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Le poison quotidien
Le poison quotidien
Author: Plumas

CHAPITRE 1 – Le rituel du vide

Author: Plumas
last update publish date: 2026-04-28 15:38:22

Le premier réflexe d’Yvana, chaque matin, était de tendre la main vers la gauche du lit. Une habitude aussi vieille que son mariage, aussi inutile qu’un espoir. Ses doigts ne rencontrèrent que le drap froid, déjà lisse, défait depuis des heures. Gabriel ne dormait plus à ses côtés. Il ne dormait plus à ses côtés depuis longtemps – pas vraiment.

Elle ouvrit les yeux. La chambre baignait dans une pénombre grisâtre, celle des réveils solitaires. La lumière du jour, encore timide, dessinait des stries pâles sur les murs beiges qu’il avait choisis. Elle ne les aimait pas, ces murs. Trop neutres. Trop froids. Comme lui.

Elle se leva, enfilant sa robe de chambre d’un geste mécanique. Le tissu était élimé aux coudes, mais elle ne s’en séparait pas. C’était l’un des rares vêtements qu’il ne lui avait pas imposé de jeter. Dans la salle de bain, elle évita son reflet. Pas aujourd’hui. Pas maintenant. Elle se brossa les dents en fixant le joint de carrelage, comptant les fissures – dix-sept, comme la veille.

En bas, le bruit de la cafetière lui parvint. Un tic-tac régulier, presque rassurant. Gabriel était déjà dans la cuisine, comme tous les matins. Elle entendit le grincement de sa chaise quand il s’assit, le clic de son téléphone qu’il posait sur la table. Elle connaissait ces bruits par cœur. Ils faisaient partie du paysage sonore de son abandon.

Elle traversa le couloir, les pieds nus sur le carrelage froid. Une bouffée d’air glacé lui mordit les chevilles. Elle avait demandé un tapis, une fois. « Un tapis ? Pour quoi faire ? C’est toi qui le nettoieras », avait-il répondu sans lever les yeux de son écran. Elle n’avait pas insisté.

La cuisine était impeccable. Gabriel détestait le désordre. La table était mise pour un. Pour lui. Toujours pour lui. Elle prépara son café sans qu’il la regarde, sans qu’il lui souhaite le bonjour. Seule la vapeur dansait entre eux.

« Tu as pris tes vitamines ? »

La question tombait comme un couperet, chaque jour, à la même seconde. Il ne la regardait toujours pas. Son pouce glissait sur l’écran. Un sourire – pas pour elle – pinça ses lèvres.

« Pas encore », dit-elle. Sa voix était neutre, lessivée.

Dans le placard, les deux boîtes blanches trônaient, bien alignées. Les « vitamines ». Il disait que c’était pour son bien-être, pour son équilibre hormonal, pour sa santé. Elle les sortit, fit glisser deux comprimés dans sa paume. Ils étaient petits, ronds, lisses. Inoffensifs, en apparence. Dix ans qu’elle les avalait sous son regard. Dix ans qu’elle ne s’était jamais posé la question. Pourquoi aurait-elle douté de lui ? Il était médecin. Il savait.

Elle les porta à ses lèvres, but une gorgée d’eau, fit semblant d’avaler. Mais cette fois, elle les garda sous sa langue. Un geste furtif, instinctif. Il ne remarqua rien.

Gabriel se leva. Il prit son manteau, ses clés, son éternelle mallette noire. « Je rentre tard », dit-il. C’était une information, pas une promesse. Elle ne demanda pas pourquoi. Elle savait qu’il passerait la nuit ailleurs, chez l’autre, celle qui avait ses enfants. Elle les avait vus, une fois, une photo. Une famille qu’il ne lui avait jamais donnée.

« À ce soir », murmura-t-elle.

Il ne répondit pas. La porte claqua. Le bruit fit vibrer l’étagère à épices, fit tressauter une tasse sur son support. Puis le silence. Un silence dense, comme une eau stagnante après l’orage.

Yvana resta immobile, seule au milieu du carrelage immaculé. La maison était trop grande, trop vide, trop pleine de lui malgré tout. Elle se demanda, comme chaque matin, pourquoi elle restait. La réponse ne venait jamais.

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