LOGINÈve
Le vent souffle fort ce soir sur la montagne. Je l'entends siffler entre les planches mal jointes de ma petite maison, celui que mon grand-père m'a laissée avant de partir. Je suis dans la cuisine, assise en tailleur sur la vieille chaise en bois, et je regarde la flamme danser sous la bouilloire. Dehors, c'est le noir complet. Pas un réverbère à des kilomètres à la ronde. Rien que les arbres, la terre, et moi.
La vie est simple ici. Je travaille à la librairie du village, je cueille des herbes dans la forêt, je lis le soir à la lueur des bougies. Personne ne me pose de questions. Personne ne me regarde bizarrement. C'est pour ça que j'ai choisi cet endroit. Pour l'oubli. Pour la paix.
Mais parfois, la nuit, je sens quelque chose. Une vibration sous ma peau, comme un courant électrique qui attend de se libérer. Ça me fait peur. Depuis que je suis petite, il y a eu des incidents. Des oiseaux tombés du nid que je ramassais et qui repartaient en plein vol. Des fleurs fanées qui retrouvaient leurs couleurs sous mes doigts. Et puis cette fois, à seize ans, ce voisin qui s'était brûlé gravement... Je l'avais touché sans réfléchir, et sa peau s'était refermée sous mes yeux. Il avait crié au miracle. Moi, j'avais couru me cacher. Et je n'avais plus jamais recommencé.
Ma grand-mère, avant de mourir, m'avait prise par les épaules. Elle m'avait dit : "Ce don, Ève, c'est un cadeau empoisonné. Chaque fois que tu guéris, tu donnes un peu de ta vie. Alors fais attention. Ne le gaspille pas. Et surtout, ne laisse personne te forcer à l'utiliser."
J'ai promis. Et j'ai tenu parole. Depuis des années, je vis avec ça, enfoui au plus profond, comme un secret honteux. Je ne suis pas une héroïne. Je ne suis pas une sainte. Je suis juste une fille qui a peur de ce qu'elle porte en elle.
La bouilloire siffle. Je me lève pour couper le feu quand un bruit étrange me fige. Des pas. Plusieurs paires de pas, qui écrasent les graviers devant la maison. Des voix d'hommes, étouffées.
Mon cœur s'emballe. Ici, à cette heure, personne ne vient jamais. Je jette un coup d'œil par la fenêtre. Des phares trouent l'obscurité. Deux voitures noires, puissantes, garées devant ma barrière. Des silhouettes en mouvement.
Je recule, le souffle court. Mon premier réflexe, c'est de fuir. La porte de derrière, le sentier dans les bois, je connais chaque pierre. Mais à peine j'ai fait un pas que la porte principale vole en éclats.
Des hommes. Grands, vêtus de noir, le visage dur. Ils entrent sans frapper, sans dire un mot, et leurs yeux se posent sur moi comme si j'étais une proie.
-Eve ? demande l'un d'eux. Eve Lawson ?
Je ne réponds pas. Je recule encore, mais la table m'arrête. L'homme s'approche, et dans son regard, je ne vois rien d'humain. Juste de l'efficacité. Un ordre à exécuter.
-Vous venez avec nous. Ne criez pas, ne résistez pas. Ça se passera mieux pour vous.
Mon corps tremble, mais à l'intérieur, quelque chose se révolte. Une rage froide monte. Qui sont-ils ? De quel droit ?
-Je ne vais nulle part avec vous. Sortez de chez moi.
L'homme soupire, comme s'il avait entendu ça mille fois. Il fait un geste, et soudain deux autres me saisissent par les bras. Je me débats, je griffe, je mords. Je ne suis pas une proie facile. Mais ils sont trop forts, trop nombreux. Une odeur d'éther, un chiffon humide sur mon visage, et le monde qui bascule.
Ma dernière pensée, avant que le noir ne m'emporte, c'est pour ma grand-mère. "Ne laisse personne te forcer à l'utiliser."
Pardon, grand-mère. Je crois qu'ils n'ont pas l'intention de me demander la permission.
La conscience revient par fragments. D'abord, une odeur. Celle du bois humide et de la poussière. Ensuite, une lumière trop vive qui perce mes paupières closes. Puis la douleur. Mes poignets tirent, mes épaules brûlent. J'essaie de bouger et je comprends : je suis attachée. Les bras levés au-dessus de ma tête, fixés à quelque chose de froid et de solide.
J'ouvre les yeux.
La pièce est vaste, presque vide. Des murs en pierre, une fenêtre haute et étroite, condamnée par des barreaux. Un matelas posé à même le sol dans un coin, une cruche d'eau et un seau dans l'autre. L'ampoule nue qui pend du plafond éclaire tout ça d'une lumière crue, sans pitié. Je suis dans une cave. Ou une dépendance. Un endroit fait pour enfermer, pas pour vivre.
Mes chaînes. Je tire sur mes poignets, et le métal mord la chair. Des menottes reliées par une chaîne à un anneau scellé dans le mur. Assez longues pour que je puisse m'asseoir, pas assez pour atteindre la porte. Une cage.
La panique monte, un raz-de-marée dans ma poitrine. Je tire encore, je tire jusqu'à sentir le sang couler le long de mes mains, jusqu'à ce que la douleur devienne insupportable. Et je crie. Je hurle toute ma rage, toute ma peur, toute mon incompréhension. Ma voix rebondit contre les murs de pierre, et personne ne répond.
Personne.
Les heures passent. Je ne sais pas combien. La lumière dehors change à travers la fenêtre, passe du gris de l'aube au bleu pâle du jour. Je finis par m'asseoir, adossée au mur froid, les genoux remontés contre ma poitrine. Mes poignets saignent, la douleur est devenue mon amie, elle m'empêche de sombrer.
SalvatoreJe ne suis pas un homme romantique. Je ne sais pas faire de beaux discours, préparer des surprises, organiser des dîners aux chandelles. Je ne suis pas l'homme qui offre des fleurs et déclame des poèmes. Je suis l'homme qui protège, qui pourvoit, qui élimine les menaces. C'est comme ça que j'aime. C'est la seule façon que je connaisse.Mais aujourd'hui, je veux faire les choses bien. Aujourd'hui, je veux lui offrir quelque chose qu'elle mérite.Je fais préparer le jardin. Une table pour le petit-déjeuner, des fleurs partout, des roses blanches, ses préférées. Isabella et Silvia m'ont aidé, en secret, pouffant comme des conspiratrices. Je me sens ridicule, maladroit, terrifié. J'ai affronté des hommes armés sans trembler, et voilà que je tremble pour une demande en mariage.Je prends sa main et je l'emmène dans le jardin sans un mot. Elle me suit, intriguée. Quand elle voit la table, les fleurs, le soleil qui joue dans les feuillages, elle s'arrête, et son visage s'illumine.
Salvatore— Je veux voir ma mère.C'est la première fois depuis des jours qu'Ève formule une demande. Sa voix est faible, presque inaudible, mais je l'entends. Je l'entends toujours.Je hoche la tête sans hésiter. C'est dangereux. Vittorio est mort, mais ses hommes sont encore là, dispersés, cherchant peut-être à venger leur chef. Faire venir la mère d'Ève, c'est prendre le risque de l'exposer, de créer une piste, de donner une cible. Mais le risque, je m'en moque. Si Ève veut voir sa mère, elle la verra.J'organise tout en quelques heures. Une voiture banalisée, deux hommes de confiance, un itinéraire discret. Quand la mère d'Ève arrive, je l'attends dans le hall. Elle est plus petite que dans mon souvenir, plus fragile, mais son regard est le même. Un regard qui me transperce, qui me juge, qui me condamne.— Où est-elle ? demande-t-elle d'une voix brève.— Dans sa chambre. Suivez-moi.Je la conduis à travers les couloirs, et je reste derrière la porte. Je n'entre pas. Ce moment n'es
SalvatoreJe ne dors plus. Je ne mange plus. Je passe mes nuits penché sur des cartes, des plans, des relevés téléphoniques. Mes hommes me regardent avec inquiétude. Ils ne disent rien, ils n'osent pas, mais je vois dans leurs yeux la question muette : jusqu'où ira-t-il ?Jusqu'au bout. Jusqu'à ce que Vittorio soit mort, et avec lui la menace qui pèse sur ma famille depuis trop longtemps. Je n'aurais jamais dû le laisser en vie. J'aurais dû l'écraser comme l'insecte qu'il est. Aujourd'hui, chaque minute qu'il respire encore est une insulte à tout ce que j'aime.Ève découvre mon plan. Je ne sais pas comment. Peut-être a-t-elle entendu des bribes de conversation, peut-être a-t-elle vu les cartes étalées sur mon bureau quand elle est venue me parler. Elle entre dans la pièce, plus pâle que jamais, enveloppée dans ce plaid qu'elle ne quitte plus.— Je ne veux pas que tu deviennes un meurtrier pour moi.Sa voix est faible, mais elle porte cette force tranquille qui m'a toujours désarmé. Je
ÈveJe vois dans ses yeux qu'il ne dormira plus. Qu'il ne mangera plus. Qu'il ne vivra plus que pour une seule chose : me sauver. C'est ce que je redoutais depuis le début. C'est pour ça que je n'ai rien dit. Parce que je connais Salvatore. Je connais son obstination, sa dévotion, cette façon qu'il a de transformer l'amour en une guerre qu'il doit absolument gagner.Et maintenant, la guerre est déclarée contre la mort elle-même.Les jours qui suivent, la maison se transforme en quartier général médical. Des médecins défilent, convoqués par Salvatore avec l'urgence qu'on réserve aux affaires les plus graves. Des spécialistes venus de Rome, de Milan, de Genève. Des professeurs d'université, des chercheurs, des pontes de la médecine qui n'ont jamais mis les pieds dans une demeure comme la nôtre. Ils m'examinent, me posent des questions, consultent des dossiers, hochent la tête avec des airs graves.— Il n'y a rien à faire, dit le plus éminent d'entre eux. Le corps s'épuise. C'est comme s
SalvatoreLa porte de mon bureau claque contre le mur avec une violence qui me fait lever les yeux. Silvia se tient dans l'encadrement, le visage défait, les yeux rouges. Je repose mon stylo, lentement. Silvia ne pleure jamais. Silvia ne tremble jamais. Quelque chose ne va pas. Quelque chose de grave.— Il faut que je vous parle. C'est à propos d'Ève.Mon sang se fige dans mes veines. Ces mots, ce ton, cette expression sur son visage. Je me lève sans m'en rendre compte, mes mains s'appuient sur le bureau. Le bois est froid sous mes paumes. Tout est froid soudain.— Parle.Un seul mot. Ma voix est calme, trop calme. C'est le calme avant la tempête, je le sais. Je le sens dans mes entrailles qui se tordent, dans mon cœur qui bat trop vite contre mes côtes.Silvia ouvre la bouche, la referme. Elle cherche ses mots, ou peut-être le courage de les prononcer. Ses mains se tordent sur le tissu de sa robe, un geste nerveux que je ne lui ai jamais vu. Puis elle se lance, et chaque mot est un c
Elle ferme les yeux, respire profondément. Et puis elle parle. Elle parle de son don, de ce pouvoir mystérieux qui s'est éveillé en elle quand elle était adolescente, qui lui permet de guérir les maladies et de soulager les douleurs. Elle parle du prix à payer, de cette énergie vitale qu'elle transfère aux autres, qu'elle donne sans compter, qu'elle sacrifie sur l'autel de chaque guérison. Elle parle de la leucémie d'Isabella – cette maladie hideuse, cette mort lente qui dévorait la petite fille de l'intérieur, qu'elle a aspirée en elle comme on aspire un poison, qu'elle a brûlée dans son propre corps pendant trois jours de coma.— Je meurs à petit feu, Silvia. Chaque guérison me coûte un peu de ma vie. Chaque patient que je soigne emporte avec lui une parcelle de mon énergie, une fraction de mon âme, une année de mon existence. Et après Isabella... après ce que j'ai fait pour elle, après avoir pris sa leucémie en moi... quelque chose s'est cassé. Quelque chose qui ne se réparera jama







