LOGINElena n'avait pas prévu de retourner travailler le lendemain, mais rester enfermée dans l'appartement provisoire de Kane à ressasser le mot pleine lune lui donnait l'impression de devenir folle. Le bar, au moins, avait le mérite d'être normal.
Il ne le resta pas longtemps.
Elle la reconnut avant même qu'on ne lui dise son nom : une femme grande, élégante, qui entra comme si l'endroit lui appartenait déjà, deux gardes du corps discrets postés près de la porte. Une aura de pouvoir tranquille l'entourait, le genre qui ne venait pas de l'argent mais du sang.
« Elena, c'est ça ? » La femme s'installa au bar sans y être invitée, un sourire qui n'atteignait jamais ses yeux. « Serena Ashford. Je crois qu'on a beaucoup de choses en commun ces temps-ci. »
Elena posa le torchon qu'elle tenait, refusant de laisser sa surprise transparaître. « Je ne savais pas que les fiançailles se discutaient au comptoir d'un bar. »
« Ce n'est pas encore une fiançaille, » corrigea Serena, sa voix légère, presque amicale, ce qui la rendait d'autant plus inquiétante. « C'est une nécessité stratégique que ton second lien complique de façon regrettable. »
« Regrettable pour qui. »
« Pour le territoire. » Serena pencha la tête, l'étudiant avec une curiosité froide. « Tu ne sembles pas comprendre à quel point la situation est fragile. Les Thornwood grignotent les frontières depuis des mois. Mon armée pourrait faire la différence entre une meute qui survit et une meute qui tombe. Toi, tu apportes... quoi, exactement ? Un lien que la nature a décidé de réactiver par accident ? »
« Ce n'est pas un accident. »
« Peu importe ce que c'est. » Le sourire de Serena se durcit légèrement. « Kane fera ce qui est bon pour sa meute. Il l'a toujours fait. Demande-le-lui, il te le confirmera — il t'a déjà choisie une fois contre son devoir, et regarde où ça vous a menés. »
Le coup toucha juste, plus que Serena ne pouvait le savoir. Elena serra les poings sous le comptoir, refusant de lui donner la satisfaction de le voir.
« Tu es venue jusqu'ici juste pour me dire ça ? »
« Je suis venue te dire que je ne suis pas ton ennemie. » Serena se leva, lissant sa veste d'un geste précis. « Je suis juste la femme qui fera ce qu'il faut pour son peuple, que ça plaise ou non à qui que ce soit. Réfléchis à ce que ton entêtement pourrait coûter à des gens qui n'ont rien demandé. »
Elle partit aussi soudainement qu'elle était arrivée, laissant derrière elle un silence pesant et une inquiétude qu'Elena ne parvenait pas à secouer.
« C'est qui, cette femme, » demanda Mia, apparaissant à ses côtés, les sourcils froncés. « On aurait dit qu'elle venait de te menacer tout en souriant. »
« C'est exactement ce qu'elle vient de faire, » murmura Elena.
* * *
Elle appela Kane dès sa pause, lui racontant la visite mot pour mot. Le silence à l'autre bout de la ligne dura si longtemps qu'elle crut la communication coupée.
« Kane ? »
« Je suis là. » Sa voix était tendue, dangereusement calme. « Elle n'aurait pas dû t'approcher directement. »
« Elle n'a pas tort sur un point, » dit Elena, la gorge serrée. « Si son armée peut vraiment faire pencher la balance contre les Thornwood— »
« Ne fais pas ça. » Sa voix se durcit d'un coup. « Ne commence pas à peser ta vie contre une alliance militaire comme si c'était un chiffre sur un tableau. »
« Ce n'est pas ce que je— »
Un bruit de verre brisé résonna quelque part derrière elle, suivi d'un cri. Elena se retourna d'un bloc. Près de la réserve, deux hommes qu'elle n'avait jamais vus tenaient Mia par les bras, une main plaquée sur sa bouche pour étouffer ses cris.
« Kane, » souffla-t-elle, le sang glacé dans ses veines. « Ils sont là. Ils ont pris Mia. »
Un des hommes croisa son regard par-dessus l'épaule de Mia et sourit, un sourire qui n'avait rien d'humain.
« Dis à ton alpha, » dit-il, la voix rauque, presque un grondement contenu, « que les Thornwood attendent sa réponse à la frontière nord. Avant la pleine lune. Ou la fille ne reverra jamais son visage. »
La salle du conseil était pleine, cette fois, chaque siège occupé par des membres de la meute venus assister à ce qui s'annonçait comme un moment décisif. Elena sentait la tension vibrer dans l'air, un mélange d'expectative et d'inquiétude qui rendait chaque respiration plus lourde.Verna se tenait au centre, un dossier fermé entre les mains, son visage aussi impénétrable que d'habitude.« Alpha Kane, » commença-t-elle sans préambule. « J'ai découvert l'identité de celui qui a laissé le cercle intérieur se reformer sous notre toit. »Un murmure parcourut l'assemblée. Kane resta immobile, mais Elena sentit sa main se resserrer imperceptiblement autour de la sienne.« Je vous écoute, » dit-il.Verna ouvrit le dossier, en sortant une série de documents qu'elle disposa sur la table centrale. « Des relevés financiers, des correspondances codées, retrouvés dans les affaires de Ren après sa fuite. » Elle marqua une pause, son regard balayant la salle. « Il recevait des ordres et des fonds d'
Ils rejoignirent la frontière est en un temps record, Kane conduisant avec une concentration froide qui trahissait plus d'inquiétude que n'importe quel mot n'aurait pu le faire. Torin les attendait à l'orée de la forêt, le visage grave.« Ils tiennent Dax et Sarah, » dit-il sans préambule. « Ils les ont attachés au même endroit que Mia, la dernière fois. Comme s'ils voulaient qu'on reconnaisse le schéma. »« Une signature, » murmura Elena. « Ils veulent que tu saches que c'est encore eux. »« Ou que ce n'est pas eux, » dit Kane, « et que quelqu'un veut qu'on le croie. »Ils avancèrent en silence jusqu'à la clairière, plus petite que celle du premier affrontement, mais l'atmosphère tout aussi chargée. Cette fois, aucune négociation n'attendait Kane : seulement trois hommes en cercle autour des deux otages, et une absence notable qui frappa immédiatement Elena.« Pas de chef, » dit-elle doucement. « Regarde. Ils n'ont pas de meneur visible. »« Des mercenaires, » dit Kane, la mâchoire s
L'appartement de Ren se trouvait au dernier étage d'un immeuble décrépit, le genre d'endroit que personne ne remarquait vraiment. Kane frappa une fois, sans réponse, puis testa la poignée. La porte s'ouvrit sans résistance.« Ce n'est jamais bon signe, » murmura Elena.L'intérieur était en désordre, des tiroirs ouverts, des vêtements éparpillés, comme quelqu'un qui avait fait ses valises dans la précipitation. Kane s'avança prudemment, tous les sens en alerte.« Il a fui, » dit-il. « Ce qui confirme au moins qu'il a quelque chose à se reprocher. »Elena s'approcha d'un petit bureau dans le coin de la pièce, où quelques papiers avaient été abandonnés à la hâte. Elle en souleva un, les sourcils se fronçant en le lisant.« Kane. »Il fut à côté d'elle en une seconde. Le papier était un relevé de virements, des sommes régulières provenant d'un compte qu'aucun des deux ne reconnut, sur plusieurs mois.« Ce n'est pas beaucoup pour un salaire de garde, » dit Kane, faisant rapidement le calcu
« Torin, » dit Elena, dès qu'ils furent hors de la salle du conseil, « ce morceau de tissu. D'où vient-il exactement ? »Torin échangea un regard avec Kane, hésitant. « Je l'ai trouvé sur le corps du chef Thornwood, après le combat. Pourquoi ? »« Serena m'a dit que quelqu'un te l'avait fourni, » dit Elena à Kane, une fois qu'ils furent seuls dans le couloir désert. « Comme si tu ne l'avais pas trouvé toi-même. »Kane s'arrêta net. « Elle a dit ça pour quelle raison. »« Je ne sais pas. Semer le doute, peut-être. Ou alors elle sait quelque chose que nous ignorons. » Elena croisa les bras, repensant à l'expression de Serena dans le couloir — cette inquiétude qui n'avait rien de calculé, ou du moins qui n'en avait pas l'air. « Elle n'avait pas l'air de men
La salle du conseil n'avait rien de la froideur qu'Elena avait imaginée. De grandes fenêtres laissaient entrer la lumière du crépuscule, illuminant un cercle de sièges en bois sombre disposés autour d'un espace central nu, comme une arène déguisée en salle de réunion.Verna présidait, flanquée des deux autres anciens. Serena Ashford se tenait un peu en retrait, impeccable, son visage aussi indéchiffrable qu'un masque.« Alpha Kane, » commença Verna, sa voix résonnant dans le silence tendu. « Vous avez demandé cette audience plus tôt que prévu. Le conseil suppose que vous avez une réponse. »« J'ai une question, avant. » Kane s'avança au centre du cercle, Elena restant volontairement en retrait, comme convenu, mais assez proche pour intervenir si nécessaire. « Le cercle intérieur. Vous m'avez dit qu'il avait été dissous après la mort de mon père. »Un silence bref, presque imperceptible, mais Elena le vit : un échange de regards entre Verna et l'un des anciens, trop rapide pour être in
La nouvelle de l'ultimatum avancé les cloua sur place un long moment, aucun des deux ne trouvant les mots pour combler le silence. Dehors, le jour déclinait déjà, comme si le temps lui-même s'était mis à accélérer avec le conseil.« Demain soir, » répéta Elena, la voix creuse. « Tu comptes faire quoi. »« Je ne sais pas encore. » Kane passa une main sur son visage, la fatigue et la tension des derniers jours enfin visibles sous la surface calme qu'il maintenait depuis le début. « Je sais juste que je ne signerai rien tant qu'on n'a pas identifié qui, dans mon propre conseil, joue un double jeu. »« Et si tu n'as pas le temps de le découvrir avant demain soir ? »Il ne répondit pas. Elena s'approcha, posant une main sur son bras, sentant la tension figée dans chaque muscle. « Kane. Regarde-moi. »Il tourna la tête, et ce qu'elle vit dans ses yeux la surprit : pas la certitude froide de l'alpha, mais une peur sourde, celle d'un homme qui avait déjà perdu quelque chose une fois et qui re







