LOGINChapitre 56
Cassian
La nouvelle de l'OPA m'arrive au petit matin, portée par un assistant au visage blême qui dépose le rapport sur mon bureau avec des gestes d'entrepreneur de pompes funèbres, et je le lis une fois, deux fois, trois fois, les yeux fixés sur les chiffres qui dansent comme une accusation silencieuse, les doigts serrés sur le sous-main de cuir, les mâchoires crispées par une tension
Chapitre 66CassianJe reste debout de l'autre côté de la rue pendant de longues minutes après qu'elle a claqué la porte, les pieds rivés au trottoir défoncé, les mains enfoncées dans les poches de mon manteau, le regard fixé sur cette façade de brique rouge qui me sépare de tout ce qui compte désormais dans ma vie. La brise matinale soulève des tourbillons de poussière sur la chaussée, et les cheminées d'usine crachent leur fumée grise vers un ciel bas et lourd, mais je ne sens rien, je ne vois rien d'autre que cette porte close, que cette fenêtre derrière laquelle elle s'est réfugiée, que cette femme qui a emporté mon enfant et qui refuse de me regarder en face.Le temps passe, je ne sais pas combien de minutes ni combien d'heures, et je reste là, i
Chapitre 65IlaryaJe prends Aëlys par la main et je la guide vers l'intérieur de la maison, sans un regard en arrière, sans un mot, sans rien qui puisse trahir le tumulte qui fait rage dans ma poitrine. Mes doigts sont serrés autour de sa petite main, trop serrés peut-être, mais je ne peux pas me détendre, je ne peux pas relâcher la pression, parce que si je le fais, je vais m'effondrer, je vais me briser en mille morceaux sur le carrelage de ma cuisine, et je ne peux pas me le permettre, pas devant elle, pas maintenant.La porte se referme derrière nous avec un claquement sourd, et le silence retombe, un silence lourd, oppressant, qui ne ressemble pas au silence paisible de notre maison, mais à celui qui précède les tempêtes, à celui qui annonce les catastrophes, à celui qui pèse sur les champs de bataille juste a
Chapitre 64IlaryaJe sors de la maison, un panier de linge à la main, les pensées encore tournées vers les dossiers que j'ai laissés sur la table de la cuisine, vers les appels que je dois passer, vers les décisions que je dois prendre pour la suite de ma campagne contre les Veyrenc, quand je le vois.Il est là, debout de l'autre côté de la rue, à moitié dissimulé derrière un camion de livraison, mais je le reconnaîtrais entre mille, je le reconnaîtrais même dans l'obscurité la plus totale, même après cent ans de séparation, même s'il était réduit à l'état de fantôme. Cassian. Mon mari. Mon bourreau. Le père de mon enfant. Il est là, à Khalmyre, devant ma maison, et il regarde Aëlys qui joue dans le jardin.Le monde s'arrête.Le panier de linge glisse de mes doigts et tombe sur le sol de pierre avec un bruit sourd, les vêtements éparpillés autour de mes pieds comme des oiseaux morts, et je reste figée sur le seuil, incapable de bouger, incapable de parler, incapable de faire autre ch
Chapitre 63CassianLa maison est une bâtisse modeste en brique rouge, coincée entre une imprimerie désaffectée et un atelier de mécanique, dans un quartier ouvrier de Khalmyre où les rues sont étroites et les trottoirs défoncés. Je me tiens de l'autre côté de la chaussée, dissimulé derrière un camion de livraison garé sur le bas-côté, et je regarde la façade sans grâce de cette demeure qui abrite les deux êtres que j'ai perdus et que je suis venu retrouver.Le jardin est minuscule, un carré de pelouse clairsemée entouré d'une clôture en bois peint qui s'écaille, et pourtant il est rempli de jouets, de ballons colorés, d'un tricycle renversé sur le flanc, de tout l'attirail du bonheur simple d'une enfant qui ne sait rien de la guerre que se
Chapitre 62CassianL'hydravion m'attend à la jetée privée du palais, un appareil sobre et discret que j'utilise pour mes déplacements d'affaires et qui ne paie pas de mine, mais qui est assez rapide pour me conduire à Khalmyre en quelques heures. Le pilote est déjà à bord, un homme de confiance qui ne pose jamais de questions et qui a l'habitude de mes décisions soudaines, de mes départs précipités, de ces voyages dont il ne sait rien et dont il ne cherche pas à savoir.Je n'ai prévenu personne de mon départ, ni Daphné, ni le conseil d'administration, ni même Gabriel Stern, qui doit encore être à Khalmyre à rassembler des preuves et qui sera probablement surpris de me voir débarquer sans crier gare. Mais je ne veux pas de témoins, je ne veux pas de regards
Chapitre 61CassianLa nuit est tombée depuis des heures, et je suis toujours dans mon bureau, assis derrière ma table de travail, entouré par les dossiers que j'ai fait remonter des archives, des dossiers médicaux, des correspondances, des relevés bancaires, tout ce qui pouvait m'aider à reconstituer les derniers mois de la vie d'Alixia avant sa disparition, et plus je lis, plus je comprends, plus la vérité m'apparaît dans toute son horreur.Elle était seule. Totalement, absolument seule, dans ce palais où personne ne lui parlait, où personne ne la regardait, où personne ne se souciait de savoir si elle était heureuse ou malheureuse, si elle dormait ou si elle pleurait, si elle avait peur ou si elle espérait encore. Les domestiques ne voyaient rien, par discrétion ou par indifférence, ma s&
Chapitre 5AlixiaJe cherche Cassian pendant trois heures.Le palais Veyrenc est un labyrinthe de marbre et de verre qui s'étend sur sept niveaux reliés par des escaliers monumentaux et des ascenseurs privés. Je connais chaque recoin, chaque couloir dérobé, chaque alcôve où l'on peut se cacher. J'a
Chapitre 4AlixiaLe jardin d'hiver est désert à cette heure de la matinée, et c'est pour cela que je m'y réfugie.Les murs de verre montent jusqu'au plafond voûté, laissant entrer une lumière laiteuse qui se diffracte sur les feuillages tropicaux et les orchidées suspendues. L'air est chaud, humid
Chapitre 3AlixiaLa salle à manger est une cathédrale de marbre et de cristal.Les murs s'élèvent sur trois étages, recouverts de panneaux de marbre noir veiné de blanc, et le plafond est une verrière immense qui laisse passer la lumière pâle du soir, filtrée par des lustres de cristal suspendus c
Chapitre 1AlixiaL'orage ne crève pas.Je me tiens devant la baie vitrée de ma chambre, les deux paumes posées à plat sur le verre froid, et je regarde les nuages s'enrouler autour des flèches de la cité comme des serpents de fumée noire. Maëlancourt scintille sous les éclairs, suspendue entre le







