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CHAPITRE 2 – Flashback : rencontre avec Gabriel

Author: Plumas
last update publish date: 2026-04-28 15:38:54

Elle retourna s’asseoir à sa place, face à la chaise vide. Le café refroidissait dans sa tasse. Elle le but quand même, amère, brûlante, avalée trop vite. Les coups à son palais lui rappelaient qu’elle vivait encore.

Dehors, le ciel s’éclaircissait. Une journée tiède s’annonçait. Elle ne bougerait pas. Elle l’attendrait. Comme toujours. Comme chaque jour depuis qu’elle avait renoncé à elle-même.

Dans sa bouche, les deux comprimés blancs commençaient à fondre. Elle les recracha dans un mouchoir, les cacha dans la poche de sa robe de chambre. Pour la première fois, elle ne savait pas pourquoi elle le faisait. Pour la première fois, elle se sentait un tout petit peu moins prisonnière.

Ce matin-là, Yvana prépara le café, Gabriel partit sans un mot, et rien ne fut tout à fait pareil.

***

Il y a dix ans, Yvana ne se réveillait pas seule.

À cette époque, c’était Anthony qui préparait le café. Il le faisait maladroitement, renversant parfois du marc sur le plan de travail, mais il le faisait avec le sourire. Il n’était pas médecin, pas avocat, pas homme d’argent. Il était architecte paysagiste, les mains calleuses et le regard doux. Il dessinait des jardins pour des gens qui voulaient du beau, du vivant. Elle l’avait rencontré à vingt-deux ans, lors d’un chantier associatif, et elle était tombée amoureuse de sa patience. Il pouvait passer des heures à planter un arbre, à le regarder pousser, à lui parler comme à un ami.

Yvana, à vingt-deux ans, était une jeune femme pleine de rage et de projets. Elle voulait changer le monde, ou du moins sa partie du monde. Elle travaillait dans une ONG, défendait les droits des femmes, écrivait des discours qu’elle prononçait devant des amphithéâtres à moitié vides mais qui la remplissaient de fierté. Elle avait les cheveux longs, bruns, toujours détachés, et des yeux couleur noisette qui brillaient quand elle parlait de justice. Anthony aimait l’écouter. Il ne l’interrompait jamais.

Puis Gabriel était entré dans sa vie.

Ce soir-là, on fêtait la signature d’un partenariat avec une fondation médicale. La salle de réception était immense, des lustres en cristal, des serveurs en costume, des conversations feutrées. Yvana n’était pas à sa place. Elle portait une robe empruntée à une amie, un bleu marine qu’elle trouvait trop sage, et des talons qui lui faisaient mal aux pieds. Elle se tenait près de la baie vitrée, un verre de champagne à la main, à regarder la ville s’illuminer derrière les vitres.

Anthony n’était pas là. Il détestait ces soirées. « Des gens qui s’écoutent parler », disait-il. « Des gens qui n’ont jamais planté un arbre de leur vie. » Elle avait souri, l’avait embrassé, et elle était venue seule.

C’est là qu’elle l’avait vu.

Gabriel se tenait au centre d’un cercle d’admirateurs. Il était grand, mince, les épaules larges, le cheveu grisonnant sur les tempes. Il portait un costume anthracite, coupé sur mesure, et une cravate bleu nuit qui faisait ressortir ses yeux clairs. Il riait à une plaisanterie que Yvana n’avait pas entendue, et son rire était sonore, assuré, presque trop parfait. Elle ne savait pas encore qu’il mesurait ses rires, qu’il les dosait comme des médicaments – juste assez pour séduire, jamais trop pour se livrer.

Un ami commun l’avait prise par le bras. « Viens, je te présente. C’est le docteur Gabriel Vernier. Chirurgien. Très réputé. » Il avait insisté sur le mot « réputé », comme si cela suffisait à définir un homme.

Gabriel lui avait tendu la main. Sa poignée était ferme, franche, et il avait tenu son regard une seconde de plus que nécessaire. Pas pour la défier. Pour la capter.

« Yvana, dit-il. Je vous ai vue tout à l’heure. Vous regardiez la ville. On dirait que vous cherchiez quelque chose. »

Elle avait souri, mal à l’aise. « Je cherchais l’issue de secours, peut-être.

– Moi aussi, dit-il. Je les repère toujours. On ne sait jamais. »

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