LOGINChapitre 2
Lyséa
Le matin se lève sur Port-Lamartine dans un dégradé de gris et de blanc qui ressemble à une aquarelle trop diluée, les couleurs délavées par le vent et l'humidité qui remonte du port. Je n'ai pas dormi, ou si peu que le sommeil n'a fait que frôler mon front sans jamais s'y poser vraiment. J'ai compté les fissures au plafond, les gouttes de la fuite dans la salle de bain, les coups de cloche de l'église qui égrènent les heures avec une régularité de métronome. Quand l'aube a percé à travers les rideaux, j'étais déjà debout, habillée, le visage passé à l'eau froide, prête à affronter ce que je suis venue faire ici sans vraiment savoir si j'en avais la force.
La glace de la salle de bain me renvoie un reflet que je ne reconnais pas tout à fait. Mes yeux sont cernés de mauve, mes pommettes saillent plus qu'avant, et mes cheveux, que je portais longs et flous il y a quatre ans, sont coupés courts, sévères, une coupe de femme qui n'a plus de temps à perdre avec des mèches folles et des apparences. J'ai trente-deux ans et j'en parais dix de plus, ou peut-être dix de moins selon la lumière, je ne sais plus, je ne veux plus savoir. Le temps s'est étiré et contracté autour de moi depuis le jour où j'ai signé ces papiers, depuis ce moment où ma vie a basculé dans un trou noir dont je n'émerge qu'aujourd'hui, hagarde et méfiante.
Je descends prendre un café dans la salle commune de l'hôtel, une pièce étroite au carrelage défraîchi et aux tables bancales. Le patron, un homme bedonnant qui sent la cigarette froide et les regrets, me regarde par-dessus son comptoir avec une curiosité à peine dissimulée. Les étrangers sont rares à Port-Lamartine en novembre, et une femme seule, sans alliance, sans mari, sans bagages autres qu'un sac de voyage élimé, c'est une énigme qui titille sa matinée. Je fais semblant de ne pas voir son regard, je bois mon café noir à petites gorgées brûlantes, et je sors dans la rue mouillée sans un mot.
La ville s'éveille avec lenteur, comme un vieillard qui se lève de son lit en prenant soin de ne pas froisser ses os. Les volets des boutiques se lèvent un à un, les rideaux de fer crissent dans la brume, et les premiers passants pressent le pas sur les trottoirs luisants de pluie. L'odeur du pain chaud s'échappe de la boulangerie au coin de la place, se mêle à celle de la marée basse et du goémon qui pourrit sur les rochers en contrebas. J'ai arpenté ces rues pendant vingt ans, j'ai usé ces pavés sous mes semelles d'enfant puis de jeune femme, et chaque coin de rue me reconnaît, chaque façade me renvoie un souvenir que je croyais avoir classé sans suite. La mercerie où ma mère achetait son fil à broder, la librairie où je dévorais des romans d'aventures en rêvant de m'échapper, le square avec le vieux kiosque à musique où j'ai échangé mon premier baiser avec un garçon dont j'ai oublié le prénom mais pas le goût de réglisse sur ses lèvres. Tout est là, intact, préservé comme une relique, comme si Port-Lamartine avait été mise sous cloche le jour de mon départ et n'avait jamais repris sa respiration.
L'agence immobilière occupe l'angle de la place principale, une devanture cossue avec des lettres dorées sur fond vert émeraude et des photos de villas luxueuses en vitrine, des villas qui surplombent la mer avec l'arrogance des fortunes anciennes. Je pousse la porte et une clochette tinte au-dessus de ma tête, un son grêle et joyeux qui détonne avec l'état de mes nerfs. L'intérieur est climatisé, trop propre, trop poli. Une odeur de papier glacé et de détergent flotte dans l'air, et une secrétaire trop maquillée, les lèvres d'un rouge agressif, lève les yeux de son écran avec un sourire professionnel qui s'efface presque immédiatement quand elle croise mon regard.
— Madame Belmont ?
Sa voix est montée d'une octave, une pointe d'incrédulité ou de gêne mal réprimée. Je hoche la tête sans sourire. Elle me reconnaît. Bien sûr qu'elle me reconnaît. Dans une ville comme Port-Lamartine, où les familles se connaissent depuis trois générations et où les ragots remplacent les journaux, tout le monde sait qui je suis, tout le monde connaît l'histoire de la femme qui a quitté Kaelan Dorsay du jour au lendemain, sans un mot, sans une explication, comme une voleuse dans la nuit. La rumeur a dû enfler, se déformer, devenir une légende noire qu'on se raconte à voix basse dans les dîners. La femme infidèle, la femme ingrate, la femme qui a brisé le cœur de l'héritier Dorsay et qui a disparu sans laisser de traces. C'est ce qu'ils disent de moi. C'est ce qu'ils se répètent depuis quatre ans.
Je m'avance vers le bureau, le dos raide, le regard fixe, en espérant que mon visage ne trahit rien de la tempête qui fait rage sous mon sternum. L'agent immobilier sort de son bureau, un jeune homme blond au costume trop grand pour lui, les tempes moites, le sourire nerveux. Il est trop jeune pour m'avoir connue à l'époque, mais il a été briefé, c'est évident, et il évite mon regard comme on évite la trajectoire d'une balle.
Il m'invite à m'asseoir, me propose un café que je refuse, et ouvre un dossier cartonné sur la table qui nous sépare. Ses doigts tripotent nerveusement le coin des pages, et je sens monter en moi une angoisse qui n'a rien de rationnel, une boule froide qui se forme dans mon ventre et qui remonte lentement vers ma gorge.
— Madame Belmont, je suis désolé, mais la vente de la maison des Vagues est actuellement bloquée.
Le mot tombe comme un couperet. Bloquée. Mon sang se glace. Je sens le flux vital refluer de mes joues, de mes mains, de mes lèvres, et je dois faire un effort conscient pour ne pas agripper l'accoudoir de mon fauteuil.
— Bloquée comment ?
Ma voix est calme, trop calme, une voix de glace que je ne me connaissais pas. L'agent échange un regard avec la secrétaire, un regard rapide, furtif, mais qui en dit plus long qu'un discours. Il se racle la gorge.
— Un acheteur a fait une offre il y a plusieurs mois, une offre bien au-dessus du prix du marché, et il a versé un acompte conséquent. Le dossier est en suspens pour des raisons administratives, mais tant que cette offre n'est pas officiellement retirée, nous ne pouvons pas remettre le bien en vente.
— Quel acheteur ?
— L'acheteur a souhaité rester anonyme, madame.
Anonyme. Le mot résonne dans l'air climatisé comme une porte de prison qui se referme. Quelqu'un a posé une option sur la maison de ma mère avant même que je sois officiellement propriétaire, avant même que le notaire ne m'envoie les clés, avant même que j'aie décidé de revenir. Quelqu'un savait que la maison serait à vendre, quelqu'un l'a attendue, quelqu'un l'a bloquée. Quelqu'un savait que je reviendrais.
Je me lève sans un mot de plus, sans un au revoir, sans une poignée de main, et je sors de l'agence avec la sensation que les murs se sont refermés dans mon dos. L'air du dehors est vif et salé, il me gifle les joues, mais l'oxygène ne monte pas jusqu'à mes poumons, il reste coincé quelque part entre ma gorge et ma poitrine, avec la peur, avec la colère, avec cette certitude glacée qui s'insinue dans mes veines.
Quelqu'un m'attendait.
Je marche sans but dans les rues de la ville, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le col relevé jusqu'aux oreilles. Les passants me croisent sans s'arrêter, certains détournent les yeux, d'autres me jettent un coup d'œil furtif et pressent le pas, et je ne sais pas si c'est de la gêne ou de la répulsion, je ne sais pas ce qu'on leur a raconté sur mon compte pendant ces quatre années d'absence. Le port est désert à cette heure, les bateaux de pêche dansent mollement sur l'eau grise, leurs mâts cliquettent dans le vent, et les mouettes tournoient en piaillant au-dessus des filets qui sèchent sur les quais. Je m'arrête contre la rambarde glacée, le regard perdu sur l'horizon, et je respire enfin, de grandes goulées d'air marin qui sentent le sel et le gazole et la mélancolie.
Quelqu'un a bloqué la vente. Quelqu'un d'assez riche pour proposer le double du prix du marché sans sourciller, d'assez puissant pour faire geler un dossier administratif pendant des mois sans que personne ne pose de questions, d'assez patient pour attendre que je réapparaisse à la surface du monde comme un bouchon qu'on croyait coulé.
Je ne connais qu'une seule personne dans cette ville qui possède ce pouvoir et cet argent. Une seule personne qui aurait intérêt à me retenir prisonnière de Port-Lamartine, à m'empêcher de fuir une seconde fois. Je refuse de prononcer son nom, même dans le silence de ma tête, parce que le nommer lui donne un pouvoir que je ne suis pas prête à lui accorder, une réalité que je refuse d'accepter. Mais je sais. Je sais qu'il sait. Je sais qu'il m'attend.
Et je sais que je ne pourrai pas lui échapper.
Chapitre 95LyséaLa cérémonie est sublime.Le jardin de la maison des Vagues est baigné de lumière dorée. Les roses blanches, les lavandes, les oliviers. Le quatuor à cordes joue une mélodie douce. Nos proches sont là. Camille. Quelques amis fidèles. Liam, debout à côté de nous, tenant les alliances dans un petit coussin de velours. Vingt agents de sécurité, invisibles mais présents, postés aux quatre coins du domaine.Kaelan est devant moi. Costume sombre. Chemise blanche. Col ouvert. Pas de cravate. Pas de masque. Juste lui. Ses yeux gris. Son sourire. Ses mains qui tremblent un peu. Les miennes aussi.Le prêtre parle. Des mots d’amour. De fidélité. De pardon. Je n’écoute pas vraiment. Je regarde Kaelan. Je le bois. Je me
Chapitre 94Kaelan et Lyséa— On avance la cérémonie.Elle me regarde. Elle est assise sur le canapé, les jambes repliées sous elle, une tasse de thé froid entre les mains. Elle n’a pas dormi. Moi non plus. La phrase d’Elena tourne dans nos têtes comme un poison.— Avancer ? répète-t-elle.— Oui. Dans deux semaines. Pas dans deux mois. On ne va pas attendre qu’elle sorte de prison pour vivre. On ne va pas lui donner ce plaisir.Elle pose sa tasse. Elle se lève. Elle marche vers la fenêtre. Elle regarde la mer. Ses épaules sont tendues. Je le vois. Chaque bruit la fait sursauter. Une porte qui claque. Une voiture qui passe. Un cri de mouette. Elle sursaute. Elle ne le dit pas. Mais je le vois.— Tu as peur, dis-je.
Chapitre 93KaelanJe publie tout. Ce matin. Chaque document. Chaque preuve. Chaque crime. Les falsifications de Martha. Les comptes offshore d'Elena. La tentative de meurtre. L'enlèvement de Liam. Tout.Mon avocat envoie les dossiers à tous les journaux. Toutes les chaînes. Tous les sites. Pas un seul n'est oublié. Je veux que le monde entier sache qui est Elena Dorsay. Ce qu'elle a fait. Ce qu'elle mérite.Les premières publications tombent à huit heures. Une. Puis deux. Puis dix. Puis cent. La presse bascule. En une heure. Les gros titres changent. « Complot contre Lyséa Dorsay. » « Elena Dorsay, la marâtre diabolique. » « Preuves accablantes. » Les journalistes qui la traitaient de prostituée parlent maintenant de complot. De manipulation. De vengeance.Je regarde les &eacu
Chapitre 92LyséaJe sors. Capuche. Lunettes noires. Je marche vite. Tête baissée.J'achète le lait. Le pain. Je paie. Je sors.Elle apparaît. Une femme. Manteau rouge. Elle vient vers moi. Elle s'arrête. Elle me regarde. Ses yeux sont pleins de mépris.— Prostituée.Le mot me frappe. Je ne bouge pas. Je ne réponds pas. Elle penche la tête. Elle crache. Sur ma joue. Sur mes lunettes.Je reste immobile. Je ne riposte pas. Je ne l'insulte pas. Je ne la pousse pas. Je ne fais rien.Elle sourit. Elle tourne les talons. Elle s'éloigne.Je m'essuie. Avec ma manche. Je ramasse mon sac. Je marche. Vers la maison.J'arrive. Je pousse la porte. Je la referme. Le clic de la serrure résonne. 
Chapitre 91ElenaJe regarde l’écran de mon ordinateur. Les photos sont prêtes. Lyséa, dans des poses obscènes, avec des hommes qu’elle n’a jamais vus. Des montages parfaits. Des visages flous, des corps nus, des draps froissés. J’ai payé un hacker, un vrai, pas un amateur. Le résultat est à la hauteur de mes espérances.J’ouvre ma messagerie. J’ai une liste de journalistes. Des tabloïds. Des sites à scandale. Des chaînes de télévision. Je joins les photos. J’écris un message simple : « La femme de Kaelan Dorsay, Lyséa Morel, prostituée de luxe. Photos exclusives. » J’envoie. À tous. En une seule fois.Je m’adosse à ma chaise. Le néon au-dessus de moi grésille. La pièce est vide, à
Chapitre 90ElenaLa cicatrice me dévore le visage. Une longue balafre qui descend de la tempe au menton, mal recousue, mal guérie, trace vivante de ma fuite. Je l'ai attrapée en sautant d'une voiture en marche, un mois plus tôt. J'ai perdu beaucoup de sang. J'ai perdu mon réseau. Mes hommes. Mes contacts. Mes comptes.Mais je n'ai pas perdu la haine.Je suis assise dans un entrepôt désaffecté, à la périphérie de la ville. L'endroit pue l'humidité et la rouille. Des néons vacillants projettent une lumière blafarde sur le béton. En face de moi, trois hommes. Des hommes du cartel de Medellín. Ils ont des visages durs, des costumes sombres, des armes visibles. Ils me regardent comme on regarde un rat qui aurait survécu à la noyade.— Vous avez du culot de







