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Chapitre 4 : Le Prix de son Père

Author: Elsa belle
last update publish date: 2026-08-16 17:51:15

Nathan

La maison de mon père n'avait pas changé depuis trente ans. Même entrée en pierre, mêmes grilles en fer qui mettaient une éternité à s'ouvrir, même portrait de mon grand-père accroché dans le hall d'entrée, comme s'il observait encore tous ceux qui passaient.

Je trouvai mon père, Édouard, dans son bureau, un verre de scotch à la main qu'il n'avait pas touché, le regard perdu dans le vide.

« Tu as dit qu'il me restait une carte à jouer », dis-je sans même prendre la peine de le saluer. « Joue-la. »

Il se tourna lentement. Mon père avait toujours eu cette démarche d'homme qui avait tout son temps, même quand ce n'était pas le cas. Cela me rassurait quand j'étais enfant. Ce soir, cela me crispa.

« Assieds-toi, Nathan. »

« Je reste debout. » J'en avais assez qu'on me dise de m'asseoir aujourd'hui. Le tableur de Julien était toujours ouvert sur mon téléphone, dans ma poche, quinze pour cent et ça continuait de grimper, et je n'étais pas venu pour des cérémonies. « Julien a trouvé les chiffres de Voss Capital. Quinze pour cent et ça continue. Tu le savais avant moi. »

« Je le sais depuis trois semaines. »

« Trois semaines. » Un frisson me parcourut la poitrine. « Et tu n'as pas pensé à dire à ton propre fils que l'entreprise risquait de nous être arrachée ? »

« Je ne te l'ai pas dit parce que j'essayais de trouver une solution sans que tu aies à faire le choix que je m'apprête à te demander de faire. » Il finit par me regarder droit dans les yeux, et pour la première fois depuis une éternité, mon père avait l'air épuisé. Pas juste fatigué par une nuit blanche. Une fatigue plus profonde, une fatigue qui m'effrayait plus que les quinze pour cent d'actions saisies. « J'ai passé trois semaines à chercher une autre solution. Il n'y en a pas. »

« Alors dis-moi quelle est cette solution. » « Le conseil d'administration est nerveux. Voss Capital rôde car ils flairent l'instabilité, et dès qu'une entreprise comme la nôtre commence à paraître instable, la solidité de ses fondamentaux importe peu. Seule la perception compte. » Il reposa son verre de scotch, intact. « Il me faut quelque chose que le conseil d'administration, et le marché, ne puissent ignorer. Quelque chose qui prouve que le Groupe Cassel n'est pas une entreprise familiale en ruine, une proie facile. Il me faut une histoire plus convaincante que celle que Voss Capital essaie de raconter. »

« Quelle histoire ? »

Il ne répondit pas tout de suite. Et cette hésitation me disait plus que tout ce qu'il aurait pu dire : ça allait mal tourner.

« J'ai appelé Isabelle Rivière », finit-il par dire.

Le nom sonna faux. Brutal, inattendu, il réveilla cinq années que j'avais soigneusement évité d'évoquer.

« Pourquoi l'avez-vous appelée ? » « Parce que Rivière Industries fait face à la même menace, mais d'une autre nature, et parce que la réunion publique des héritiers de deux familles rivales envoie un message qu'aucun communiqué de presse ne pourrait jamais transmettre. » Il le dit d'un ton égal, comme s'il décrivait une fusion plutôt que de me faire l'effet d'une bombe. « Cela résout les deux problèmes d'un seul coup. »

Je le fixai. « Tu plaisantes ? »

« Je suis tout à fait sérieux. »

« Tu veux que je… » Je n'arrivai même pas à finir ma phrase. Où que cette personne soit à cet instant, entendant une version similaire de cette conversation de la bouche de sa propre mère, cela devait être difficile pour elle aussi. « Non. »

« Nathan. »

« Non. » Ma voix sortit plus fort que je ne l'aurais voulu, résonnant sur les étagères inchangées depuis trente ans, sur le portrait de mon grand-père dans le couloir, sur tous les murs de cette maison qui m'avait vu devenir exactement ce que mon père attendait de moi. « Vous n'avez pas le droit de décider de ça. Pas de ça. Vous pouvez me demander de conclure des accords, de restructurer des divisions, de travailler dix-huit heures par jour pour cette entreprise, je l'ai toujours fait sans me plaindre. Mais vous n'avez pas le droit de me donner une personne comme si c'était un argument de négociation. »

« Je ne vous donne pas une personne. » Sa voix restait calme, ce qui, paradoxalement, rendait la situation encore plus embarrassante. « Je vous donne le seul levier qui nous reste pour empêcher cette entreprise d'être démantelée par des gens qui, depuis des mois, s'efforcent discrètement de prendre le contrôle de tout ce que votre grand-père a bâti. »

« Il doit y avoir une autre solution. »

« Il n'y en a pas. J'ai cherché pendant trois semaines. S'il y avait une autre carte à jouer, Nathan, je l'aurais déjà jouée et nous épargner cette conversation. » Il s'approcha et, un instant, il ressembla moins au président du Groupe Cassel qu'à un vieil homme effrayé qui s'efforçait de ne rien laisser paraître. « Vous comprenez ce qui se passera si cette OPA réussit ? Ce n'est pas seulement mon héritage. Ce n'est pas seulement le vôtre. C'est chaque employé qui a bâti sa vie autour de cette entreprise. Chaque famille qui dépend de salaires que ni l'un ni l'autre n'avons jamais eu à envisager. Tout ce que votre grand-père a mis sa vie à construire, disparu, vendu en morceaux à des gens qui n'ont jamais accordé la moindre importance à ses valeurs. »

Je ne répondis pas. Je ne pouvais pas, pas tout de suite. Parce qu'il avait raison, et je détestais qu'il ait raison.

« Je ne vous demande pas de tomber amoureux de quelqu'un », dit-il d'une voix plus basse. « Je te demande juste de rester à ses côtés en public un moment. C'est tout. Une mise en scène. Ça nous donne le temps de contrer efficacement cette OPA, et ça ne te coûte rien. »

« Rien. » J'ai réfléchi à cette phrase bien plus longtemps que je ne l'aurais souhaité.

« Très bien », ai-je dit, avant même d'avoir pris ma décision. Le mot m'est sorti de la bouche comme s'il appartenait à quelqu'un d'autre. « Très bien. Je le ferai. »

Édouard a expiré, une tension se relâchant dans ses épaules, une tension dont je n'avais pas conscience jusqu'à ce qu'elle disparaisse.

« Qui est cette femme ? » ai-je demandé. Pour les affaires. Juste pour les affaires. J'avais besoin d'un nom pour me préparer, comme pour chaque négociation, connaître mon adversaire avant d'entrer dans la pièce.

Mon père m'a longuement regardée avant de répondre, comme s'il savait déjà l'effet que ce nom allait avoir sur moi.

« Camille Rivière », a-t-il déclaré simplement.

Bien sûr, il s'agissait de Camille. Ce n'est pas comme si Isabelle avait accouché d'une autre fille.

Je n'avais pas besoin que mon père en dise plus.

J'ai été bête de ne pas penser à Camille, après qu'il ait mentionné Isabelle Rivière.

C'est grave.

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