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Chapitre 2

last update publish date: 2026-05-21 17:00:23

Chapitre 2

Livia

Manoir Deveraux, veille de noces.

La dentelle gratte ma gorge. Je tourne la tête vers la gauche, puis vers la droite. La robe est belle. On me l’a dit cent fois aujourd’hui. Belle. Ravissante. Éclatante. Les mots tournent dans ma tête comme des mouches autour d’un cadavre. Je les chasse d’un geste las de la main.

J’ai dix-neuf ans. Mon reflet dans le miroir me renvoie l’image d’une jeune femme que l’on dit d’une beauté rare et mélancolique. Mes cheveux sont bruns, épais, ondulés, cascadant naturellement sur mes épaules sans avoir besoin d’artifices. Mes yeux sont d’un bleu pâle, presque transparents, souvent comparés à des lacs gelés où l’on ne voit jamais le fond. Mon visage est fin, délicat, avec des pommettes hautes et une bouche aux lèvres pleines mais rarement souriantes. Ma peau est claire, presque laiteuse, contrastant avec l’ébène de mes cheveux. Je suis mince, élancée, avec une silhouette élégante que les couturiers disent parfaite pour les robes à la mode. On me trouve belle. Je m’en moque. La beauté ne m’a jamais apporté la liberté. La beauté ne m’a jamais permis de choisir ma vie. La beauté m’a vendue à un comte que je n’aime pas.

— Mademoiselle, tenez donc tranquille, soupire Élise derrière moi.

Elle tire sur un ruban, ajuste une épaule, époussette un pli imaginaire. Elle est fière de son travail. Elle devrait l’être. La robe est magnifique. C’est dommage que la mariée ne le soit pas.

Je me regarde dans le miroir.

Le miroir me regarde.

Nous nous dévisageons depuis une heure, lui et moi. Je cherche une émotion sur mon visage. Je n’en trouve aucune. Mes yeux sont deux lacs gelés. Ma bouche une ligne parfaite et figée. Mes joues, pâles comme la neige. Mes cheveux bruns, qu’on a tressés avec des perles, tombent sur mon épaule gauche. Ils sont lourds. Tout est lourd, ce soir. La robe, mes bras, mon cœur.

Je n’ai pas de cœur. Non, c’est faux. J’ai un cœur. Il bat. Je le sens contre mes côtes. Il bat pour rien. Pour personne. Pour demain, qui sera un enterrement en blanc.

Demain, j’épouse le Comte de Sterling.

Je répète cette phrase dans ma tête. Je la répète encore. Les mots n’ont toujours aucun sens.

Le Comte de Sterling. Un titre. Des terres. Une fortune. Une réputation de gentleman froid et distant. Je l’ai rencontré trois fois. Trois brèves entrevues sous l’œil vigilant de mon père. Trois après-midi passés à boire du thé dans un salon trop chauffé, à échanger des banalités sur la pluie, sur la récolte de blé, sur la couleur des rideaux. Rien de plus. Jamais un regard trop long. Jamais une main qui se pose sur la mienne. Jamais un sourire qui ne soit pas poli et convenable.

Je ne l’aime pas.

Bien sûr que non.

Comment aimerait-on un homme qu’on ne connaît pas ?

— Vous êtes magnifique, Mademoiselle, souffle Élise en reculant d’un pas.

Elle joint les mains, les yeux brillants. Elle est émue. Pas moi.

— Merci, Élise.

Ma voix est plate, sans vie. Elle le remarque. Ses sourcils se froncent une fraction de seconde avant qu’elle ne retrouve son sourire professionnel.

— Voulez-vous que je défasse les tresses ? Il se fait tard. Vous devez vous reposer pour demain.

— Non. Laissez.

Je ne veux pas qu’elle touche à la coiffure. Je ne veux pas qu’elle touche à quoi que ce soit. Je veux rester là, devant ce miroir, à regarder cette étrangère en robe blanche qui me fixe avec des yeux vides.

Elle n’est pas moi. Elle ne peut pas être moi.

Moi, j’aimais courir dans les prés quand j’étais petite. Moi, je riais aux éclats en chatouillant mon chien. Moi, je lisais des romans d’amour sous les draps la nuit, en cachette de ma gouvernante, en rêvant d’un baiser, d’une passion, d’un homme qui me regarderait comme si j’étais la seule femme au monde.

Cette fille-là est morte quelque part entre mes quinze et mes dix-huit ans. Elle s’est éteinte doucement, à chaque refus qu’on lui opposait, à chaque projet qu’on faisait pour elle sans la consulter, à chaque fois qu’on lui rappelait qu’elle n’était qu’une fille et qu’une fille obéit.

— Je vais chercher de l’eau chaude, dit Élise.

— Oui.

Elle sort. La porte claque doucement. Je suis seule.

Je m’approche du miroir. Mes doigts effleurent le verre froid. L’autre Livia m’imite. Nos doigts se touchent sans se toucher. Nos regards se croisent sans se voir.

Demain, je serai Comtesse de Sterling. Demain, j’appartiendrai à un homme. Mon corps, mon nom, mon avenir. Tout lui reviendra. Et moi dans tout ça ? Rien. Une ombre. Un accessoire. Un ventre pour héritiers.

Je serre les mâchoires. Je sens mes dents grincer légèrement. Non. Pas de colère. La colère est inutile. Mon père me l’a appris. La colère défigure. La colère déplaît. Une femme bien élevée ne montre pas sa colère. Une femme bien élevée baisse les yeux et se tait.

Je baisse les yeux.

Mes mains sont posées sur la jupe de la robe. La dentelle est douce sous mes paumes. Si douce. Comme un mensonge. Les voiles du mariage sont doux. La cage dorée est douce. On ne sent pas le métal tant qu’on n’essaie pas de s’envoler.

— Livia ?

La voix de mon père. Derrière la porte.

— Oui, père.

— Je peux entrer ?

— Oui.

La porte s’ouvre. Mon père entre. Il est grand, large d’épaules, les cheveux grisonnants et le regard fatigué. Il porte sa robe de chambre bleue et tient un verre de brandy à la main. Il s’arrête en me voyant.

— Mon Dieu, dit-il.

Il me regarde. Vraiment. Pas comme il regarde ses comptes ou ses domestiques. Il me regarde comme s’il me voyait pour la première fois.

— Tu es si belle.

— Merci, père.

Il s’approche. Sa main se lève, hésite, puis se pose sur mon épaule. La pression est légère. Presque tendre. Presque.

— Demain, ma fille, ta vie change.

— Je sais.

— Sterling est un bon parti. Il te traitera bien.

— Je sais.

— Tu seras heureuse.

Je lève les yeux vers lui. Nos regards se rencontrent dans le miroir. Le sien est suppliant. Il a besoin que je le croie. Il a besoin que je lui dise oui, que je lui sourie, que je le rassure sur le fait qu’il n’a pas vendu sa fille à un inconnu pour éponger ses dettes.

Je ne souris pas.

— Je serai ce qu’il voudra que je sois.

Sa main se retire. Il recule d’un pas.

— Livia…

— Je ferai mon devoir, père. Comme vous me l’avez appris.

Le silence s’installe entre nous. Lourd. Gênant. Il tousse, boit une gorgée de brandy, regarde le parquet.

— Je voulais juste… te souhaiter une bonne nuit.

— Bonne nuit, père.

Il se dirige vers la porte. Il s’arrête sur le seuil. Il ne se retourne pas.

— Je suis fier de toi, Livia.

— Merci.

Il sort.

La porte se referme.

Je reste seule.

Le miroir me renvoie l’image de la mariée. La belle mariée. La mariée aux yeux vides.

Je pense à Sterling. À ses mains que je n’ai jamais touchées. À son odeur que je ne connais pas. À son lit où je dormirai demain. À son corps qui s’approchera du mien dans le noir.

Un frisson me parcourt. Pas de peur. Pas d’attente. Rien. Un vide immense qui s’étend en moi comme un désert.

Pourquoi n’ai-je pas fui ?

Je pourrais. La nuit est noire. Les chemins sont libres. J’ai de l’argent caché dans un tiroir. Je pourrais courir vers la mer, prendre un bateau, disparaître.

Mais où irais-je ? Qui serais-je sans le nom des Deveraux ? Une fille seule. Une proie.

Je suis déjà une proie. Au moins ici, je sais à quel chasseur j’appartiens.

Mes doigts tremblent. Je les serre contre ma jupe pour les calmer.

— Tu n’as pas peur, me dis-je à voix basse. Tu n’as plus peur de rien.

C’est un mensonge. J’ai peur. Pas de Sterling. Pas du mariage. J’ai peur du vide. J’ai peur de devenir cette femme sans âme qu’on attend de moi. J’ai peur d’oublier un jour que j’ai eu des rêves.

Un bruit soudain. Des pas dans le couloir. Plusieurs personnes. Des chuchotements.

Je tourne la tête vers la porte.

— Élise ?

Personne ne répond.

Les pas s’éloignent. Un rire étouffé. Une porte qu’on ferme.

Les domestiques parlent de moi. De demain. Du mariage. De ce qu’ils mangent au repas de noces.

Je me retourne vers le miroir.

Je défais une à une les tresses. Les perles tombent sur le parquet. Clac. Clac. Clac. Chaque chute est une petite mort.

Mes cheveux se déploient sur mes épaules. Bruns, épais, vivants. Au moins eux sont vivants.

La robe est encore belle. Moi, je ne sais plus.

Demain, j’épouse un homme que je n’aime pas.

Je souffle la bougie.

La chambre plonge dans l’obscurité.

Je ne vois plus mon reflet.

Mais je sais qu’il est là, dans le noir, les yeux toujours aussi vides, à m’attendre.

Le vent frappe à la fenêtre. Je frissonne.

Demain. Sterling. La cage.

Et si je n’arrivais jamais jusqu’à lui ?

La pensée traverse mon esprit comme un éclair. Je la chasse aussitôt. Quelle idiote. Bien sûr que j’arriverai. Les carrosses ne se perdent pas. Les mariées ne disparaissent pas.

Mais quelque chose, quelque part, vient de changer.

Je ne sais quoi.

Un mauvais pressentiment.

Ou peut-être un espoir.

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