Home / Romance / Le poison quotidien / CHAPITRE 3 – Flashback : rencontre avec Gabriel (suite)

Share

CHAPITRE 3 – Flashback : rencontre avec Gabriel (suite)

Author: Plumas
last update publish date: 2026-04-28 15:40:15

Il avait dit cela sur un ton léger, presque badin, mais ses yeux, eux, ne plaisantaient pas. Ils étaient calculateurs, évaluateurs. Yvana ne l’avait pas remarqué sur le moment. Elle avait vu un homme charismatique, drôle, un peu mystérieux. Elle ne savait pas qu’elle venait d’entrer dans une toile qu’il tissait depuis des années.

Ils avaient parlé. Des heures. Il lui avait posé des questions sur son travail, son engagement, ses combats. Il écoutait – ou faisait semblant d’écouter – avec une intensité qu’elle n’avait jamais rencontrée chez Anthony. Anthony écoutait avec le cœur, mais Gabriel écoutait avec les yeux. Il plissait les paupières, hochait la tête au bon moment, prononçait des « c’est fascinant » et « vous avez raison » qui tombaient comme des caresses.

« Vous êtes une femme exceptionnelle, Yvana. »

Elle avait rougi. Les hommes ne lui disaient pas cela, en général. Ils disaient « vous êtes belle » ou « vous êtes drôle ». Lui disait « exceptionnelle ». C’était plus fort. C’était plus dangereux.

Il l’avait invitée à dîner le lendemain. « Pour continuer cette conversation. » Elle avait accepté, sans réfléchir. Et le lendemain, elle était allée au restaurant sans prévenir Anthony. Ce n’était pas un mensonge. C’était un oubli. Ou peut-être une omission. Une petite fissure dans une digue qu’elle croyait solide.

Le dîner avait eu lieu dans un établissement chic, aux nappes blanches et aux verres en cristal. Gabriel avait commandé du vin sans lui demander son avis. « Un Bordeaux. Vous allez voir. » Elle n’aimait pas le vin rouge, mais elle n’avait rien dit. Lui avait choisi son plat aussi, un poisson qu’elle n’aurait jamais pris. « Faites-moi confiance, avait-il dit. Je suis médecin. Je connais les aliments qui vous veulent du bien. » Elle avait souri, amusée. Elle ne savait pas que c’était un test, une manière de mesurer sa soumission.

Il lui avait parlé de son travail. De ses nuits à l’hôpital, des vies qu’il sauvait, des familles qu’il réconfortait. Il était un héros, il le savait, et il s’assurait qu’elle le sache aussi. Il avait dit, presque négligemment : « Ma dernière patiente, une jeune femme, a failli mourir. Je l’ai opérée pendant six heures. Elle est vivante grâce à moi. »

Yvana l’avait trouvé humble. Il ne l’était pas.

« Et vous, avait-il demandé, vous sauvez des femmes, vous défendez des causes. Qui vous défend, Yvana ? »

Cette question l’avait désarmée. Personne ne lui avait jamais demandé cela. Anthony la soutenait, oui, mais il ne la défendait pas. Il n’avait pas besoin de la défendre. Avec Gabriel, elle sentait qu’elle pourrait être protégée, écoutée, comprise. C’était une illusion. Il ne protégerait jamais personne d’autre que lui-même.

Ils avaient échangé leurs numéros. Elle avait menti à Anthony en rentrant : « Juste une réunion qui a traîné. » Il n’avait pas posé de questions. Il lui avait fait couler un bain, comme toujours.

Les semaines suivantes, Gabriel l’avait appelée, invitée, séduite. Il était toujours là où elle ne l’attendait pas. Devant son bureau. Dans le café où elle prenait son déjeuner. À une conférence où elle intervenait. Il avait une manière de faire coïncider leurs chemins, comme par hasard, comme par magie. Elle avait cru au destin. C’était de l’acharnement.

La première fois qu’il l’avait embrassée, c’était dans sa voiture, après une sortie au théâtre. Il avait approché son visage lentement, presque solennellement. « Je ne peux plus me retenir », avait-il murmuré. Elle avait fermé les yeux. Son baiser était savant, précis, mais froid. Comme tout le reste.

Elle avait comparé, dans sa tête, la fougue tendre d’Anthony – ses baisers maladroits, sincères – à la maîtrise clinique de Gabriel. Elle avait choisi la maîtrise. Elle avait choisi celui qui la faisait vibrer, qui la faisait douter, qui la faisait exister. Elle ne savait pas qu’elle choisissait ses chaînes.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • Le poison quotidien   CHAPITRE 120 – Elle raconte tout, en pleurs

    « Parce que j’avais honte », souffla-t-elle. Honte. Le mot était là, lourd, violent. Il la regarda.« Honte de quoi ?– De ce que j’étais devenue. De t’avoir quitté pour lui. De m’être trompée. D’avoir laissé faire. D’avoir été si faible. »Il hocha lentement la tête. Pas pour acquiescer. Pour signifier qu’il entendait.« Tu n’es pas faible », dit-il.– Si. Je l’ai été.– Non. Tu as été trompée, manipulée, isolée. C’est différent. »Le mot « isolée » la frappa. C’était vrai. Gabriel avait éloigné ses amis, sa famille, Sarah, tout le monde. Petit à petit. Jusqu’à ce qu’elle n’ait plus personne.« Tu m’as tellement manqué, Anthony. Toutes ces années, je pensais à toi. Je me souvenais de toi. Je me disais que j’aurais dû rester. Que j’aurais dû t’écouter. J’aurais eu des enfants, peut-être. Une vie heureuse. Une vie simple. »Il caressa sa main du bout des doigts. Il ne disait rien. Mais son silence n’était pas un vide. C’était une écoute, un accueil, une présence.« Je ne suis plus cell

  • Le poison quotidien   CHAPITRE 119 – Elle raconte tout, en pleurs

    Elle posa la tasse. Le bruit de la porcelaine sur le bois la fit sursauter. Anthony leva les yeux.« Ça va ? » demanda-t-il. Pas d’inquiétude dans la voix. Juste une disponibilité calme, une porte ouverte.Elle secoua la tête. Des larmes silencieuses coulaient déjà sur ses joues, et elle ne les avait pas senties venir. Et puis tout se dénoua. Comme une corde trop longtemps tendue qui lâche. Comme un mur qui s’effondre sans qu’on l’ait touché.« Il ne m’a jamais aimée », dit-elle.Sa voix était blanche, presque éteinte. Il ne répondit pas. Il posa son livre sur la table basse. Il attendait.Elle parla. Et pendant qu’elle parlait, les larmes ne cessèrent pas. Les mots sortaient pêle-mêle, dans le désordre, dans l’urgence.« Les "vitamines". Il disait que c’était pour ma santé. Pour mon bien-être. Il me les donnait chaque matin, depuis dix ans. Dix ans, Anthony. Des comprimés blancs, ronds, lisses. Je les avalais sans me poser de questions. Parce que je lui faisais confiance. Parce qu’il

  • Le poison quotidien   CHAPITRE 118 – Elle raconte tout, en pleurs

    Il se retourna. Son visage était grave, marqué par la fatigue, par les nuits d’insomnie, par l’attente patiente.« Pourquoi tu m’as attendu si longtemps ? demanda Yvana.– Parce que je t’aimais. Parce que je n’ai jamais rencontré personne qui te ressemble. Parce qu’après toi, je n’ai pas su aimer autrement. Et que je préférais attendre plutôt que me tromper. »Il n’attendit pas de réponse. Il retourna s’asseoir sur le canapé, reprit son verre. Après une hésitation, elle vint s’asseoir à côté de lui, pas trop près. Juste assez pour que leurs épaules se frôlent parfois, quand il tournait la tête.« Tu sais où j’habitais, dit-elle.– Oui.– Tu es passé devant la maison ?– Des centaines de fois. Je me garais un peu plus loin. Je restais là, à regarder la lumière qui s’allumait dans la cuisine le matin. Quand tu préparais le café. Je savais que Gabriel était parti. Je ne le voyais pas. Je ne voulais pas le voir. »Elle pensa à toutes ces matins où elle se sentait seule, abandonnée, transp

  • Le poison quotidien   CHAPITRE 117 – Il la suivait de loin

    La révélation vint un soir, dans le salon de la maison d’Anthony, après un dîner silencieux, presque méditatif, comme s’ils apprenaient chacun à se déplier devant l’autre sans précipitation. La pluie tambourinait doucement contre les vitres. Le chat dormait, lové sur le canapé. Les bougies, sur la table, vacillaient, projetant des ombres mouvantes sur les murs blancs. Yvana buvait une tisane, les deux mains autour de la tasse, le regard perdu dans le jardin invisible.Elle ne savait pas pourquoi elle avait posé cette question. Elle la portait en elle depuis des jours, peut-être depuis la première nuit, dans la voiture noire. La question qui rôde, qui gratte, qui insiste. Celle dont elle redoutait la réponse, mais qu’elle ne pouvait plus taire.« Tu disais que tu me suivais de loin. C’est vrai ? »Anthony posa son verre. Il ne la regarda pas tout de suite. Il fixa la flamme de la bougie, comme s’il cherchait ses mots dans la danse orangée. Le silence s’étira, confortable pour lui, pesa

  • Le poison quotidien   CHAPITRE 116 – La chambre d’amis

    Elle se leva, fit le tour de la pièce. L’armoire était vide. Il avait laissé l’espace pour ses vêtements, ses livres, ses souvenirs. Il ne voulait pas qu’elle s’installe définitivement, pas tout de suite. Il voulait qu’elle sache qu’elle avait une place ici, si elle en avait besoin.« Je ne peux pas m’installer tout de suite, dit-elle.– Je ne te le demande pas.– J’ai des démarches à faire. Le divorce. La plainte. Il faut que je me reconstruise.– Je sais.– Ça va prendre du temps.– J’ai du temps. J’ai attendu dix ans. Je peux attendre encore. »Elle sentit les larmes couler. Cette fois, elle ne les retint pas. Elle les laissa couler sur ses joues, tomber sur le couvre-lit. Il ne bougea pas. Il ne vint pas la consoler. Il ne lui dit pas « ne pleure pas ». Il la laissa pleurer. Parce que c’était ce dont elle avait besoin. Pleurer. Se vider. Se libérer.Quand les sanglots s’apaisèrent, elle essuya ses yeux du revers de la main.« Pourquoi tu ne m’en veux pas ? demanda-t-elle.– Parce

  • Le poison quotidien   CHAPITRE 115 – La chambre d’amis

    Après la visite du jardin, après le café, après le silence partagé face aux roses rouges qui grimpent le long de la porte, Anthony l’avait conduite à l’étage. Pas pour lui montrer sa chambre, pas pour franchir une frontière qu’ils n’étaient pas prêts à traverser. Pour lui montrer une autre pièce. Celle du fond, au bout du couloir, avec une fenêtre donnant sur l’est, sur les champs qui s’étendent à perte de vue.Il avait ouvert la porte. La pièce était simple, presque austère. Un lit en bois blanc, recouvert d’un couvre-lit en lin beige. Une table de nuit, une lampe, un vase avec des fleurs sèches. Un petit bureau près de la fenêtre, avec une chaise, un cahier, un stylo. Les murs étaient clairs, presque blancs. Une plante verte suspendue près de l’armoire. Une armoire vide.Yvana était restée figée sur le seuil. Elle ne s’attendait pas à cela. Elle ne s’attendait pas à ce qu’il ait préparé une chambre pour elle. Pas une chambre d’ami ordinaire, impersonnelle, celle qu’on range pour les

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status