MasukÈve
La nuit est étrange. Pour la première fois depuis des jours, je ne suis pas dans une cave. Je suis dans un lit moelleux, propre, et pourtant je ne dors pas. Je regarde le plafond, je compte les ombres que la lune dessine sur les murs, et je pense à demain.
Isabella a seize ans. Elle aime les livres et les histoires de fées. Elle va mourir.
Pourquoi est-ce que je fais ça ? Pourquoi est-ce que j'accepte de me jeter dans cette folie ? Parce que je peux la sauver, peut-être. Parce que j'ai ce pouvoir, et que le garder pour moi, dans ma petite maison au fond des bois, c'est peut-être égoïste. Ma grand-mère disait que c'était un cadeau empoisonné. Mais un cadeau, ça se partage, non ?
Ou alors je me mens à moi-même. Peut-être que je fais ça parce que ses yeux, à lui, quand il a parlé d'elle... ces yeux-là, je ne les avais jamais vus chez personne. Pas même chez ma mère. Une douleur si absolue qu'elle en devient presque belle.
Je finis par m'endormir aux premières lueurs de l'aube.
Le lendemain, Vito vient me chercher. Il m'apporte des vêtements, simples mais propres. Un pantalon, un pull, des chaussures. Il attend devant la porte pendant que je m'habille, puis il me conduit à travers la maison.
Elle est immense. Couloirs, tableaux, statues. Une forteresse de richesse et de pouvoir. Et au milieu, une petite fille qui se meurt.
La porte de la chambre est entrouverte. Salvatore est là, assis près du lit. Il me voit, se lève, s'approche.
-Elle dort, murmure-t-il. Vous pouvez entrer. Regarder. C'est tout.
J'entre.
Le lit est blanc, comme dans ma chambre. Et dedans, il y a elle. Isabella. Si petite, si pâle, si fragile. Ses cheveux sont clairsemés, des mèches fines sur l'oreiller. Son visage est creusé, marqué par la douleur, mais même comme ça, je vois qu'elle est belle. Qu'elle doit être rayonnante, quand elle va bien. Il y a quelque chose de doux dans ses traits, de lumineux malgré tout.
Je reste près de la porte, je n'ose pas m'approcher. Mais je la regarde. Je la regarde longtemps. Et dans ma poitrine, quelque chose se serre. Ce n'est pas encore l'amour, pas encore l'élan qui pourrait déclencher le don. Mais c'est le début de quelque chose. Une émotion, ténue, fragile. De la compassion. De la tendresse. L'écho d'une petite fille qui pourrait être moi, qui pourrait être ma sœur, qui pourrait être n'importe qui.
Soudain, elle ouvre les yeux.
Ils sont bruns, immenses, et ils me fixent droit dans les âmes.
-Tu es la fée de mon rêve, murmure-t-elle d'une voix faible. Tu as les yeux verts. Comme dans mon rêve.
Je regarde Salvatore. Il est figé, le visage bouleversé. Puis je regarde à nouveau Isabella.
-Je ne suis pas une fée, dis-je doucement. Je m'appelle Ève.
-Tu es venue me guérir ?
Sa question est si simple, si directe, que je ne sais pas quoi répondre. Je ne peux pas lui promettre. Je ne peux pas lui mentir.
-Je suis venue te rencontrer, dis-je. C'est déjà ça.
Elle sourit. Un sourire fatigué, mais sincère.
-C'est bien, dit-elle. J'aime rencontrer des gens nouveaux. Surtout les fées.
Et elle referme les yeux, épuisée.
Je reste là, immobile, le cœur retourné. Et je sais, à cet instant, que quoi qu'il arrive, je ferai tout pour elle.
Salvatore
Je les regarde, elle et ma fille, et je sens le sol se dérober sous mes pieds. Isabella a fait le même rêve. Elle a reconnu Ève sans l'avoir jamais vue. Comment est-ce possible ?
Je sors sur la pointe des pieds, laissant Ève près du lit. Dans le couloir, je m'appuie au mur, je ferme les yeux. Mon cœur bat trop fort.
Vito s'approche.
-Patron, ça va ?
-Non, Vito. Ça ne va pas. Rien ne va.
-Je peux faire quelque chose ?
-Oui. Trouve-moi tout ce que tu peux sur cette fille. Pas seulement les rumeurs. Son enfance, sa famille, d'où lui vient ce don. Tout.
Il hoche la tête et disparaît. Je reste là, perdu dans mes pensées, jusqu'à ce qu'Ève sorte à son tour. Elle a les yeux humides.
-Elle est incroyable, dit-elle. Même malade, même faible, elle rayonne.
-Oui.
-Elle m'a appelée fée.
-Oui.
Elle me regarde.
-Elle a fait un rêve. Elle m'a vue en rêve avant de me rencontrer. Comment est-ce possible ?
-Je ne sais pas. Mais je crois que ça signifie quelque chose.
-Quoi ?
-Je ne sais pas non plus. Mais c'est plus grand que nous. Plus grand que mon enlèvement, plus grand que votre peur. Peut-être que c'est... je ne sais pas. Le destin. Une volonté supérieure.
Elle secoue la tête.
-Je ne crois pas au destin. Je crois aux choix.
-Alors choisissez. Choisissez de l'aider.
-Je choisis d'essayer. Mais pas maintenant. Pas tout de suite. Je dois d'abord reprendre des forces. Et je dois l'apprivoiser, elle. La connaître. L'aimer, peut-être. Pour que le don vienne.
Je hoche la tête. Je comprends. Pour la première fois, je comprends vraiment. Et l'idée que je doive attendre, que je doive regarder ma fille décliner jour après jour en espérant que l'étrangère que j'ai enlevée finisse par l'aimer assez pour la sauver... cette idée est un supplice. Mais je n'ai pas le choix.
-Combien de temps, alors ?
-Je ne sais pas. Une semaine. Peut-être plus. Mais je vous promets une chose : je ferai tout pour que ça marche. Pour elle. Pas pour vous. Pour elle.
SalvatoreIl y a cinq ans. Le 14 mars. Un mercredi.Je me souviens de tout. De chaque détail, de chaque seconde, de chaque sensation. C'est gravé en moi comme une marque au fer rouge, une cicatrice qui ne guérira jamais.Maria était sortie avec sa sœur, Elena. C'était l'anniversaire d'Elena, quarante ans, et elles devaient fêter ça dans un petit restaurant italien de Little Italy, celui où on allait quand on était jeunes, avant les enfants, avant les affaires, avant que tout devienne compliqué. Maria m'avait demandé de venir, mais j'avais des choses à régler, des rendez-vous importants. Je lui avais dit que je les rejoindrais pour le dessert.-Je compte sur toi, avait-elle dit en m'embrassant. Tu sais qu'Elena t'adore. Elle sera déçue si tu viens pas.-Je viendrai. Promis.Elle avait souri. Son sourire, ce sourire qui éclairait tout, qui faisait battre mon cœur plus vite même après dix ans de mariage. Elle était belle, Maria. Belle comme le jour, belle comme la vie, belle comme tout c
SalvatoreLes jours suivants, je deviens fou. Littéralement fou. Il n'y a pas d'autre mot.Je ne dors plus. Je ne mange plus. Je tourne en rond dans l'appartement comme un lion en cage, à écouter les bruits de l'hôpital dans ma tête, les phrases des médecins, leurs regards gênés. Le nouveau protocole ne marche pas. Les métastases progressent. On peut essayer autre chose, mais les chances sont minces.Minces. Ce mot me hante. Minces comme un cheveu. Minces comme une feuille de papier. Minces comme la vie de ma fille.Vito essaie de me parler des affaires. Des livraisons à organiser, des comptes à vérifier, des hommes à recadrer. Je l'envoie paître. Je l'envoie paître avec une violence qui le fait reculer, lui qui me connaît depuis vingt ans.-Laisse-moi tranquille, Vito. Occupe-toi de tout. Je ne veux pas être dérangé.-Patron, je comprends, mais il y a des choses qui ne peuvent pas attendre. Vittorio commence à grignoter du terrain, on a des entrepôts à sécuriser, des...-J'ai dit lai
Il me regarde, interloqué. Comme s'il ne comprenait pas ce que je viens de dire. Comme s'il cherchait le piège.-Pourquoi tu ferais ça ?-Parce que j'ai une fille. Et que si je meurs demain, j'aimerais que quelqu'un veille sur elle.Je n'attends pas sa réponse. J'appuie sur la détente. Le bruit est étouffé par le silencieux, une sorte de toussotement mat, presque dérisoire. Le corps de Carlo s'effondre sur le côté, la tête dans une flaque d'huile. C'est fini.Je range l'arme. Je regarde Vito.-Occupe-toi du corps. Et trouve un moyen de faire parvenir de l'argent à ses gamins. Je veux pas de trace, je veux pas de lien avec nous. Juste que ça arrive.Vito hoche la tête. Il ne pose pas de question. Il est le seul à qui je fais vraiment confiance, et il sait que quand je prends une décision, elle est irrévocable.Je sors de l'entrepôt. L'air de la nuit me frappe au visage, chargé des odeurs du fleuve. Je reste là un moment, à regarder les lumières de Manhattan au loin. Ces putains de lumi
SalvatoreLa nuit tombe sur Brooklyn comme une chape de plomb. Je suis dans l'entrepôt, au bout de la jetée. L'odeur du fleuve mélangée à celle de la rouille et de l'huile de vidange. Mes hommes ont amené Carlo Ferrante ici il y a trois heures. Il est à genoux au milieu du cercle de lumière que projettent les projecteurs, les mains liées dans le dos, le visage tuméfié par le voyage et par ce que Vito lui a fait subir en chemin pour le faire parler.Carlo a volé. Il a volé dans mes caisses, dans mes affaires, dans ce qui m'appartient. Deux cent mille dollars qu'il a détournés vers des comptes au Panama, croyant que je ne le saurais jamais. Et le pire, le vrai crime, c'est qu'il a parlé à Vittorio. Il a vendu des informations sur mes circuits d'approvisionnement. Il a trahi.-Agenouille-toi correctement, Carlo. T'as perdu ta dignité ou t'essaies de me faire de la peine ?Il lève la tête vers moi. Ses yeux sont deux fentes gonflées, à peine ouvertes. Il a du sang séché au coin des lèvres
SalvatoreElle rentre dans sa chambre et ferme la porte. Je reste là, dans le couloir, à regarder le bois verni qui me sépare d'elle. Une prisonnière qui dicte ses conditions. Une victime qui promet son aide. Une inconnue qui pourrait sauver ma fille.Le monde est devenu fou. Mais pour la première fois depuis l'annonce du diagnostic, j'ai un espoir. Fragile, ténu, minuscule. Mais un espoir.ÈveLes jours suivants, j'apprends à connaître Isabella. Je viens la voir chaque après-midi. Je m'assieds près de son lit, et je lui parle. Elle me parle de ses livres préférés, de ses rêves, de sa vie d'avant la maladie. Elle me parle de son père aussi. Avec des mots si tendres, si remplis d'amour, que j'en oublie presque qui il est vraiment.-Mon Papà, il est fort, dit-elle. Le plus fort du monde. Mais avec moi, il est tout doux. Il me racontait des histoires, quand j'étais petite. Il me faisait des dessins. Il me chantait des chansons napolitaines.-Et maintenant ?-Maintenant, il me regarde. To
ÈveLa nuit est étrange. Pour la première fois depuis des jours, je ne suis pas dans une cave. Je suis dans un lit moelleux, propre, et pourtant je ne dors pas. Je regarde le plafond, je compte les ombres que la lune dessine sur les murs, et je pense à demain.Isabella a seize ans. Elle aime les livres et les histoires de fées. Elle va mourir.Pourquoi est-ce que je fais ça ? Pourquoi est-ce que j'accepte de me jeter dans cette folie ? Parce que je peux la sauver, peut-être. Parce que j'ai ce pouvoir, et que le garder pour moi, dans ma petite maison au fond des bois, c'est peut-être égoïste. Ma grand-mère disait que c'était un cadeau empoisonné. Mais un cadeau, ça se partage, non ?Ou alors je me mens à moi-même. Peut-être que je fais ça parce que ses yeux, à lui, quand il a parlé d'elle... ces yeux-là, je ne les avais jamais vus chez personne. Pas même chez ma mère. Une douleur si absolue qu'elle en devient presque belle.Je finis par m'endormir aux premières lueurs de l'aube.Le len







