LOGINLe surlendemain, la brume matinale enveloppait La Défense quand Prunelle pénétra dans la tour de verre qui portait son nom. Ce jour-là, une étape cruciale devait être franchie : la signature définitive de l’alliance avec le groupe Al-Rachid, apportée par Yassir. Une fusion qui ouvrirait les marchés du Golfe et consoliderait l’empire pour la décennie à venir.
Les équipes juridiques s’affairaient depuis l’aube. Dans la salle du conseil, une longue table d’acajou supportait des liasses de documents reliés de cuir. Yassir se tenait près de la baie vitrée, costume anthracite, profil d’aigle, téléphone vissé à l’oreille. Il raccrocha en la voyant entrer et vint déposer un baiser sur sa joue.
— Le monde nous regarde, murmura-t-il.
— Le monde regarde l’empire, corrigea-t-elle avec un sourire de façade.
Ils s’assirent côte à côte. Face à eux, les représentants d’Al-Rachid, trois hommes en dishdasha blanche et un avocat britannique au flegme oxfordien. Les caméras des médias économiques, autorisées pour l’occasion, captaient chaque poignée de main, chaque paraphe. Quand vint le moment de signer, Yassir avança le premier, d’un geste ample et sûr. Prunelle le regarda apposer son nom au bas du document, et quelque chose en elle se glaça.
Ce n’était pas de l’envie. Ni de la méfiance. C’était un vide existentiel qui s’ouvrait sous ses pieds. Elle regarda cet homme qu’elle avait épousé, ce partenaire parfait, ce mari que les magazines décrivaient comme « le roc de la reine de glace ». Que partageaient-ils, réellement ? Des conseils d’administration, des dîners, une sexualité de convenance, et une ambition qui les soudait comme un ciment froid. Rien qui ressemble à la chaleur. Rien qui palpite.
Elle signa à son tour, le poignet ferme, le visage impassible. Les flashes crépitèrent. Quelque part, un journaliste commenta en direct : « Prunelle Delacroix, plus puissante que jamais, scelle l’avenir de son groupe. » Personne ne vit l’imperceptible crispation de sa mâchoire.
Le reste de la journée se déroula dans une brume d’efficacité. Déjeuner protocolaire, conférence de presse, réunion stratégique. Yassir rayonnait. Il avait négocié cet accord pendant des mois, et son succès renforçait sa position au sein du groupe. Prunelle le regardait évoluer, séducteur, habile, et elle se sentait spectatrice de sa propre vie.
Le soir, après le départ des invités, ils se retrouvèrent seuls dans l’immense penthouse. Yassir déboucha une bouteille de Krug, servit deux flûtes.
— À nous, dit-il en trinquant. À la puissance.
Elle but une gorgée. Le champagne était glacé, parfait. Comme tout le reste.
— Tu ne sembles pas heureuse, observa-t-il soudain.
Le regard de Yassir s’était fait plus perçant. Ce n’était pas de l’inquiétude, plutôt l’agacement d’un associé qui décèle une faille dans le contrat.
— La fatigue, éluda-t-elle.
Il n’insista pas. Il ne cherchait jamais à creuser. Peut-être parce qu’il pressentait que sous la surface lisse, il ne trouverait pas de réponse qui lui plaise.
Cette nuit-là, le gouffre intérieur de Prunelle lui sembla plus profond que jamais. Allongée dans le noir, elle écoutait la respiration tranquille de Yassir, et une question glacée se forma derrière ses paupières closes : Étais-je en train de me noyer sans même une vague à l’horizon ? Elle attendit une réponse, une intuition, un signe. Le silence seulement lui répondit. Mais dehors, dans la ville, une vague se levait déjà. Elle portait un nom qu’elle apprendrait bientôt.
Chapitre 50 : La décision de contre-attaqueLe jour se levait à peine, gris et froid, quand Prunelle composa le numéro de Yassir. Elle était assise dans son bureau, les stores encore baissés, le visage défait par la nuit blanche, mais les yeux secs. La crise de la veille avait laissé place à une détermination glacée, celle des survivants. Elle ne pleurerait plus. Elle ne supplierait plus. Elle allait se battre.— C’est moi, dit-elle lorsque Yassir décrocha, la voix enrouée par le manque de sommeil.— Je t’écoute.— J’ai réfléchi. Tu avais raison. Sur tout.Un silence. Puis la voix de Yassir, prudente :— Qu’est-ce que tu proposes ?— Je veux te voir. Avant l’ouverture des bureaux. Dans mon bureau.— J’arrive.Elle raccrocha, fixa le téléphone un instant, puis se leva pour se passer un peu d’eau sur le visage. Elle se regarda dans le miroir de la salle d’eau, et pour la première fois depuis des semaines, elle ne détourna pas les yeux. La femme qui la fixait était brisée, mais debout.Q
Chapitre 49 : Le cri muetLe penthouse était vide, silencieux comme une tombe. Yassir était reparti, après lui avoir laissé les photos, après lui avoir dit qu'il ne pouvait rien faire si elle continuait à mentir. Il avait claqué la porte, et le bruit s'était répercuté dans les pièces immenses, comme un couperet. Prunelle était restée assise sur le canapé, les photographies éparpillées autour d'elle, les yeux secs, le corps en état de choc.Elle attendit. Elle ne savait pas quoi. Peut-être un message de Gérald, un appel, un signe. Mais le téléphone resta muet. Elle regarda l'écran, espérant malgré elle, puis le reposa, écœurée. Elle n'était même pas capable de savoir si elle voulait qu'il appelle ou qu'il disparaisse.Elle se leva, traversa le salon, monta l'escalier de marbre. Chaque pas résonnait, lourd, comme si elle traînait des chaînes. Dans la chambre, elle s'arrêta devant le grand miroir en pied, celui qui reflétait autrefois la reine de glace, sûre d'elle, invincible. Elle leva
Chapitre 48 : Le passé de GéraldVingt ans plus tôt, dans une petite ville de la banlieue lyonnaise, Gérald n’était encore que Tristan Moreau. Un garçon mince, trop sensible, qui écrivait des poèmes dans des cahiers à spirale et croyait que l’amour pouvait tout sauver. Il avait les cheveux en bataille, un sourire désarmant, et une fiancée du nom d’Élise.Élise était douce. Elle travaillait comme comptable dans une filiale logistique de Delacroix Industries, une tour grise où les salariés n’étaient que des numéros. Elle rentrait le soir, épuisée mais confiante, racontait à Tristan ses journées, les chiffres qu’elle alignait, les humiliations qu’elle subissait. Il l’écoutait, la serrait contre lui, lui promettait un avenir meilleur. Ils rêvaient d’un petit appartement, d’un enfant, d’une vie simple.Puis la filiale avait été restructurée. Un plan social, froidement exécuté. Des dizaines de licenciements, sans préavis, sans indemnités décentes. Élise avait reçu sa lettre un matin de nove
Chapitre 47 : La confrontation calculéeLe penthouse baignait dans un silence de plomb lorsque Yassir entra dans le salon, l’enveloppe kraft serrée sous le bras. Prunelle était assise sur le canapé, les pieds repliés sous elle, un verre de vin à peine entamé posé sur la table basse. Elle n’avait pas allumé le grand lustre, préférant la lumière tamisée d’une lampe d’appoint. Dehors, la pluie avait cessé, laissant derrière elle une odeur de bitume mouillé qui montait jusqu’à la terrasse.Elle leva les yeux vers lui, le visage marqué par des jours d’insomnie. Il s’arrêta à quelques pas, le regard fixe, la mâchoire serrée. Elle comprit immédiatement que quelque chose était grave. Yassir n’avait pas cette expression depuis des années, depuis l’époque où ils négociaient des contrats hostiles, où chaque mot pouvait faire basculer un empire.— Assieds-toi, dit-il d’une voix sans timbre.— Pourquoi ? demanda-t-elle, méfiante.— Assieds-toi, Prunelle.Elle obéit lentement, le cœur battant. Yass
Chapitre 46 : L’alerte de minuitLa nuit était noire et muette, à peine troublée par le bourdonnement lointain de la ville. Yassir se tenait dans son bureau du penthouse, les stores baissés, une seule lampe allumée. Il n’avait pas rejoint la chambre conjugale. Il n’y avait plus sa place depuis longtemps, et il ne tenait pas à croiser le regard de Prunelle, ce regard fuyant qui le rendait fou.Le téléphone sécurisé vibra sur le buvard. Un message du détective. Trois mots : « J’arrive. Maintenant. »Yassir hocha la tête, le visage fermé. Il savait ce que cela signifiait. L’homme qu’il avait engagé n’appelait jamais pour des banalités. S’il se déplaçait à minuit, c’est qu’il tenait enfin une preuve.La porte de service s’ouvrit doucement, et le détective entra sans bruit. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, trapu, le cheveu ras, les yeux gris comme la pluie. Il portait un blouson sombre et tenait une enveloppe kraft sous le bras. Yassir lui désigna un fauteuil, mais il resta de
Chapitre 45 : La clé USBL’appartement du vingtième arrondissement était silencieux, volets clos, lumière crue de la lampe de bureau découpant un cercle blanc sur la table. Gérald était assis, le dos droit, une cigarette se consumant dans un cendrier débordant. Devant lui, un ordinateur portable ouvert, un câble reliant l’appareil à une clé USB noire posée sur un mouchoir. Il travaillait depuis des heures, le visage concentré, les doigts volant sur le clavier.Il avait commencé par trier les photographies. Des dizaines, prises à différents moments, sous différents angles. Certaines volées à son insu dans les bureaux de la tour, d’autres extraites de la vidéosurveillance qu’il avait piratée, d’autres encore prises par lui-même lors de leurs nuits clandestines. Il les passa en revue, froidement, comme un greffier de l’enfer. Le visage de Prunelle y apparaissait sous toutes ses facettes : la présidente au port altier, la femme troublée dans le miroir des toilettes, l’amante offerte contr







