로그인Chapitre 3
Alexander
La route de Sterling est déserte.
Je le sais sans y être. Je connais cette route par cœur. Je l’ai arpentée des dizaines de fois, à cheval, de nuit, à l’affût, à guetter le bon moment, la bonne date, la bonne heure. Ce soir est le bon soir. Livia Deveraux quitte le manoir familial pour rejoindre son futur époux. Demain, elle aurait été Comtesse. Protégée. Intouchable. Ce soir, elle n’est qu’une passagère dans un carrosse, entourée de gardes fatigués et d’un cocher qui n’a pas vu le danger depuis vingt ans.
Mes hommes sont en place.
Je ne suis pas avec eux. Je ne dois pas être vu. Je reste en retrait, caché derrière un rideau d’arbres, assez près pour entendre, assez loin pour ne pas être découvert.
Le vent souffle du nord. Il charrie l’odeur de la terre humide, des feuilles mortes, et plus loin, très loin, celle du sel. La mer n’est pas loin de Thornfield. La mer est toujours là, témoin silencieux de mes nuits sans sommeil.
J’attends.
Mon cheval, un étalon noir du nom de Shadow, piaffe légèrement sous moi. Je pose une main sur son encolure pour le calmer.
— Bientôt, mon vieux. Bientôt.
Il dresse les oreilles. Il a entendu quelque chose.
Moi aussi.
Au loin, le bruit des roues sur la terre battue. Un grincement régulier, presque mélodique, qui se rapproche lentement. Le carrosse de Livia.
Je retiens mon souffle.
La lune est absente. Les étoiles sont rares. La forêt est si noire qu’on pourrait croire que le monde entier a disparu, englouti par les ténèbres. Mais non. Le monde est là. Et dans quelques instants, il bascule.
Les roues se rapprochent. Je distingue maintenant la silhouette massive du carrosse, tiré par deux chevaux gris, flanqué de deux gardes à cheval. Derrière, un troisième garde ferme la marche. Devant, le cocher, emmitouflé dans une épaisse cape de laine.
Je ne vois pas Livia. Elle est à l’intérieur, cachée derrière les rideaux tirés. Je l’imagine. Jeune. Belle. Vierge. Effrayée peut-être. Ou indifférente. On dit qu’elle épouse Sterling sans amour. On dit qu’elle a les yeux vides. On dit beaucoup de choses. Je saurai la vérité quand je la verrai.
Le carrosse de Livia est intercepté sur la route de Sterling.
Mes hommes jaillissent.
Ils sortent des fourrés comme des spectres, comme des morceaux de nuit arrachés au ciel. Six ombres noires qui fondent sur les gardes sans un cri. Je vois tout. Chaque détail. L’épée qui brille une seconde avant de frapper plat contre un casque. Le garde qui bascule de sa selle, incapable de comprendre ce qui lui arrive. L’autre qui porte la main à son arme, trop tard, empoigné par Gregor qui le plaque au sol.
Les hommes d’Alexander neutralisent les gardes.
C’est propre. C’est rapide. C’est chirurgical. En moins d’une minute, les trois gardes sont à terre, assommés mais vivants. Le cocher tente de fuir. Un homme lui attrape le bras. Un autre lui noue un bâillon. Il se débat faiblement, puis se tait.
Le carrosse s’arrête.
Le silence revient.
Et Livia n’a toujours pas crié.
J’attends.
La portière s’ouvre. Gregor se penche à l’intérieur. Je ne vois pas son visage, mais je devine son hésitation. Une seconde. À peine.
Puis elle sort.
Livia Deveraux.
Je la vois pour la première fois.
Elle est plus jeune que je ne l’imaginais. Dix-neuf ans, peut-être moins. Ses cheveux bruns dénoués tombent en vagues épaisses sur ses épaules. Elle porte une robe de voyage simple, bleu nuit, sans fioritures. Pas de bijoux. Pas de coiffure élaborée. Elle devait se préparer à dormir dans le carrosse.
Ses yeux sont grands, clairs, et terriblement vides.
Livia est capturée sans un cri.
Elle ne hurle pas. Elle ne pleure pas. Elle ne demande pas grâce. Elle regarde Gregor, puis les autres hommes, puis le carrosse vide, puis la route noire. Son visage est étrangement calme. Pas de peur. Pas de colère. Juste une sorte de lassitude profonde, comme si on venait de lui annoncer un contretemps mineur. Un retard. Un désagrément.
Elle est sous le choc.
Je le vois à ses mains. Elles tremblent. À peine. Mais assez pour que je remarque. À ses lèvres. Elles remuent, comme si elle voulait parler sans y parvenir. À ses yeux. Ils clignent trop vite, trop souvent.
Le choc. Rien d’autre pour l’instant. La peur viendra plus tard. La colère aussi. La révolte peut-être. Mais pour l’instant, elle est là, debout au milieu de la route, entourée d’inconnus masqués, et elle ne dit rien.
— Mademoiselle Deveraux, dit Gregor de sa voix grave. Vous allez venir avec nous. Sans résistance. Personne ne vous fera de mal.
Elle le regarde.
Elle ne répond pas.
— Mademoiselle ?
— Je vous entends.
Sa voix est claire. Pas de panique. Pas de fausset. Juste une note d’épuisement, comme si elle avait déjà traversé ce moment mille fois dans ses cauchemars.
— Vous allez monter sur ce cheval, derrière moi. Nous partons tout de suite.
— Où ?
— Vous le saurez quand vous y serez.
Elle hoche la tête. Elle s’approche du cheval. Ses jambes semblent faibles, mais elle ne tombe pas. Gregor l’aide à se hisser en croupe. Elle pose ses mains sur ses épaules sans hésiter.
Livia est capturée sans un cri.
Je ne peux plus détacher mes yeux d’elle.
Quelque chose en moi vacille. Je ne sais pas quoi. Une certitude, peut-être. Ou un doute. Je m’attendais à une proie facile. Une fille riche, gâtée, pleurnicharde. Je trouve une femme étrangement maîtresse d’elle-même, même dans l’horreur de l’enlèvement. Une femme qui ne crie pas. Une femme qui regarde l’abîme en face et ne cligne pas des yeux.
Les hommes se regroupent. Gregor donne un ordre silencieux d’un geste de la main. Ils s’éloignent en file indienne, prennent un sentier de traverse qui mène vers Thornfield par la forêt. Le carrosse reste là, abandonné. Les gardes dormiront jusqu’à l’aube. À leur réveil, ils ne sauront rien dire, rien décrire. Des ombres. Des masques. Une jeune fille enlevée sans une trace.
Derrière mon rideau d’arbres, je reste immobile.
Shadow souffle doucement. Je caresse son encolure sans y penser.
Livia vient de passer à côté de moi sans me voir. Le vent a porté son odeur jusqu’à mes narines. Un parfum subtil, presque effacé, de lavande et de peau propre.
Je ferme les yeux.
Quand je les rouvre, la colonne a disparu dans l’obscurité.
Je sors de ma cachette. Je m’approche du carrosse vide. Les gardes sont étendus sur le sol, quelques-uns gémissent doucement dans leur sommeil forcé. Le cocher, ligoté, me regarde avec des yeux horrifiés.
Je ne lui adresse pas la parole.
Je tourne mon cheval. Je prends le même sentier que mes hommes.
Devant moi, la forêt noire.
Derrière moi, la route vide.
Et au milieu, quelque part entre les arbres, une jeune fille silencieuse qu’on emmène vers mon manoir.
Je presse l’allure. Je veux arriver avant eux. Je veux être là quand elle posera le pied dans Thornfield pour la première fois.
Je veux voir ses yeux vides s’emplir de peur, ou de haine, ou de quelque chose d’autre que je ne saurais pas nommer.
La nuit sans lune m’avale.
Les arbres défilent. Le vent siffle.
Je pense à ma mère. À ma sœur.
— Ce soir, j’ai frappé, murmuré-je à leur intention.
Les flammes qui les ont consumées dansent encore devant mes yeux. Mais ce soir, une autre flamme est née. Plus froide. Plus dangereuse.
Celle d’une obsession qui vient à peine de commencer.
Quand la forêt s’éclaircit enfin et que les tours de Thornfield apparaissent dans la pénombre, je ralentis.
La porte du manoir est ouverte.
Mes hommes sont déjà là. Gregor aide Livia à descendre de cheval. Elle est livide. Ses jambes tremblent visiblement.
Elle lève la tête.
Elle voit Thornfield.
Elle voit ses murs noirs, ses tours crénelées, ses fenêtres obscures.
Elle voit le tombeau de ma mère, de ma sœur, de tout ce que j’ai aimé.
Et elle sait, sans que personne ne lui dise, qu’elle vient d’entrer dans un piège dont elle ne sortira pas indemne.
Moi, je reste dans l’ombre de l’entrée.
Je la regarde.
Elle ne me voit pas.
Pas encore.
Mais quand elle me verra, quand nos regards se croiseront pour la première fois, rien ne sera plus jamais comme avant.
La vengeance a un visage.
Le mien.
Et ce visage, Livia Deveraux va apprendre à le connaître.
Très bientôt.
Chapitre 4LiviaJe me réveille dans une chambre inconnue.L'odeur est la première chose qui me frappe. Une odeur de pierre humide, de cendre froide, de métal rouilli et de renfermé. Mes narines se pincent. Ma gorge se serre. J'ouvre les yeux lentement, avec peine, comme si mes paupières étaient en plomb. La chambre est obscure. Une faible lueur orangée vacille dans la cheminée, mais le feu est mourant, réduit à quelques braises qui crépitent à peine. Les ombres dansent sur les murs. Des murs de pierre. Grossiers. Froids. Gigantesques. Je cligne des yeux, plusieurs fois, espérant que le cauchemar se dissipe.Il ne se dissipe pas.Je suis allongée sur un lit étroit, dur, recouvert d'une couverture de laine rêche qui gratte ma peau à travers ma robe. Ma robe. La robe bleu nuit de voyage. Je suis encore habillée. Mes cheveux sont défaits, en désordre, collés à mes tempes par une sueur froide. Ma nuque me fait mal. Mes poignets aussi. Je lève mes mains devant mes yeux. Pas d'entailles. Pa
Chapitre 3AlexanderLa route de Sterling est déserte.Je le sais sans y être. Je connais cette route par cœur. Je l’ai arpentée des dizaines de fois, à cheval, de nuit, à l’affût, à guetter le bon moment, la bonne date, la bonne heure. Ce soir est le bon soir. Livia Deveraux quitte le manoir familial pour rejoindre son futur époux. Demain, elle aurait été Comtesse. Protégée. Intouchable. Ce soir, elle n’est qu’une passagère dans un carrosse, entourée de gardes fatigués et d’un cocher qui n’a pas vu le danger depuis vingt ans.Mes hommes sont en place.Je ne suis pas avec eux. Je ne dois pas être vu. Je reste en retrait, caché derrière un rideau d’arbres, assez près pour entendre, assez loin pour ne pas être découvert.Le vent souffle du nord. Il charrie l’odeur de la terre humide, des feuilles mortes, et plus loin, très loin, celle du sel. La mer n’est pas loin de Thornfield. La mer est toujours là, témoin silencieux de mes nuits sans sommeil.J’attends.Mon cheval, un étalon noir du
Chapitre 2LiviaManoir Deveraux, veille de noces.La dentelle gratte ma gorge. Je tourne la tête vers la gauche, puis vers la droite. La robe est belle. On me l’a dit cent fois aujourd’hui. Belle. Ravissante. Éclatante. Les mots tournent dans ma tête comme des mouches autour d’un cadavre. Je les chasse d’un geste las de la main.J’ai dix-neuf ans. Mon reflet dans le miroir me renvoie l’image d’une jeune femme que l’on dit d’une beauté rare et mélancolique. Mes cheveux sont bruns, épais, ondulés, cascadant naturellement sur mes épaules sans avoir besoin d’artifices. Mes yeux sont d’un bleu pâle, presque transparents, souvent comparés à des lacs gelés où l’on ne voit jamais le fond. Mon visage est fin, délicat, avec des pommettes hautes et une bouche aux lèvres pleines mais rarement souriantes. Ma peau est claire, presque laiteuse, contrastant avec l’ébène de mes cheveux. Je suis mince, élancée, avec une silhouette élégante que les couturiers disent parfaite pour les robes à la mode. O
Chapitre 1AlexanderThornfield, nuit sans lune.La pierre est froide sous mes doigts. Je les pose contre le mur du couloir, lentement, comme si je pouvais sentir les battements de ce manoir mort. Rien. Pas de pouls. Pas de chaleur. Juste l’humidité qui imprègne les murs depuis des siècles et cette odeur de cire ancienne et de bois verni qui ne s’en va jamais, qui s’accroche aux rideaux, aux tapisseries, à ma peau.Je marche sans bruit. Mes bottes effleurent les dalles usées par les générations. Chaque pas est un murmure. Chaque murmure est un souvenir. Le manoir se tait autour de moi, mais ses fantômes parlent. Je les entends. Je les entends toujours.La galerie des portraits se trouve au fond du couloir nord, là où le vent ne pénètre jamais, là où même la lumière du jour semble avoir peur de s’aventurer. Je pousse la porte. Le bois cède avec un gémissement à peine audible. L’air à l’intérieur est plus lourd, plus ancien, comme si le temps s’était figé un soir d’incendie pour ne plus







