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Chapitre 2

last update publish date: 2026-06-27 05:00:35

Chapitre 2

Lyséa

Le matin se lève sur Port-Lamartine dans un dégradé de gris et de blanc qui ressemble à une aquarelle trop diluée, les couleurs délavées par le vent et l'humidité qui remonte du port. Je n'ai pas dormi, ou si peu que le sommeil n'a fait que frôler mon front sans jamais s'y poser vraiment. J'ai compté les fissures au plafond, les gouttes de la fuite dans la salle de bain, les coups de cloche de l'église qui égrènent les heures avec une régularité de métronome. Quand l'aube a percé à travers les rideaux, j'étais déjà debout, habillée, le visage passé à l'eau froide, prête à affronter ce que je suis venue faire ici sans vraiment savoir si j'en avais la force.

La glace de la salle de bain me renvoie un reflet que je ne reconnais pas tout à fait. Mes yeux sont cernés de mauve, mes pommettes saillent plus qu'avant, et mes cheveux, que je portais longs et flous il y a quatre ans, sont coupés courts, sévères, une coupe de femme qui n'a plus de temps à perdre avec des mèches folles et des apparences. J'ai trente-deux ans et j'en parais dix de plus, ou peut-être dix de moins selon la lumière, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Le temps s'est étiré et contracté autour de moi depuis le jour où j'ai signé ces papiers, depuis ce moment où ma vie a basculé dans un trou noir dont je n'émerge qu'aujourd'hui, hagarde et méfiante.

Je descends prendre un café dans la salle commune de l'hôtel, une pièce étroite au carrelage défraîchi et aux tables bancales. Le patron, un homme bedonnant qui sent la cigarette froide et les regrets, me regarde par-dessus son comptoir avec une curiosité à peine dissimulée. Les étrangers sont rares à Port-Lamartine en novembre, et une femme seule, sans alliance, sans mari, sans bagages autres qu'un sac de voyage élimé, c'est une énigme qui titille sa matinée. Je fais semblant de ne pas voir son regard, je bois mon café noir à petites gorgées brûlantes, et je sors dans la rue mouillée sans un mot.

La ville s'éveille avec lenteur, comme un vieillard qui se lève de son lit en prenant soin de ne pas froisser ses os. Les volets des boutiques se lèvent un à un, les rideaux de fer crissent dans la brume, et les premiers passants pressent le pas sur les trottoirs luisants de pluie. L'odeur du pain chaud s'échappe de la boulangerie au coin de la place, se mêle à celle de la marée basse et du goémon qui pourrit sur les rochers en contrebas. J'ai arpenté ces rues pendant vingt ans, j'ai usé ces pavés sous mes semelles d'enfant puis de jeune femme, et chaque coin de rue me reconnaît, chaque façade me renvoie un souvenir que je croyais avoir classé sans suite. La mercerie où ma mère achetait son fil à broder, la librairie où je dévorais des romans d'aventures en rêvant de m'échapper, le square avec le vieux kiosque à musique où j'ai échangé mon premier baiser avec un garçon dont j'ai oublié le prénom mais pas le goût de réglisse sur ses lèvres. Tout est là, intact, préservé comme une relique, comme si Port-Lamartine avait été mise sous cloche le jour de mon départ et n'avait jamais repris sa respiration.

L'agence immobilière occupe l'angle de la place principale, une devanture cossue avec des lettres dorées sur fond vert émeraude et des photos de villas luxueuses en vitrine, des villas qui surplombent la mer avec l'arrogance des fortunes anciennes. Je pousse la porte et une clochette tinte au-dessus de ma tête, un son grêle et joyeux qui détonne avec l'état de mes nerfs. L'intérieur est climatisé, trop propre, trop poli. Une odeur de papier glacé et de détergent flotte dans l'air, et une secrétaire trop maquillée, les lèvres d'un rouge agressif, lève les yeux de son écran avec un sourire professionnel qui s'efface presque immédiatement quand elle croise mon regard.

— Madame Belmont ?

Sa voix est montée d'une octave, une pointe d'incrédulité ou de gêne mal réprimée. Je hoche la tête sans sourire. Elle me reconnaît. Bien sûr qu'elle me reconnaît. Dans une ville comme Port-Lamartine, où les familles se connaissent depuis trois générations et où les ragots remplacent les journaux, tout le monde sait qui je suis, tout le monde connaît l'histoire de la femme qui a quitté Kaelan Dorsay du jour au lendemain, sans un mot, sans une explication, comme une voleuse dans la nuit. La rumeur a dû enfler, se déformer, devenir une légende noire qu'on se raconte à voix basse dans les dîners. La femme infidèle, la femme ingrate, la femme qui a brisé le cœur de l'héritier Dorsay et qui a disparu sans laisser de traces. C'est ce qu'ils disent de moi. C'est ce qu'ils se répètent depuis quatre ans.

Je m'avance vers le bureau, le dos raide, le regard fixe, en espérant que mon visage ne trahit rien de la tempête qui fait rage sous mon sternum. L'agent immobilier sort de son bureau, un jeune homme blond au costume trop grand pour lui, les tempes moites, le sourire nerveux. Il est trop jeune pour m'avoir connue à l'époque, mais il a été briefé, c'est évident, et il évite mon regard comme on évite la trajectoire d'une balle.

Il m'invite à m'asseoir, me propose un café que je refuse, et ouvre un dossier cartonné sur la table qui nous sépare. Ses doigts tripotent nerveusement le coin des pages, et je sens monter en moi une angoisse qui n'a rien de rationnel, une boule froide qui se forme dans mon ventre et qui remonte lentement vers ma gorge.

— Madame Belmont, je suis désolé, mais la vente de la maison des Vagues est actuellement bloquée.

Le mot tombe comme un couperet. Bloquée. Mon sang se glace. Je sens le flux vital refluer de mes joues, de mes mains, de mes lèvres, et je dois faire un effort conscient pour ne pas agripper l'accoudoir de mon fauteuil.

— Bloquée comment ?

Ma voix est calme, trop calme, une voix de glace que je ne me connaissais pas. L'agent échange un regard avec la secrétaire, un regard rapide, furtif, mais qui en dit plus long qu'un discours. Il se racle la gorge.

— Un acheteur a fait une offre il y a plusieurs mois, une offre bien au-dessus du prix du marché, et il a versé un acompte conséquent. Le dossier est en suspens pour des raisons administratives, mais tant que cette offre n'est pas officiellement retirée, nous ne pouvons pas remettre le bien en vente.

— Quel acheteur ?

— L'acheteur a souhaité rester anonyme, madame.

Anonyme. Le mot résonne dans l'air climatisé comme une porte de prison qui se referme. Quelqu'un a posé une option sur la maison de ma mère avant même que je sois officiellement propriétaire, avant même que le notaire ne m'envoie les clés, avant même que j'aie décidé de revenir. Quelqu'un savait que la maison serait à vendre, quelqu'un l'a attendue, quelqu'un l'a bloquée. Quelqu'un savait que je reviendrais.

Je me lève sans un mot de plus, sans un au revoir, sans une poignée de main, et je sors de l'agence avec la sensation que les murs se sont refermés dans mon dos. L'air du dehors est vif et salé, il me gifle les joues, mais l'oxygène ne monte pas jusqu'à mes poumons, il reste coincé quelque part entre ma gorge et ma poitrine, avec la peur, avec la colère, avec cette certitude glacée qui s'insinue dans mes veines.

Quelqu'un m'attendait.

Je marche sans but dans les rues de la ville, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le col relevé jusqu'aux oreilles. Les passants me croisent sans s'arrêter, certains détournent les yeux, d'autres me jettent un coup d'œil furtif et pressent le pas, et je ne sais pas si c'est de la gêne ou de la répulsion, je ne sais pas ce qu'on leur a raconté sur mon compte pendant ces quatre années d'absence. Le port est désert à cette heure, les bateaux de pêche dansent mollement sur l'eau grise, leurs mâts cliquettent dans le vent, et les mouettes tournoient en piaillant au-dessus des filets qui sèchent sur les quais. Je m'arrête contre la rambarde glacée, le regard perdu sur l'horizon, et je respire enfin, de grandes goulées d'air marin qui sentent le sel et le gazole et la mélancolie.

Quelqu'un a bloqué la vente. Quelqu'un d'assez riche pour proposer le double du prix du marché sans sourciller, d'assez puissant pour faire geler un dossier administratif pendant des mois sans que personne ne pose de questions, d'assez patient pour attendre que je réapparaisse à la surface du monde comme un bouchon qu'on croyait coulé.

Je ne connais qu'une seule personne dans cette ville qui possède ce pouvoir et cet argent. Une seule personne qui aurait intérêt à me retenir prisonnière de Port-Lamartine, à m'empêcher de fuir une seconde fois. Je refuse de prononcer son nom, même dans le silence de ma tête, parce que le nommer lui donne un pouvoir que je ne suis pas prête à lui accorder, une réalité que je refuse d'accepter. Mais je sais. Je sais qu'il sait. Je sais qu'il m'attend.

Et je sais que je ne pourrai pas lui échapper.

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