ログインPOINT DE VUE DE DANTE
« Tu gères le capital comme un comptable terrorisé », dis-je en jetant mon stylo sur les documents financiers éparpillés sur le bureau.
« Si on suit ta stratégie, Meridian Ventures survit six mois de plus avant de mourir à petit feu, dans la misère. C'est totalement dénué d'originalité. »
Cela faisait trois heures d'affilée que nous nous disputions.
L'horloge de mon ordinateur indiquait seize heures ; il nous restait donc exactement huit heures pour présenter au conseil d'administration de Vanguard une proposition commune de restructuration.
La suite semblait de plus en plus étouffante ; l'atmosphère était saturée d'une hostilité latente et de la réalité frustrante que Soren Kade était totalement imperméable à l'intimidation.
Soren ne haussa pas le ton et ne réagit pas à mon insulte flagrante.
Il se tenait parfaitement droit sur sa chaise, faisant tourner un stylo en argent entre ses longs doigts calculateurs tout en fixant un tableau numérique à l'écran.
« Je gère le capital dans l'optique de le préserver », rectifia Soren d'une voix d'un calme exaspérant.
« Votre modèle d'expansion agressive repose sur l'effet de levier d'actifs que nous ne possédons pas réellement. Vous vendez du rêve aux investisseurs, Dante. Moi, je leur présente la réalité. »
L'entendre prononcer mon prénom provoqua une secousse inattendue en pleine poitrine, ce qui déstabilisa ma concentration un court instant.
D'ordinaire, il s'en tenait à mon nom de famille, respectant les barrières formelles imposées par la guerre que se livraient nos familles depuis vingt ans.
Le voir franchir cette limite, avec ce ton calme et autoritaire, était incroyablement déstabilisant.
Je m'éloignai du bureau et me levai, passant les mains dans mes cheveux pour évacuer le trop-plein d'énergie qui bouillonnait en moi.
Je ne pouvais pas rester une minute de plus dans cet espace confiné avec lui sans risquer d'exploser.
« Range ton ordinateur », ordonnai-je en saisissant ma veste sur le lit pour l'enfiler. « On change d'endroit pour aller au salon d'affaires. J'ai besoin de caféine et de regarder un mur qui ne soit pas masqué par ta tête. »
Soren cessa de faire tourner son stylo et m'observa d'un regard calme et analytique avant de refermer tranquillement son ordinateur et de le glisser dans sa sacoche en cuir.
Il ne protesta pas et ne se plaignit pas de ce changement de programme ; il se contenta de se lever et de me suivre vers la sortie.
Nous traversâmes les allées du vaste campus en direction du pôle central des étudiants ; le vent de fin d'après-midi s'engouffrait avec force sous mes vêtements.
Blackridge fourmillait d'étudiants d'élite qui terminaient leurs séminaires préliminaires et se regroupaient en petits cercles exclusifs sur les pelouses impeccables.
Dès que nous franchîmes les portes vitrées du salon d'affaires, le brouhaha ambiant diminua sensiblement.
Je fis abstraction de ce changement soudain d'atmosphère, me dirigeant droit vers une table libre dans un coin pour y déposer mon sac sur une chaise. Soren s'installa en face de moi ; il sortit son ordinateur portable et l'ouvrit sans prêter attention aux dizaines de regards qui suivaient le moindre de nos gestes.
La curiosité était palpable parmi les étudiants, qui observaient les héritiers de deux empires financiers rivaux s'installer tranquillement pour travailler ensemble.
Je me rendis au comptoir pour commander deux cafés noirs ; de retour à la table, je fis glisser l'une des tasses sur le bois verni en sa direction.
— Je n'ai pas demandé de café, fit remarquer Soren en regardant la tasse.
— Considère ça comme un investissement pour te garder éveillé, répondis-je en buvant une longue gorgée du mien. Le liquide amer et brûlant atteignit mon estomac, me procurant enfin un regain de concentration immédiat. Maintenant, ouvre le rapport sur le déficit du quatrième trimestre. Si nous restructurons la dette en obligations à haut rendement, nous pourrons totalement contourner ta ridicule stratégie de liquidation.
Soren ouvrit la bouche pour démonter mon argument, mais une voix assurée nous interrompit soudain avant qu'il ne puisse dire un mot.
— Eh bien, voilà qui est absolument fascinant, lança Alessia Moreau en s'approchant de notre table, un sourire amusé aux lèvres.
Je me suis adossé à ma chaise en levant les yeux vers la fille du magnat de la mode le plus riche d'Europe. Alessia excellait dans le jeu des relations d'influence ; elle savait exactement qui détenait le pouvoir et comment manipuler la dynamique du campus à son avantage.
« Alessia », dis-je en désignant d'un geste vague la chaise vide à mes côtés. « Tu es venue critiquer nos modèles financiers ou simplement participer à la surveillance généralisée du campus ? »
« Un peu des deux », répondit Alessia en posant les mains sur le dossier de la chaise sans s'asseoir. « Tout le monde parie sur vous deux. Les pronostics penchent largement pour une altercation physique avant la fin de la semaine, même si quelques étudiants ambitieux parient que vous serez tous les deux renvoyés d'ici demain matin. »
Soren tapa une dernière commande sur son clavier, sans jamais quitter l'écran des yeux. « Ils vont perdre leur argent. »
Alessia tourna le regard vers lui, son sourire s'élargissant. « Tu as l'air très sûr de toi, Soren. Surtout quand on sait que tu n'as toujours pas soumis le document préliminaire pour Vanguard. »
Je fronçai les sourcils en posant mon café. « Comment es-tu au courant de l'état d'avancement de notre document ? »
« Parce que tout le monde au sein de l'Initiative Vanguard le sait », expliqua Alessia avec aisance en sortant son téléphone de sa poche pour tapoter l'écran. « Le professeur Thorne a rendu public le tableau de bord des soumissions. Chaque équipe peut voir qui a validé sa stratégie. Vous êtes les seuls directeurs à avoir encore un dossier vierge, et c'est précisément pour ça que je suis venue vous voir. »
Je ressentis soudain une véritable montée de stress.
L'échéance approchait à grands pas, et notre refus de faire des compromis exposait nos dysfonctionnements aux yeux de tout le programme.
« Nous sommes en train de finaliser les détails », dis-je sur la défensive en saisissant mon stylo et en rapprochant mon carnet de notes.
« Vous avez intérêt à faire vite », conseilla Alessia en reculant d'un pas. « Julian Croft est installé dans le salon du haut ; il se vante auprès de quiconque veut bien l'écouter que son équipe a déjà mis au point un plan de restructuration infaillible. Il organise une soirée privée dans son penthouse hors campus ce soir pour fêter sa victoire inévitable. »
« Julian est un abruti », rétorquai-je aussitôt. « Sa stratégie s'effondrera dès que les investisseurs remettront en question ses marges. » « Peut-être », convint Alessia, les yeux pétillants de malice. « Mais la liste des invités à sa soirée inclut trois associés juniors du cabinet de créanciers initial de Meridian Ventures. Si tu veux vraiment décrocher ce contrat, tu devrais probablement être présent dans ce penthouse ce soir. »
Elle fit un signe de la main bref et élégant, puis se retourna et disparut dans la foule du salon.
Je la regardai s'éloigner tout en assimilant rapidement l'information.
Accéder aux créanciers initiaux nous conférerait un avantage inouï, nous permettant de passer outre les chiffres théoriques pour obtenir des données historiques réelles.
Mais assister à une soirée organisée par Julian Croft relevait du cauchemar social, surtout quand on sait que mon codirecteur abhorrait les environnements imprévisibles.
Je portai le regard de l'autre côté de la table, m'attendant à ce que Soren rejette immédiatement l'idée de participer à un événement bondé, hors des locaux de l'entreprise.
Soren ne regardait plus son écran.
Il me fixait droit dans les yeux ; son regard gris trahissait une intensité impitoyable et concentrée qui me prit totalement au dépourvu.
« À quelle heure commence la soirée ? » demanda Soren d'une voix d'un calme glacial.
Je clignai des yeux, momentanément décontenancée par ce changement d'attitude soudain. « Tu veux vraiment aller à une soirée organisée par le type que tu as humilié publiquement il y a une heure ? »
« Julian Croft détient une partie de la dette qui a ruiné la réputation de ma famille », déclara Soren en refermant son ordinateur portable d'un geste sec et définitif. « Sa soirée m'importe peu. Ce qui m'intéresse, c'est d'obtenir les noms de ces créanciers, et je suis tout à fait prêt à gâcher sa soirée pour y parvenir. »
La froideur absolue de ses propos fit courir un frisson dangereux dans mes veines.
Ce n'était pas un robot du monde des affaires obéissant aux ordres de son père. C'était un prédateur, attendant patiemment le moment propice pour frapper.
« Très bien, Kade », dis-je en me levant, un véritable sourire de prédateur s'étirant sur mes lèvres. « Allons gâcher la soirée de Julian. »
POINT DE VUE DE SORENLes portes de l'ascenseur s'écartèrent, nous exposant instantanément au son assourdissant de basses électroniques. Le penthouse de Julian Croft occupait le dernier étage d’une tour du centre-ville, bondée au point d’enfreindre plusieurs normes de sécurité incendie.La chaleur émanant de cette foule compacte frappa ma veste dès que je sortis de la cabine en acier.Dante se fraya un chemin sans hésiter à travers l’entrée encombrée de monde.Je le suivais de près, attentif à l'agencement de l'immense pièce à vivre plutôt qu'aux centaines d'étudiants qui traitaient ce mardi soir comme un week-end.« Il a loué tout l'étage », cria Dante par-dessus la musique. « Croft tient vraiment à ce que tout le monde sache qu'il a accès à des fonds offshore. »« C'est une manifestation flagrante d'insécurité », répondis-je en haussant le ton pour me faire entendre. « Une fortune solide n'a pas besoin de stroboscopes ni d'un bar ouvert pour attirer l'attention. »Dante rit ; ce rir
POINT DE VUE DE DANTE« Tu gères le capital comme un comptable terrorisé », dis-je en jetant mon stylo sur les documents financiers éparpillés sur le bureau.« Si on suit ta stratégie, Meridian Ventures survit six mois de plus avant de mourir à petit feu, dans la misère. C'est totalement dénué d'originalité. »Cela faisait trois heures d'affilée que nous nous disputions.L'horloge de mon ordinateur indiquait seize heures ; il nous restait donc exactement huit heures pour présenter au conseil d'administration de Vanguard une proposition commune de restructuration.La suite semblait de plus en plus étouffante ; l'atmosphère était saturée d'une hostilité latente et de la réalité frustrante que Soren Kade était totalement imperméable à l'intimidation.Soren ne haussa pas le ton et ne réagit pas à mon insulte flagrante.Il se tenait parfaitement droit sur sa chaise, faisant tourner un stylo en argent entre ses longs doigts calculateurs tout en fixant un tableau numérique à l'écran.« Je gè
POINT DE VUE DE SOREN— Meridian Ventures, lut Dante à voix haute ; ces mots résonnaient comme une malédiction absolue dans le silence oppressant de notre chambre.Le nom de la société disparue s'affichait sur l'écran de mon ordinateur portable, s'imposant à moi en lettres noires et nettes.Meridian Ventures était la coentreprise à l'origine de la rupture entre nos familles ; c'était l'entreprise même dont mon père accusait le patriarche Valez d'avoir provoqué la faillite par des détournements de fonds massifs. C’était l’épicentre d’une guerre d’entreprises qui avait duré vingt ans, et voilà que la Blackridge International University nous le présentait comme un simple exercice universitaire.« L’administration se moque ouvertement de nous », lança Dante en traversant la pièce pour s’arrêter pile à la limite invisible séparant nos espaces respectifs. « Il est absolument impossible que cette répartition soit le fruit du hasard. »« C’est un test de résistance psychologique », répondis-j
POINT DE VUE DE SOREN— Vous avez perdu la tête ? lança Dante, sa voix résonnant sur le sol en marbre du hall.L'employé se contenta de rajuster ses lunettes, nullement décontenancé par cet accès de colère soudain. — Je ne conçois pas le programme, Monsieur Valez. Je ne fais qu'appliquer le règlement concernant l'hébergement. Vous êtes tous deux affectés à la suite 417 et officiellement enregistrés comme codirecteurs de l'Initiative Vanguard.— Je ne m'associerai pas à un Kade, déclara Dante en tournant le dos à la réception et en passant la main dans ses cheveux sombres. Appelez le doyen. Faites venir l'équipe juridique de ma famille au téléphone. C'est un conflit d'intérêts majeur.— C'est le doyen qui a approuvé ce binôme, répondit calmement l'homme âgé en rapprochant le document imprimé du bord du comptoir. « Le conseil estime que si les héritiers de deux empires financiers rivaux sont incapables de gérer un simple incubateur universitaire, aucun des deux n'est apte à diriger de v
POINT DE VUE DE SOREN« Vous n'êtes pas dans la bonne suite. » La voix perça le léger bourdonnement de la climatisation ; elle était forte, dénuée de la moindre hésitation.Je resserrai ma prise sur la poignée en cuir de ma valise, pénétrai entièrement dans la chambre 417 et laissai la porte massive se refermer derrière moi.La suite était immense, bordée de hautes étagères et dotée de deux espaces de vie distincts, mais ces vastes dimensions ne parvenaient en rien à dissiper la tension étouffante qui envahissait instantanément les lieux.Dante Valez se tenait près de la fenêtre du fond, passant une main dans ses cheveux sombres, volontairement ébouriffés.Je l'avais reconnu dès l'instant où j'avais franchi le seuil.Impossible de faire autrement.J'avais passé ma vie entière à examiner des rapports financiers, des notes juridiques et des dossiers d'acquisitions agressives portant le nom de sa famille en en-tête.Il était l'héritier de Valez Holdings, le conglomérat que mon père s'éta







