtres qui enveloppent la ville comme un linceul. Je suis assise à l’arrière de la Bentley noire, les mains crispées sur mes genoux, tandis qu’Alfred, le chauffeur, conduit en silence vers la Black Tower. Pas de Cameron ce matin. Juste moi, seule avec mes pensées qui tourbillonnent comme un tourbillon incessant. La scène d’hier soir repasse en boucle dans ma tête, obsédante, implacable. Cet appel menaçant la voix déformée, pleine de haine, promettant la mort. La façon dont Cameron a réagi : poings serrés, yeux noirs, une fureur contenue qui a transformé son visage en un masque de pierre. Et puis, ses mots : “C’est trop dangereux pour toi.” Pourquoi moi ? Qu’est-ce que j’ai à voir avec tout ça ? Je ne suis qu’une stagiaire, une assistante forcée, piégée dans un contrat que j’ai signé par peur. Mais ça avait l’air si sérieux, si réel. Des cartels, des menaces de mort... C’est comme si j’étais tombée dans un film noir, sauf que là, il n’y a pas de script pour me dire comment en sortir.
Alfred jette un coup d’œil dans le rétroviseur, son visage ridé impassible. “Mademoiselle Hayes, nous arrivons dans cinq minutes.” Sa voix est neutre, professionnelle, mais je détecte une pointe d’inquiétude. Ou peut-être que j’imagine tout ça, mon esprit paranoïaque amplifiant chaque détail. Je hoche la tête sans répondre, fixant les rues qui défilent : les passants pressés, les taxis noirs, la vie normale qui continue dehors pendant que la mienne bascule dans l’inconnu.
La tour apparaît enfin, monolithe de verre et d’acier qui domine Canary Wharf. Alfred gare la voiture au sous-sol, m’escorte jusqu’à l’ascenseur privé. “M. Black m’a demandé de vous ramener directement au 67e étage. Restez prudente.” Il disparaît, me laissant seule dans la cabine qui monte en silence. Mon reflet dans les miroirs me renvoie une image fatiguée : cernes sous les yeux, lèvres pincées. Le collier autour de mon cou pèse comme un rappel constant de ma nouvelle réalité.
Les portes s’ouvrent sur le hall immaculé. Elena est déjà là, tailleur gris impeccable, un café à la main. Elle me sourit, mais son regard est scrutateur.
“Amanda ? M. Black n’est pas encore arrivé. Il aura du retard ce matin.”
Elle me guide vers le bureau partagé, l’air affairé.
“Installe-toi pendant ce temps. Ne touche à rien d’inhabituel, d’accord ? Sur ta table, il y a une liste de tâches : classer ces dossiers, vérifier les rapports sur les investissements en Asie que tu as commencés hier, et préparer un mémo sur les projections de croissance pour le trimestre prochain. Rien de compliqué, juste du travail de base.”
Je hoche la tête, reconnaissante pour la normalité apparente. Les tâches sont effectivement banales : trier des documents financiers, croiser des données Excel sur des acquisitions légales immobilier de luxe à Singapour, tech startups en Inde. Ça me rappelle mon stage initial, avant que tout ne déraille. Pas de traces d’affaires louches, pas de mentions de cartels ou de transferts suspects. Juste des chiffres, des graphiques, des analyses froides. Je plonge dedans, essayant de me concentrer pour oublier le chaos. Les minutes passent, le bureau silencieux sauf pour le cliquetis de mon clavier.
Puis, soudain, la porte s’ouvre à la volée. Cameron entre comme une tempête, claquant le battant derrière lui. Je lève les yeux, et mon cœur rate un battement. Il a l’air d’avoir passé la nuit dehors : cheveux ébouriffés, t-shirt blanc froissé et taché de sang séché au niveau du col, une blessure à la tempe droite une entaille irrégulière avec du sang coagulé qui coule jusqu’à sa joue. Ses jointures sont écorchées, rouges et enflées, comme s’il avait frappé quelque chose ou quelqu’un à plusieurs reprises. Il marche d’un pas raide, sur les nerfs, les muscles tendus comme des câbles prêts à rompre.
Je suis choquée, un mélange de peur et d’inquiétude instinctive me submerge. Sans réfléchir, je me lève d’un bond. “Monsieur Black ? Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Vous êtes blessé !”
Il ne me remarque pas tout de suite, perdu dans sa bulle. Il marmonne pour lui-même, la voix basse et venimeuse, pleine de rage contenue.
La voiture s'arrêta brutalement, projetant Amanda contre le siège devant elle. Un choc sourd dans l'épaule, une douleur vive, mais elle n'eut pas le temps de la ressentir. Les portières s'ouvrirent d'un coup sec. L'air froid et humide du soir l'enveloppa, chargé d'une odeur de moisi et de gazole.— Sors, dit l'homme à la cicatrice.Il la tira par le bras, sans ménagement, la forçant à sortir du véhicule. Ses jambes tremblaient. Ses baskets glissaient sur le sol gras d'une ruelle mal éclairée. Des immeubles noirs, des poubelles renversées, une lumière jaune et vacillante au bout de l'allée. Elle n'avait jamais vu cet endroit. Elle ne voulait pas le voir.— Lâchez-moi ! cria-t-elle en se débattant.— Bouge-toi, ordonna l'autre homme, celui qui l'avait menacée avec le flingue. Et ferme-la, sinon je te la ferme moi-même.Elle se démena, donnant des coups de pied dans le vide, tordant ses poignets pour échapper à leurs mains d'acier. Mais ils étaient deux, plus forts, plus lourds. Ils la tr
Le taxi roulait depuis vingt bonnes minutes quand Amanda sentit son corps se détendre, comme un ressort qu'on desserre. La ville défilaient derrière la vitre des immeubles gris qui s'allongeaient à l'infini, des arbres tout nus, des gens qui marchaient vite, le nez planqué dans leur écharpe. Le chauffeur, un type d'une cinquantaine d'années au visage creusé comme une vieille route, avait pas dit grand-chose depuis le départ. Quelques mots sur les bouchons, sur la pluie qui menaçait, sur rien d'important.Amanda répondait par oui ou par non, le regard perdu dans le paysage qui s'éloignait. Elle pensait à sa mère. À la maison. À ce silence doux qu'elle allait retrouver. Son cœur se serrait un peu, mais c'était une bonne douleur. Celle des retrouvailles.— Vous êtes pressée, Mademoiselle ? demanda soudain le chauffeur.— Ouais, un peu. J'ai un train à prendre.— Je vais faire au mieux. Mais avec ces bouchons de merde, on est jamais sûr de rien.Il marqua une pause, jeta un coup d'œil da
La voiture noire était garée en double file, moteur tournant, trois hommes à l'intérieur. Lewis était au volant, les doigts crispés sur le cuir du volant, les yeux rivés sur l'entrée de l'immeuble. La foule continuait de sortir, lente et désorganisée, comme un troupeau qu'on aurait poussé vers la sortie sans lui donner de direction. À côté de lui, Malik, un grand costaud au crâne rasé, tripotait nerveusement son téléphone. À l'arrière, Samir, le plus jeune de l'équipe, regardait par la vitre teintée sans rien dire, les traits tirés par la fatigue et l'inquiétude.— Merde, souffla Lewis. On va la perdre.— On l'a déjà perdue, rectifia Malik. Regarde-moi ce bordel. On ne peut même pas distinguer les visages.L'alarme hurlait toujours. Les pompiers venaient d'arriver, deux gros camions rouges garés en travers de la rue, des hommes en tenue qui couraient vers l'immeuble. Les gens se bousculaient, certains remontaient déjà, d'autres restaient là à filmer avec leur téléphone. C'était la pan
L'appartement était devenu une cage.Amanda le sentait dans ses os, dans sa respiration, dans cette façon qu'elle avait de tourner en rond sans jamais toucher les murs. C'était une lente agonie que cette vie de verre et de béton, ces journées qui se ressemblaient toutes, ces nuits où elle écoutait les bruits de la ville sans jamais y participer. Chaque objet, chaque meuble, chaque rayon de lumière qui filtrait à travers les rideaux lui rappelait qu'elle était surveillée, observée, enfermée.Les hommes de Cameron étaient postés dehors, elle le savait. Peut-être qu'ils avaient renforcé la surveillance après son coup du livreur. Peut-être qu'ils l'attendaient, sachant qu'elle recommencerait. Leurs visages étaient devenus familiers celui qui lisait son téléphone adossé au lampadaire, celui qui restait dans la voiture noire moteur tournant, celui qui faisait les cent pas devant l'entrée de service. Des gardiens. Des geôliers en costard.Elle ne pouvait plus utiliser la même ruse. Trop ris
L'homme sur la chaise leva la tête. Il avait la trentaine, un visage dur, marqué par des années de rue et de mauvais choix. Des cicatrices barraient son arcade sourcilière, et ses jointures étaient couturées de ces callosités que seul un homme qui frappe souvent acquiert. Ses vêtements étaient sales, déchirés à certains endroits, et ses mains étaient liées dans le dos avec des attaches en plastique. Il avait l'air d'un ennemi. Pas le pire que Cameron ait croisé, mais un soldat d'une bande rivale, ceux qui grignotaient du terrain sur les zones d'influence de Black Industries depuis des mois.Cameron s'accroupit devant lui, le regarda dans les yeux.— Tu sais pourquoi t'es là ? demanda-t-il, la voix calme, presque douce.L'homme soutint son regard, un reste d'arrogance dans la mâchoire.— Parce que vous avez peur, Hayes. Parce que ma bande vous grignote du territoire et que vous ne savez plus quoi faire.Cameron hocha lentement la tête, un sourire froid aux lèvres.— Pas mal. Mais non.
Le sous-sol de Black Industries avait une odeur que Cameron connaissait par cœur. Un mélange de béton humide, de métal froid et de désinfectant bon marché cette senteur particulière des endroits où la lumière ne pénètre jamais et où les secrets se payent en silence. Il avait arpenté ces couloirs des centaines de fois, à toutes les heures du jour et de la nuit, mais ce soir, chaque pas résonnait différemment. Plus lourd. Plus définitif.Il s'installa dans la petite salle de surveillance, celle que personne ne connaissait, pas même ses plus proches lieutenants. Un écran, un clavier, des haut-parleurs. Et sur l'écran, une interface qu'il connaissait trop bien le système de géolocalisation et d'écoute qu'il avait installé sur le téléphone d'Amanda sans jamais le lui dire.Ses doigts hésitèrent au-dessus du clavier. Ce qu'il allait faire était une violation. Il le savait. Mais il avait besoin de savoir. Il avait besoin de comprendre ce qu'elle tramait, ce qu'elle pensait, ce qu'elle ress
— Pas de problème. C'est une procédure normale, nous gardons une trace des personnes qui s'intéressent à l'établissement. Comme je vous disais dans mon message, nous préparons un petit documentaire sur l'histoire de St. Christopher, et j'ai pensé que vous pourriez être intéressée. Vous aviez posé d
Le message était encore là.Je l'avais lu vingt fois, peut-être trente. Chaque mot était gravé dans ma mémoire maintenant, mais mes yeux revenaient sans cesse à l'écran, comme si une nouvelle lecture allait magiquement changer le sens des phrases. Mademoiselle Marsh. Documentaire. St. Christopher.
La première chose que j'ai sentie en émergeant du sommeil, c'était le vide à côté de moi.Mon bras s'est étendu machinalement vers l'autre côté du lit, mes doigts cherchant une chaleur qui n'était plus là. Les draps étaient froids. Il était parti depuis longtemps.Je suis restée allongée un moment,
Lewis avait lâché Cameron, mais il était resté entre lui et l'homme, les mains levées.— Chef. Calmez-vous.Cameron avait regardé ses poings. Le sang sur ses jointures n'était pas le sien. Il avait regardé l'homme, son visage défait, ses vêtements tachés, et quelque chose dans sa poitrine s'était s







