MasukAlysson Inès m'accueille sans poser de questions. C'est pour cela que je l'aime, c'est pour cela que je suis revenue chez elle, dans notre petit appartement du quartier latin, dans cette vie que j'ai mise entre parenthèses et qui n'a pas changé, qui m'attendait, qui sent toujours le café et les vieux livres. Elle voit ma valise. Elle voit mon visage. Elle ouvre la porte en grand et elle dit : — Entre. Je fais du thé. Nous nous installons dans le salon, sur le canapé, avec nos tasses et nos plaids, comme aux temps anciens, comme avant que tout ne bascule, et je lui raconte. Je lui raconte le message, le mail, la dispute, le lien avec Mélisandre que Dorian m'avait caché, la sensation que tout ce que je croyais savoir de lui était peut-être une construction, une belle histoire, un rôle bien joué. — Je ne sais plus qui croire, dis-je, et ma voix est fatiguée, si fatiguée. Je ne sais plus si l'homm
Alysson Le message arrive trois jours plus tard, glissé dans le colis de cours qu'Inès m'a envoyé de la faculté, coincé entre deux polycopiés de pharmacologie, une simple enveloppe blanche sans adresse, sans timbre, sans rien qui permette de remonter jusqu'à l'expéditeur. Je l'ouvre sur mon bureau, dans ma chambre, un mardi après-midi, sans méfiance particulière, en pensant qu'il s'agit peut-être d'un mot d'Inès, d'une plaisanterie, d'une de ces petites attentions qu'elle glisse parfois dans mes affaires. Il n'y a qu'une phrase, tapuscrite, sans aucune personnalisation : Votre passé n'est pas ce que vous croyez. Je la lis. Je la relis. Je la lis encore. Et je ne comprends pas. Mon passé ? Mon passé est un livre ouvert, triste mais banal : un père mort, une mère absente, des études difficiles, un amour qui a mal tourné. Qu'est-ce que ce message veut dire ? Je vais jeter l'envelop
MélisandreLe message arrive au milieu de la nuit, porté par un pigeon de liaison dont le plumage est taché de gris, et quand je déroule le petit rouleau de papier, quand je lis les trois lignes qu'il contient, je reste un long moment immobile, la lettre entre les doigts, face à la fenêtre qui donne sur les cimes noires du Mercantour.Ils sont devenus amants.La liaison. La consécration. Le lien scellé par les corps comme il l'était déjà par les âmes. Mon informateur au manoir est précis, il dit la date, il dit la terrasse, il dit la chambre, il dit tout ce que j'avais besoin de savoir sans que je le demande.La rage qui monte en moi n'est pas ce qu'on croirait. Ce n'est pas la rage de la femme délaissée. Je suis au-delà de cela depuis des années. Non, la rage qui monte est celle du stratège qui voit son adversaire devenir imprévisible, celle de la joueuse qui constate que la partie vient de changer de règles.Parce qu'un Dorian
AlyssonLe matin entre par la fenêtre est, celui qui transforme la chambre en une caisse de lumière dorée, et je m'éveille avant lui, ce qui est peut-être une première, et je reste allongée sur le côté, à le regarder dormir.Il dort sur le ventre, le visage tourné vers moi, un bras replié sous l'oreiller, l'autre jeté de mon côté comme si, même endormi, il cherchait à me toucher. Sans la vigilance, sans l'attention permanente qu'il porte comme une armure, son visage est différent. Plus jeune. Plus doux. Je vois le petit garçon qui parlait à la lune depuis un toit. Je vois l'homme qui n'a jamais eu le droit d'être vulnérable devant personne. Je vois tout ce que la nuit m'a permis d'apprendre de lui, et quelque chose monte en moi qui n'a pas de nom, quelque chose de plus vaste que le désir et de plus calme que la passion, quelque chose qui ressemble à la certitude.Mais avec la certitude vient la lucidité, et avec la lucidité vient la question que
AlyssonNous ne parlons pas en montant l'escalier. Il n'y a rien à dire que le lien ne dise déjà, que nos mains liées ne disent déjà, que nos regards échangés à chaque marche ne disent déjà, et cette absence de mots n'est pas un vide, c'est une plénitude, c'est la musique qui précède le premier accord, c'est le silence exact qu'il faut.Il referme la porte de sa chambre derrière nous, très doucement, comme on referme une porte qu'on ne veut plus rouvrir de la nuit, et il se tourne vers moi, et la lumière est basse, et la cheminée jette des lueurs rousses sur les murs de bois sombre, et je vois dans ses yeux dorés tout ce qu'il retient encore, toute cette retenue accumulée pendant des semaines, cette discipline d'homme qui a juré de ne rien précipiter et qui attend, même maintenant, même à cette seconde, que ce soit moi qui fasse le dernier pas.Alors je fais le dernier pas.Je pose mes mains sur sa poitrine, je sens son cœur qui s'e
Alysson La décision mûrit en moi pendant trois jours, comme les vraies décisions, celles qui ne se prennent pas mais qui se constatent, celles qu'on découvre un matin déjà faites, déjà complètes, déjà installées au fond de soi comme si elles avaient toujours été là. Trois jours pendant lesquels je le regarde. Je le regarde gouverner une meute en état de siège, je le regarde arbitrer des conflits de territoire entre chasseurs, je le regarde écouter les doléances d'une vieille louve qui se plaint de ses voisins avec la même patience que s'il s'agissait d'un traité de paix. Je le regarde m'envoyer, chaque matin, à travers le lien, cette petite poussée de chaleur discrète qui veut dire je suis là, je pense à toi, sans jamais rien exiger en retour. Je le regarde respecter mes limites avec une discipline qui serait presque irritante si elle n'était pas la preuve la plus éclatante de ce qu'il prétend ressentir. Et le troisième so







