LOGINElle retourna s’asseoir à sa place, face à la chaise vide. Le café refroidissait dans sa tasse. Elle le but quand même, amère, brûlante, avalée trop vite. Les coups à son palais lui rappelaient qu’elle vivait encore.
Dehors, le ciel s’éclaircissait. Une journée tiède s’annonçait. Elle ne bougerait pas. Elle l’attendrait. Comme toujours. Comme chaque jour depuis qu’elle avait renoncé à elle-même.
Dans sa bouche, les deux comprimés blancs commençaient à fondre. Elle les recracha dans un mouchoir, les cacha dans la poche de sa robe de chambre. Pour la première fois, elle ne savait pas pourquoi elle le faisait. Pour la première fois, elle se sentait un tout petit peu moins prisonnière.
Ce matin-là, Yvana prépara le café, Gabriel partit sans un mot, et rien ne fut tout à fait pareil.
***
Il y a dix ans, Yvana ne se réveillait pas seule.
À cette époque, c’était Anthony qui préparait le café. Il le faisait maladroitement, renversant parfois du marc sur le plan de travail, mais il le faisait avec le sourire. Il n’était pas médecin, pas avocat, pas homme d’argent. Il était architecte paysagiste, les mains calleuses et le regard doux. Il dessinait des jardins pour des gens qui voulaient du beau, du vivant. Elle l’avait rencontré à vingt-deux ans, lors d’un chantier associatif, et elle était tombée amoureuse de sa patience. Il pouvait passer des heures à planter un arbre, à le regarder pousser, à lui parler comme à un ami.
Yvana, à vingt-deux ans, était une jeune femme pleine de rage et de projets. Elle voulait changer le monde, ou du moins sa partie du monde. Elle travaillait dans une ONG, défendait les droits des femmes, écrivait des discours qu’elle prononçait devant des amphithéâtres à moitié vides mais qui la remplissaient de fierté. Elle avait les cheveux longs, bruns, toujours détachés, et des yeux couleur noisette qui brillaient quand elle parlait de justice. Anthony aimait l’écouter. Il ne l’interrompait jamais.
Puis Gabriel était entré dans sa vie.
Ce soir-là, on fêtait la signature d’un partenariat avec une fondation médicale. La salle de réception était immense, des lustres en cristal, des serveurs en costume, des conversations feutrées. Yvana n’était pas à sa place. Elle portait une robe empruntée à une amie, un bleu marine qu’elle trouvait trop sage, et des talons qui lui faisaient mal aux pieds. Elle se tenait près de la baie vitrée, un verre de champagne à la main, à regarder la ville s’illuminer derrière les vitres.
Anthony n’était pas là. Il détestait ces soirées. « Des gens qui s’écoutent parler », disait-il. « Des gens qui n’ont jamais planté un arbre de leur vie. » Elle avait souri, l’avait embrassé, et elle était venue seule.
C’est là qu’elle l’avait vu.
Gabriel se tenait au centre d’un cercle d’admirateurs. Il était grand, mince, les épaules larges, le cheveu grisonnant sur les tempes. Il portait un costume anthracite, coupé sur mesure, et une cravate bleu nuit qui faisait ressortir ses yeux clairs. Il riait à une plaisanterie que Yvana n’avait pas entendue, et son rire était sonore, assuré, presque trop parfait. Elle ne savait pas encore qu’il mesurait ses rires, qu’il les dosait comme des médicaments – juste assez pour séduire, jamais trop pour se livrer.
Un ami commun l’avait prise par le bras. « Viens, je te présente. C’est le docteur Gabriel Vernier. Chirurgien. Très réputé. » Il avait insisté sur le mot « réputé », comme si cela suffisait à définir un homme.
Gabriel lui avait tendu la main. Sa poignée était ferme, franche, et il avait tenu son regard une seconde de plus que nécessaire. Pas pour la défier. Pour la capter.
« Yvana, dit-il. Je vous ai vue tout à l’heure. Vous regardiez la ville. On dirait que vous cherchiez quelque chose. »
Elle avait souri, mal à l’aise. « Je cherchais l’issue de secours, peut-être.
– Moi aussi, dit-il. Je les repère toujours. On ne sait jamais. »
Ce soir-là, elle sortit les lettres, les posa sur la table.« Je ne peux pas payer, dit-elle. J’ai tout donné. Il me reste juste assez pour vivre quelques mois, si je fais attention. Mais l’avocate… c’est trop cher. »Anthony prit les lettres, les lut. Il ne sourcilla pas. Il les reposa, but une gorgée de thé.« Combien ? demanda-t-il.– Je ne veux pas que tu payes.– Ce n’est pas ce que j’ai demandé. Combien ? »Elle hésita, puis donna le chiffre. Il était élevé. Très élevé. Il dépassait de loin ce qu’elle avait pu économiser, ce qu’elle avait pris sur le compte joint, ce qu’elle pourrait jamais gagner à court terme. La liberté avait un prix, et ce prix était celui d’une voiture d’occasion.Anthony ne broncha pas. Il rangea les lettres, les glissa dans sa poche.« Je m’en occupe.– Non.– Si.– Je ne veux pas de ton argent.– Ce n’est pas mon argent. C’est le nôtre. »Elle ne répliqua pas. Les mots étaient trop forts. Le nôtre. Elle n’avait pas partagé d’argent avec quelqu’un depuis
Yvana le regardait. Il jouait la comédie, il la jouait bien. Mais elle ne se laissait plus prendre.Maître Valois se leva.« Ma cliente n’est pas malade. Elle n’a jamais été malade. Les documents que la défense a produits datent de plus de quinze ans. Depuis, elle n’a eu aucun suivi psychiatrique. Ses médecins traitants n’ont jamais signalé le moindre trouble. »Gabriel ne répondit pas. Il baissa la tête, comme accablé. Un comédien, jusqu’au bout.À la fin de l’audience, le juge annonça qu’il rendrait sa décision dans quelques semaines. Yvana sortit. Dehors, il pleuvait. Une pluie fine, presque invisible. Anthony l’attendait, un parapluie à la main.« Je ne sais même plus s’il croit à ce qu’il dit, dit Yvana.– Peut-être que oui. C’est le plus effrayant. »Elle monta dans la voiture. Ils roulèrent en silence. Les essuie-glaces battaient, réguliers. Le jardin, quand ils arrivèrent, était trempé, mais les roses avaient encore des couleurs.« Tu veux qu’on aille au commissariat ? proposa
Maître Valois l’avait prévenue. C’est la défense classique dans ce genre d’affaires. Quand les preuves sont accablantes, quand les témoignages se contredisent, quand le silence n’est plus une option, il reste une carte à jouer : discréditer la victime. La faire passer pour folle. Hystérique. Jalouse. Fragile. Incoherente. Yvana savait que Gabriel tenterait le coup. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il le fasse avec tant de méthode.Lors d’une audience intermédiaire, Maître Delcourt déposa un épais dossier. « Éléments relatifs à la santé mentale de Madame Vernier », titrait la première page. Yvana sentit son sang se glacer. Dans le dossier, des comptes rendus de consultations chez un psychologue – des consultations qu’elle avait eues, des années plus tôt, pour une dépression légère. Des ordonnances d’antidépresseurs, qu’elle avait arrêtés bien avant son mariage. Des témoignages de voisins, d’anciens collègues, affirmant qu’elle était « anxieuse », « émotive », « parfois difficile à suivr
Madame Rousset referma son carnet.« Je vais aussi rencontrer votre mari. Je ne peux pas vous dire ce qu’il a déclaré. Mais je peux vous dire que mon rapport sera remis au juge. Il en tiendra compte dans sa décision. »Yvana sortit du bureau. Le ciel était gris, la pluie menaçait. Anthony l’attendait dans la voiture. Il ne posa pas de questions.Les jours suivants, Yvana vécut dans l’attente. Chaque sonnerie de téléphone la faisait sursauter. Chaque lettre glissée dans la boîte aux lettres lui serrait le cœur. Madame Rousset avait rencontré Gabriel. Elle avait visité sa maison, son cabinet, ses relations. Yvana ne savait pas ce qu’il avait dit. Elle ne voulait pas savoir.Un soir, elle reçut un appel. Madame Rousset.« Je vous appelle pour vous dire que mon rapport est terminé. Je l’ai transmis au juge. Je ne peux pas vous en révéler le contenu. Mais je voulais vous dire… je vous ai crue. »Yvana resta silencieuse. Les larmes montaient, mais elle ne les retenait pas.« Merci, murmura-
Le juge reposa le dossier.« Je prends acte des pièces versées. L’instruction se poursuivra. Je rendrai ma décision dans les semaines à venir. »L’audience était terminée. Yvana se leva. Ses jambes tremblaient, mais elle tenait. Maître Valois lui sourit.« Vous avez été parfaite.– J’ai dit la vérité.– C’est la même chose. »Dans le couloir, Gabriel passa devant elle, escorté par son avocat. Il ne la regarda pas. Il ne dit rien. Elle non plus.Anthony l’attendait dehors. Il ne posa pas de questions. Il ouvrit la portière. Elle monta.Sur le chemin du retour, elle pleura. Pas de tristesse. De soulagement. Les preuves étaient là. Les juges les avaient vues. Plus personne ne pourrait nier.« Il n’a pas contesté, dit-elle.– Parce qu’il ne pouvait pas. »Elle hocha la tête. Le mensonge a des limites. La vérité, non.Ce soir-là, elle rangea toutes les preuves dans un coffre. Les analyses, les photos, les certificats. Elle n’en aurait plus besoin. Les juges avaient pris le relais.Elle sor
L’audience suivante eut lieu trois semaines plus tard. Trois semaines d’attente, d’insomnie, de doutes. Yvana avait préparé ses dossiers avec Maître Valois, classé les preuves, daté chaque document, annoté chaque photo. La veille, elle n’avait pas dormi. Elle avait relu les analyses, regardé les clichés de ses bleus, touché les boîtes de « vitamines » qu’elle avait gardées, comme des reliques, comme des preuves. Ce matin-là, elle était prête. Pas sereine. Prête.La salle d’audience était la même, mais l’atmosphère avait changé. Plus tendue, plus électrique. Les avocats avaient déjà échangé leurs dossiers. Gabriel était là, plus pâle que la première fois. Il ne pleurait pas. Il fixait la table, les mains croisées, les jointures blanches. Derrière lui, Maître Delcourt feuilletait des papiers, l’air préoccupé.Le juge entra. Tout le monde se leva. Il salua, s’assit, ouvrit le dossier.« Nous sommes réunis pour examiner les preuves apportées par Madame Vernier. Je vous rappelle que toute







