LOGINnuit tombe comme , La chambre s’assombrit, les lampes murales diffusent une lueur miel. Mia lutte contre le sommeil, mais son corps malade ne lui obéit pas. Elle cligne des yeux, encore, encore, cherchant un point d’ancrage dans cette pièce qui n’est pas la sienne.
Alexandre s’installe sur la chaise juste à côté de son lit. Il ne parle pas. Il ne lit pas. Il ne dort pas. Il la regarde. La lumière se reflète dans ses yeux bleus, immobiles, trop attentifs. Il a les coudes posés sur ses genoux, les mains croisées sous son menton. Une statue vivante. Une sentinelle. Un geôlier. Chaque fois que Mia entrouvre les paupières, elle tombe sur lui. Il ne détourne jamais le regard. Jamais. Son souffle devient plus lourd, sa vision se trouble, le sommeil la prend par fragments arrachés. Elle s’enfonce lentement dans l’inconscience, avec la sensation étrange de tomber dans un vide qu’elle ne comprend pas. Avant de sombrer complètement, elle entend la voix d’Alexandre, basse, presque un murmure contre sa peau. « Dors. Je veille sur toi. » Elle voudrait protester, mais sa voix n’existe plus. Le noir l’avale. Elle se réveille au matin avec la gorge en feu et la poitrine serrée. La lumière du soleil traverse les rideaux épais, teintant la chambre d’un or aveuglant. Elle tente de bouger et un élancement traverse son dos. Un mouvement à sa droite. Alexandre est toujours là. Assis. Éveillé. Fraîchement changé, comme s’il n’avait pas dormi une seule seconde. Il se penche légèrement. « Bonjour, mon amour. Tu as bien dormi ? » Elle veut crier Ne reste pas là, mais sa gorge ne produit qu’un souffle rauque. Alexandre sourit, comme si elle avait répondu. Il se lève, approche pour ajuster les oreillers derrière elle, ses mains glissant sous sa nuque avec un soin qui frôle l’intrusion. « Aujourd’hui, on va faire quelque chose d’important. » Il lui effleure la joue. « Je vais te montrer la maison. Ça t’aidera à te souvenir. » Son cœur se contracte. Elle n’est pas sûre de vouloir voir plus de ce lieu qui lui arrache tout sentiment de réalité. Alexandre déverrouille les freins d’un fauteuil roulant placé à côté du lit. Il le rapproche, parfaitement maîtrisé, comme s’il l’utilisait depuis longtemps. « Je vais t’aider. Laisse-toi faire. » Elle n’a pas la force d’empêcher quoi que ce soit. Ses muscles sont faibles, ses jambes perdues dans un engourdissement qui la terrifie. Il glisse un bras dans son dos, un autre sous ses genoux. Elle respire trop vite, paniquée par la sensation d’être soulevée comme une poupée brisée. Il la place dans le fauteuil, ajuste ses pieds contre les repose-pieds, l’attache doucement avec une lanière. Pour sa sécurité, dit-il d’un ton calme. Pour être sûr qu’elle ne tombe pas, dit-il sans le dire vraiment. Puis il se place derrière elle. Son ombre recouvre la sienne. « Prête ? » Elle ferme les yeux un instant. C’est sa seule réponse. Alexandre pousse le fauteuil vers la porte. Elle entend le léger roulement des roues sur le parquet ciré. Le silence de la maison lui donne la chair de poule ; pas de voix, pas de pas, pas de murmures derrière les murs. Juste eux deux. Comme si le monde entier avait décidé de disparaître. Ils avancent dans un long couloir. Des cadres dorés tapissent les murs, mais aucune photo dans les cadres. Juste des feuilles vides. Un choix étrange. Un choix dérangeant. Alexandre ne commente pas. Elle n’ose pas demander. Ils passent devant un grand miroir. Mia aperçoit son reflet pâle, amaigrie, les joues creusées. Un hématome encore visible sur sa tempe. Ses cheveux en désordre, collés contre son crâne. Elle ne se reconnaît pas. Elle détourne rapidement les yeux. Alexandre le remarque. « Tu es encore très belle. Même après… tout ça. » Tout ça. Des mots qui cachent un gouffre. Il pousse le fauteuil dans un salon immense. Les fenêtres sont si grandes qu’elles donnent l’impression que la maison flotte dans la lumière du matin. Des meubles modernes, un piano noir, des fleurs fraîches sur la table. Rien n’a la marque d’un passé. Aucune photo de couple. Aucune trace de vie. « Tu adorais venir ici avant l’accident. » Il contourne le fauteuil pour se mettre devant elle. « Tu aimais jouer du piano. Tu passais des heures dessus. » Elle fronce les sourcils. Elle n’a aucun souvenir d’avoir jamais touché un piano. Même en le regardant, rien ne bouge dans sa mémoire vide. Alexandre incline légèrement la tête. « C’est normal. Ta mémoire doit se reconstruire. » Il reprend place derrière elle. Le poids de sa présence lui colle à la peau. Ils continuent la visite. Une cuisine immaculée, étrangement propre. Une salle à manger où la longue table semble n’avoir jamais accueilli un seul repas. Puis un bureau fermé à clé naturellement, Alexandre passe sans s’arrêter. Mia sent un frisson glacial remonter le long de sa colonne. Cette maison est belle comme un décor… mais elle n’y trouve aucun passé. Son regard s’accroche à un détail : une seule tasse de café dans l’évier. Juste une. Personne d’autre ne vit ici. Elle le sait. Alexandre ouvre une grande baie vitrée qui donne sur une terrasse. La brise du matin frappe son visage, fraîche, presque violente après la chaleur étouffante de l’intérieur. « Regarde. C’était ton endroit préféré. » La vue est magnifique : un grand jardin, un mur de haies taillées, aucun voisin en vue. Rien. Que la nature, et eux. Elle n’a jamais vu cet endroit. Elle en est certaine. Son cœur tambourine plus vite, ses mains tremblent légèrement sur les accoudoirs. Alexandre le sent. Il se penche, ses lèvres près de son oreille. « Je sais que tu as peur. Je suis là. Je te protège. » Ses mots sont doux. Mais quelque chose dans son ton dit : Je contrôle tout. Il se redresse et recommence à pousser le fauteuil. Il ne laisse jamais plus d’un demi-pas entre eux. Toujours collé derrière elle, ses mains solides sur les poignées. Un pilote constant. Un gardien. Un propriétaire. Ils reviennent à l’intérieur. Le silence est si épais qu’il semble absorber son souffle. Alexandre s’arrête au milieu du hall d’entrée, là où des escaliers en marbre montent vers l’étage. Mia lève les yeux. Les marches sont hautes, immenses, sévères. Pour la première fois, elle comprend quelque chose qui lui brûle la peau : Même si elle pouvait marcher… comment fuir cet endroit isolé, immense, silencieux ? Comment sortir sans lui ? Comment respirer sans qu’il ne le voie ? Elle se sent prisonnière dans un fauteuil. Et prisonnière dans cette maison. Et plus encore prisonnière sous les yeux d’Alexandre. Il se penche vers elle, glisse une main sur son épaule, la caresse de manière possessive, presque tendre. « Tu verras », murmure-t-il, « avec le temps, tout redeviendra comme avant. » Mais quelque chose, en elle, hurle silencieusement : Rien n’a jamais été comme avant. Et rien ne le sera jamais.Mia tapote doucement l’accoudoir de son fauteuil pour attirer l’attention d’Alexandre. Elle ne peut pas parler, mais son regard, lui, tremble d’une demande silencieuse. Alexandre s’interrompt, tourne la tête vers elle. Il connaît déjà cette expression, il sait qu’elle veut quelque chose.— Qu’est-ce qu’il y a, ma douce ?Elle pointe du doigt un dessin collé sur le mur du couloir : un petit soleil jaune maladroit, entouré de traits bleus. Un dessin d’enfant. Ou censé l’être. Elle incline ensuite la tête, question muette. Alexandre sourit, se penche pour lui caresser la joue.— Tu veux voir la chambre de Jérémiah ?Elle hoche la tête immédiatement. Une pointe d’anxiété lui serre la poitrine. Elle n’a aucun souvenir de cet enfant. Aucun. Pas même une émotion floue ou une image perdue. Rien. Et pourtant… si c’est vraiment son fils, alors elle devrait reconnaître quelque chose, sentir quelque chose.Alexandre pose ses mains sur les poignées du fauteuil et commence à la pousser.— Bien sûr
Alexandre s’accroupit devant son fauteuil, les mains posées sur ses genoux comme s’il allait faire une annonce importante. Ses yeux sombres brillent d’une douceur étrange, presque forcée.— Mia… il faut que je te parle de quelqu’un.Elle relève lentement son regard vers lui. Sa gorge ne produit toujours aucun son, pas même un souffle un peu plus fort. Elle se contente de cligner des yeux, attentive, anxieuse. Son cœur bat plus vite que d’habitude elle le sent vibrer jusque dans ses doigts agités.Alexandre sourit. Un sourire trop parfait, trop lisse.— Jérémiah. Notre fils.Le mot fils résonne comme un écho lointain dans l’esprit vide de Mia. Une image floue tente de se frayer un chemin, un rire d’enfant peut-être, mais rien ne se solidifie. Juste du vide, encore du vide.Elle force un sourire, un petit mouvement hésitant de la bouche. Parce qu’elle veut bien croire ce qu’il dit. Parce qu’elle n’a rien d’autre auquel se raccrocher. Et surtout parce qu’elle ne veut pas lire la déceptio
nuit tombe comme , La chambre s’assombrit, les lampes murales diffusent une lueur miel. Mia lutte contre le sommeil, mais son corps malade ne lui obéit pas. Elle cligne des yeux, encore, encore, cherchant un point d’ancrage dans cette pièce qui n’est pas la sienne.Alexandre s’installe sur la chaise juste à côté de son lit.Il ne parle pas. Il ne lit pas.Il ne dort pas. Il la regarde.La lumière se reflète dans ses yeux bleus, immobiles, trop attentifs. Il a les coudes posés sur ses genoux, les mains croisées sous son menton. Une statue vivante. Une sentinelle.Un geôlier.Chaque fois que Mia entrouvre les paupières, elle tombe sur lui.Il ne détourne jamais le regard.Jamais.Son souffle devient plus lourd, sa vision se trouble, le sommeil la prend par fragments arrachés. Elle s’enfonce lentement dans l’inconscience, avec la sensation étrange de tomber dans un vide qu’elle ne comprend pas.Avant de sombrer complètement, elle entend la voix d’Alexandre, basse, presque un murmu
Mia ouvre les yeux. La chambre respire le luxe et la chaleur, mais rien en elle n’évoque la sécurité.Elle tente de relever la main : une douleur fulgurante lui traverse l’épaule. Un gémissement brisé s’échappe de ses lèvres. Elle veut demander ce qui se passe.Aucun mot ne sort.Sa gorge est sèche, brûlée. Ses cordes vocales semblent dissoutesLa porte s’ouvre avant qu’elle ne puisse essayer encore.Alexandre apparaît encore. Toujours impeccable. Toujours composé. Comme si sa présence dans cette pièce orpheline de bruits faisait partie de l’ordre naturel du monde. Il approche, sa silhouette noire tranchant avec la blancheur des draps.Ses yeux bleus s’illuminent lorsqu’il voit qu’elle est réveillée.« Ah… Mia, tu t’es bien reposée mon amour ?Sa voix tombe comme un velours sombre sur sa peau glacée.Elle tente de parler. Son souffle se brise en poussière. Son visage se crispe, ses doigts tremblent sur le drap.Alexandre pose un doigt sur ses lèvres. « Chut. Ne force pas. Tu n’as a
Mia ouvre les yeux dans un monde qui n’a pas de sens. Une lumière dorée glisse sur un plafond qu’elle ne reconnaît pas. Le lustre au-dessus d’elle scintille doucement, comme si quelqu’un l’avait fait vibrer juste avant son réveil. Elle fronce les sourcils, mais la douleur lui arrache un souffle rauque.Elle veut lever la main. Elle n’y arrive pas.Un bip régulier pulse à son oreille. Des fils courent le long de ses bras. Une perfusion coule lentement dans sa veine. Son corps lui paraît lourd, trop lourd, comme si un poids invisible la maintenait au matelas. Elle tente d’avaler, sa gorge brûle. Quand elle ouvre les lèvres, aucun son ne sort.Une panique glacée grimpe en elle.Elle essaie de parler, encore. Rien.Son cœur cogne contre sa cage thoracique, affolé. Elle veut appeler, hurler, comprendre. Mais seuls des râles faibles franchissent ses lèvres. Elle tire doucement sur un fil, par réflexe, et une douleur aiguë la transperce du torse jusqu’à l’épaule. Elle s’arrête net.C’est là







