Se connecterChapitre 57
Livia
Nous avons quitté la cave, nous avons remonté l'escalier en colimaçon dont les marches de pierre usées par les siècles semblaient interminables, et nous avons commencé à fouiller le château, pièce par pièce, couloir par couloir, sans relâche, sans repos, sans jamais nous arrêter pour manger ou pour dormir. Alexander marche devant moi, une torche à
Chapitre 87AlexanderLa grande salle est pleine.Je les ai tous fait convoquer à la première heure, les servantes, les valets, les palefreniers, les cuisinières, jusqu'au vieux jardinier qui ne monte jamais au château. Ils sont debout, alignés contre les murs de pierre, les mains croisées devant eux, et ils me regardent comme ils m'ont toujours regardé : avec cette terreur muette qui me précédait dans chaque couloir depuis dix ans. Gideon se tient au premier rang, son visage de couteau fermé. Marta est là aussi, ses doigts usés crispés sur son tablier blanc.Je n'ai pas l'habitude de parler devant eux. Je n'ai jamais eu à le faire. Mes ordres passaient par Gideon, mes volontés tombaient comme des sentences. Aujourd'hui, je dois me tenir debout devant eux, et j'ai la bouche sèc
Chapitre 86LiviaJe descends l'escalier de pierre, la main sur la rampe froide, et je souris.Pas un sourire de convenance, pas ce rictus que les duchesses arborent dans les salons. Un vrai. Celui qui monte des côtes et qu'on ne peut pas retenir. Ma joue gauche brûle encore un peu de la gifle que je lui ai donnée. Mes jambes sont lourdes d'une manière que je ne connaissais pas. Et je souris.Le feu est déjà allumé dans la petite salle du matin. La lumière est pâle, l'air sent le pain chaud et la cire. Je m'assois, je me sers du thé, et mes mains ne tremblent pas. C'est cela qui m'étonne le plus. Après une nuit comme celle-là, après un matin comme celui-là, mes mains ne tremblent pas.La porte s'ouvre derrière moi. Je ne me retourne pas. Je connais ce pas.
Chapitre 85AlexanderJe me réveille avant elle.La lumière est grise, froide, implacable. Elle tombe sur le drap, sur son épaule nue, sur ses cheveux répandus comme une tache d'encre sur le lin. Elle dort. Sa respiration est lente, régulière. Elle n'a pas crié cette nuit. Elle n'a pas cherché la porte.Moi, si.Je suis assis au bord du lit, les pieds sur la pierre glacée, et je la regarde comme un homme regarde une chose qu'il s'apprête à perdre. Le feu est mort. La chambre sent la cendre froide.Elle va se réveiller. Elle va ouvrir les yeux. Et dans cet instant, avant qu'elle ne parle, avant qu'elle ne sourie, je verrai la vérité sur son visage. Le regret. L'horreur d'avoir cédé à l'homme qui l'a enlevée.
Chapitre 84LiviaLa porte se referme derrière moi. Le feu crépite. Il est là, debout près de la fenêtre, et il ne se retourne pas tout de suite.— Vous devriez partir, Livia.Sa voix est rauque, méconnaissable.— Vous n'êtes pas obligée de rester. Ni ce soir, ni jamais. Je vous ai rendu votre liberté, souvenez-vous. Elle ne s'arrête pas au seuil de ma chambre.— Vous voulez vraiment que je parte ?Il ne répond pas. Ses épaules se soulèvent, retombent. Je m'avance, mes pieds nus froids sur la pierre, et je m'arrête à quelques pas de lui.— Alexander. Regardez-moi.Il se retourne lentement. Et ce que je vois dans ses yeux gris me serre la gorge : ce n'est pas du désir, c'est de la terreur. Une terreur d'enfant.— Je ne sais pas faire ça, dit-il dans un souffle. Je ne sais pas être... doux. Je n'ai pas touché quelqu'un sans lui faire de mal depuis dix ans.— Vous m'avez touchée, ce matin. Vous m'avez embrassée.— Ce n'était qu'un baiser.— C'était tout. Et vous ne m'avez pas fait de mal
Chapitre 83AlexanderLes paroles de Livia ont balayé mes dernières résistances, elles ont fait tomber les dernières murailles que j'avais érigées autour de mon cœur, et je reste là, immobile, les mains posées sur les siennes, à la regarder avec une gratitude qui me submerge tout entier. Elle ne veut pas de mes excuses, elle ne veut pas de mon repentir, elle veut mon amour, elle veut ma confiance, elle veut que je cesse de fuir et que je l'accepte enfin comme le cadeau qu'elle est. Et dans ses yeux verts, dans ce regard d'émeraude qui a traversé mes ténèbres pour venir me chercher, je vois une vérité si pure, si lumineuse, qu'elle efface d'un coup toutes mes peurs et tous mes doutes.Elle se hisse sur la pointe des pieds, elle pose ses lèvres sur les miennes, et ce baiser, ce deuxième baiser, est u
Chapitre 82LiviaLes mots d'Alexander résonnent dans le silence de la bibliothèque, ils se heurtent aux murs de pierre et reviennent vers moi comme des échos de sa souffrance, et je sens mon cœur se serrer dans ma poitrine en voyant cet homme que j'aime se replier sur lui-même, se flageller, se punir pour des crimes qu'il a déjà expiés mille fois. Il est là, devant moi, les poings serrés, les mâchoires crispées, les yeux baissés comme un coupable devant son juge, et il me demande pardon, il me supplie de lui pardonner un baiser, un simple baiser, comme si ce geste d'amour était une faute impardonnable, comme si sa bouche sur la mienne était un crime de plus à ajouter à la liste de ses péchés.Je m'approche de lui, je réduis la distance qu'il a mise entre nous, et je pose mes mains sur
Chapitre 5AlexanderL'aube est grise, une aube sans soleil, sans éclat, une simple dilution de l'obscurité en un jour pâle et maladif qui semble hésiter à se lever tout à fait. Je n'ai pas dormi, je n'ai même pas essayé, et mon corps tout entier est tendu comme la corde d'un arc juste avant la déc
Chapitre 4LiviaJe me réveille dans une chambre inconnue.L'odeur est la première chose qui me frappe. Une odeur de pierre humide, de cendre froide, de métal rouilli et de renfermé. Mes narines se pincent. Ma gorge se serre. J'ouvre les yeux lentement, avec peine, comme si mes paupières étaient en
Chapitre 3AlexanderLa route de Sterling est déserte.Je le sais sans y être. Je connais cette route par cœur. Je l’ai arpentée des dizaines de fois, à cheval, de nuit, à l’affût, à guetter le bon moment, la bonne date, la bonne heure. Ce soir est le bon soir. Livia Deveraux quitte le manoir famil
Chapitre 2LiviaManoir Deveraux, veille de noces.La dentelle gratte ma gorge. Je tourne la tête vers la gauche, puis vers la droite. La robe est belle. On me l’a dit cent fois aujourd’hui. Belle. Ravissante. Éclatante. Les mots tournent dans ma tête comme des mouches autour d’un cadavre. Je les c







