Se connecterVERSUS II
La forteresse de Daria Elle m'avait convoqué. Pas demandé. Convoqué. Comme si j'étais encore un enfant qu'on appelle dans le bureau du directeur après une bêtise. Comme si je n'avais pas quarante ans, comme si je n'étais pas le PDG d'une entreprise que j'avais bâtie avec mes mains, comme si je n'avais pas le droit de dire non. Je suis entré dans le salon de sa maison la sienne, pas la mienneVERSUS II Le gala annuel de la fondation Delacroix se tenait dans le grand salon de l'hôtel George V. Des lustres en cristal. Des bouquets de fleurs blancs qui sentaient le luxe et le savoir-faire. Des serveurs en gilet noir qui circulaient avec des coupes de champagne et des petits fours que personne ne mangeait vraiment. Une musique d'orchestre jouait en sourdine, assez forte pour créer une ambiance, assez faible pour ne pas empêcher les conversations. J'étais là. Comme chaque année. Comme j'avais toujours été là. Mais cette année, tout était différent. Sersy n'était pas à mon bras. Elle aurait dû être là. Elle aurait dû porter une robe que j'aurais choisie, ou que Daria aurait choisie, ou que quelqu'un aurait choisie pour elle. Elle aurait dû sourire aux invités, échanger des banalités, faire bonne figure. Elle aurait dû être la femme parfaite, l'épouse idéale, le faire-va
SERSY La table des vivants Liora m'avait prévenue, mais je n'avais pas vraiment compris. « Mes parents sont un peu envahissants, mais ils sont adorables. Ne les laisse pas trop te parler, sinon tu n'auras plus une minute à toi. » J'étais arrivée avec une bouteille de vin — un rouge que j'avais choisi au hasard, parce que je ne savais plus ce qu'on offrait à des gens qu'on ne connaissait pas. Ma vieille vie m'avait appris à choisir des cadeaux qui impressionnent. Cette vie-là, celle qui commençait à peine, m'apprenait qu'un sourire sincère valait mieux que toutes les bouteilles du monde. La porte s'était ouverte avant que je puisse frapper. Une femme d'une soixantaine d'années, les cheveux gris coupés court, les yeux rieurs, un tablier taché de farine. Elle avait cette chaleur que je n'avais pas connue depuis longtemps, cette capacité à faire entrer les gens chez elle comme si
VERSUS II La forteresse de Daria Elle m'avait convoqué. Pas demandé. Convoqué. Comme si j'étais encore un enfant qu'on appelle dans le bureau du directeur après une bêtise. Comme si je n'avais pas quarante ans, comme si je n'étais pas le PDG d'une entreprise que j'avais bâtie avec mes mains, comme si je n'avais pas le droit de dire non. Je suis entré dans le salon de sa maison la sienne, pas la mienne, pas celle que nous partagions avec Sersy. Une maison froide, aux murs tapissés de tableaux qui valaient plus que ce que la plupart des gens gagnent en une vie, aux meubles anciens qui sentaient le bois ciré et les secrets. Daria était assise dans son fauteuil favori, celui qui trônait face à la cheminée comme un trône. Elle portait une robe noire, sobre, élégante. Ses cheveux gris étaient impeccablement coiffés. Ses bijoux brillaient sous la lumière des lampes.
SERSY L'odeur du mensonge La clinique se trouvait dans le seizième arrondissement, une rue bordée d'immeubles cossus où les plaques de cuivre brillaient comme des bijoux sur les portes en bois massif. J'étais arrivée en avance, comme toujours, comme si mon corps refusait de laisser le hasard décider du moment où j'affronterais ce lieu. Mes pas résonnaient sur le trottoir, trop forts, trop présents. Les passants me dépassaient sans me voir, absorbés par leurs vies, leurs téléphones, leurs urgences. Personne ne savait que j'étais sur le point de franchir la porte d'un endroit où l'on avait volé une partie de moi sans que je le sache. La façade de la clinique était blanche, propre, impeccable. Des plantes vertes encadraient l'entrée, comme pour donner une illusion de chaleur, de bien-être. Une plaque en métal indiquait
VERSUS II Le refus La proposition était partie. Je l'avais signée moi-même, de ma propre main, comme on signe un accord de paix. Une pension généreuse. Une clause de confidentialité. Assez d'argent pour qu'elle puisse recommencer sa vie sans jamais avoir à se soucier de quoi que ce soit. Assez de garanties pour que je puisse dormir en sachant qu'elle ne parlerait pas, qu'elle ne témoignerait pas, qu'elle ne détruirait pas ce qu'il restait de mon nom. J'avais cru que c'était la meilleure chose à faire. La plus rationnelle. La plus propre. J'avais cru qu'elle accepterait. La réponse était arrivée ce matin, dans une enveloppe identique à celle que j'avais envoyée. Papier épais, adresse du cabinet d'Ayden Valois. Je l'avais ouverte avec une certaine confiance, presque serein, comme si tout allait enfin se résoudre. La lettre était courte. Deux paragraphes. Pas de détails inutiles, pas de fiori
SERSY Je suis sortie du cabinet d'Ayden avec une sensation étrange. Pas de soulagement, pas de victoire. Juste une certitude. Une certitude froide, dure, comme un diamant au fond d'une mine. J'avais fait le bon choix. Peut-être le plus difficile de ma vie, mais le bon. Dehors, la rue était calme, presque vide. Les platanes agitaient leurs feuilles dans une brise légère. Un chien aboyait au loin, un son joyeux, insouciant. Une vieille dame promenait son petit-fils, lui tenant la main avec une tendresse infinie. La vie continuait, paisible, indifférente. J'ai marché sans but, les mains dans les poches, la tête légèrement penchée. Les mots d'Ayden résonnaient encore dans ma tête. « Se battre pour la vérité, c'est long. C'est coûteux. Et ça peut faire mal. » Il avait raison. Mais j'avais déjà mal. J'avais mal depuis si longtemps que je ne me souvenais plus de ce que c'était que de ne pas avoir mal. La douleur était de
VERSUS II Je croyais tout maîtriser Quand Sersy m’a regardé comme ça, j’ai compris que quelque chose venait de se briser. Pas seulement dans cette cuisine. Pas seulement entre nous. En elle. Je l’ai vue dans la façon dont elle s’est tenue devant moi, les épaules droites malgré le choc, les ye
SERSY Elle est revenue Un silence.« Quand la situation aurait été différente.» Je me suis mise à rire. Un rire sec, presque méconnaissable. « Quelle situation ?» Il a serré la mâchoire. « La nôtre.» La phrase a frappé plus fort que tout le reste. La nôtre. Pas son travail. Pas ses inquié
SERSY Depuis le début Versus II est resté immobile sur le seuil. Son regard allait de mon visage à la table couverte de comprimés, puis revenait à moi avec ce calme insupportable que je lui connaissais si bien. À cet instant, j’aurais préféré le voir surpris, maladroit, même en colère. N’importe
SERSY Ce n’étaient pas des vitamines Le jour où j’ai compris que mon mari m’empêchait d’avoir son enfant, j’avais encore confiance en lui. Cette pensée me brûle encore. J’étais sortie en fin de matinée, sans rien prévoir d’extraordinaire. Il me fallait simplement passer à la pharmacie pour r







