Se connecterÉlise resta près de vingt minutes sur la terrasse, les mains posées sur la balustrade de pierre froide, à contempler les jardins illuminés du château loué pour l'occasion. La fraîcheur nocturne calmait peu à peu les battements affolés de son cœur, mais elle ne parvenait pas à chasser le souvenir du regard d'Étienne de Montclair, ce regard qui semblait avoir deviné quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore elle même.
« Vous vous cachez ? » La voix féminine la fit sursauter. Une femme d'une quarantaine d'années, vêtue d'une robe pourpre et coiffée d'un masque à plumes, s'était approchée sans bruit. « Je prends simplement l'air », répondit Élise, tentant de retrouver un semblant de contenance. « Vous avez raison de vous méfier de lui », dit la femme avec un sourire complice, en désignant discrètement la salle de bal derrière elle. « Étienne de Montclair dévore les femmes comme d'autres dévorent des pâtisseries. Mais il faut avouer qu'il vous a regardée d'une drôle de façon, Camille. Comme s'il vous voyait pour la première fois. » Élise sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine. On la reconnaissait donc si facilement, on la prenait pour Camille sans la moindre hésitation. Le stratagème fonctionnait, mais chaque interaction ajoutait une pierre de plus à un édifice de mensonges qui menaçait de s'effondrer à tout moment. « C'est un homme mystérieux », se contenta t elle de répondre, cherchant à ne pas s'engager davantage dans la conversation. « Mystérieux et terriblement seul depuis la mort de son père », ajouta la femme en baissant la voix. « On raconte qu'il ne fait plus confiance à personne dans sa propre famille depuis le scandale de l'année dernière. Vous étiez au courant, pour les malversations dans la filiale asiatique ? » Élise n'en savait rien, mais elle hocha la tête d'un air entendu, jouant son rôle du mieux qu'elle pouvait. Camille, sans doute, aurait été parfaitement informée de tous les ragots mondains qui circulaient dans ce milieu. Élise, elle, connaissait seulement les rumeurs de couloir qui circulaient au siège social, les murmures des employés dans l'ascenseur, les regards inquiets échangés entre collègues quand le nom de Montclair était prononcé. « Une affaire terrible », dit elle prudemment. « On dit qu'il soupçonne quelqu'un de très proche de lui. Un membre de sa propre famille aurait orchestré le détournement de fonds. Mais il n'a aucune preuve, seulement son instinct. Et cet homme, ma chère, a un instinct redoutable. » Élise voulut poser davantage de questions, mais la femme fut interpellée par un autre groupe d'invités et s'éloigna après un dernier sourire énigmatique. Élise resta seule un instant, digérant ces nouvelles informations, se demandant pourquoi Étienne de Montclair avait choisi de danser précisément avec elle, précisément ce soir là, alors qu'une centaine d'autres femmes auraient pu retenir son attention. Elle décida de rentrer discrètement, sans dire au revoir à personne, espérant se fondre dans la foule jusqu'à la sortie. Mais alors qu'elle traversait le hall d'entrée, une main ferme se posa sur son épaule. « Vous partez déjà ? » demanda Étienne, sa voix teintée d'une ironie à peine dissimulée. « La soirée ne fait que commencer, Madame Rousseau. » « J'ai une migraine », mentit elle, refusant de croiser son regard. « Permettez moi au moins de vous raccompagner jusqu'à votre voiture. Il serait dommage qu'une femme aussi élégante s'égare seule dans l'obscurité du parc. » Elle voulut refuser, mais il avait déjà glissé son bras sous le sien avec une autorité tranquille qui ne laissait guère de place à la protestation. Ils sortirent ensemble dans la nuit fraîche, longeant l'allée bordée de rosiers taillés avec une précision presque militaire. « Vous savez », dit il alors qu'ils marchaient, « j'ai remarqué quelque chose d'étrange ce soir. » « Ah oui ? » répondit elle, s'efforçant de garder une voix neutre. « Camille Rousseau que je connais porte toujours ses bagues de fiançailles, celle en diamant taillé en poire que Julien lui a offerte à Venise. Ce soir, vos mains sont nues. » Élise sentit son sang se glacer. Elle regarda ses propres mains, prise au piège d'un détail qu'elle n'avait absolument pas anticipé. « Je... je les ai fait nettoyer chez le joaillier », balbutia t elle, cherchant désespérément une explication crédible. « Un vendredi soir ? » demanda t il, un sourcil levé au dessus de son masque. « Les joailliers sont rarement ouverts si tard. » Ils s'étaient arrêtés près d'une fontaine de marbre, isolés du reste des invités par un rideau d'arbres taillés. La lune éclairait faiblement le visage d'Étienne, faisant scintiller son masque d'argent d'une lueur presque surnaturelle. « Qui êtes vous vraiment ? » demanda t il soudain, sa voix perdant toute trace d'ironie, devenue subitement grave et pressante. Le cœur d'Élise battait si fort qu'elle craignit qu'il ne l'entende. Elle recula d'un pas, mais il la retint doucement par le poignet. « Je vous jure que je suis Camille », insista t elle, sa voix tremblant malgré ses efforts. « Non », dit il avec une certitude tranquille qui la déstabilisa complètement. « Vous ne l'êtes pas. Et je pense que nous le savons tous les deux. » Il leva sa main libre vers le visage d'Élise, ses doigts effleurant délicatement le bord de son masque de dentelle noire. Elle aurait pu s'échapper, elle aurait dû s'échapper, mais quelque chose dans son regard la clouait sur place, un mélange de curiosité et d'une tendresse inattendue qu'elle ne s'expliquait pas. « Ne faites pas ça », murmura t elle, la voix brisée. « Pourquoi ? » demanda t il doucement. « De quoi avez vous si peur ? » « De ce que vous penserez de moi, une fois que vous saurez la vérité. » Ces mots lui avaient échappé avant qu'elle ne puisse les retenir, une confession involontaire qui confirmait tout ce qu'il soupçonnait déjà. Étienne s'immobilisa, son regard s'adoucissant d'une manière qu'elle n'aurait jamais imaginée chez un homme réputé aussi froid et calculateur. « Je pense », dit il lentement, « que la vérité m'intéresse bien davantage que le mensonge élégant que porte votre sœur habituellement. » Élise resta silencieuse, incapable de répondre, tiraillée entre l'envie de fuir et une curiosité tout aussi puissante de découvrir ce qui se cachait derrière l'assurance glaciale de cet homme. « Rentrez chez vous ce soir », dit il finalement, relâchant son poignet et reculant d'un pas, comme s'il avait pris une décision difficile. « Mais sachez que je n'oublierai pas cette soirée, ni votre visage, celui que vous cachez sous ce masque. » « Vous ne connaissez même pas mon prénom », dit elle, surprise par sa propre audace. Un sourire mystérieux effleura les lèvres d'Étienne. « Pas encore », répondit il. « Mais je le découvrirai bien assez tôt, j'en suis certain. » Il s'inclina légèrement, un geste d'une politesse presque désuète, puis tourna les talons et regagna la salle de bal, la laissant seule près de la fontaine, le cœur battant et l'esprit en tumulte, ignorant totalement que l'homme qui venait de la quitter savait déjà, depuis bien plus longtemps qu'elle ne pouvait l'imaginer, exactement qui elle était.Élise reposa sa fourchette, son appétit soudainement envolé face à la gravité de ce qu'Étienne venait de lui révéler. Elle le dévisagea longuement, cherchant à comprendre si cet homme, réputé pour son intelligence redoutable en affaires, était réellement sincère ou s'il cherchait simplement à la manipuler pour ses propres fins.« Pourquoi moi ? » demanda t elle finalement. « Vous devez avoir des dizaines de personnes de confiance à votre disposition, des enquêteurs privés, des avocats. Pourquoi choisir une simple réceptionniste que vous connaissez à peine ? »Étienne prit une gorgée de vin avant de répondre, prenant apparemment le temps de choisir soigneusement ses mots.« Parce que justement, tout le monde autour de moi est soit trop impliqué dans les cercles de ma famille, soit trop visible pour agir discrètement. Un enquêteur privé serait repéré en quelques jours. Un avocat de la maison serait immédiatement soupçonné de travailler pour moi. Mais vous, Élise, vous êtes invisible aux
Élise passa les trois heures suivantes dans un état de panique presque totale. Elle rentra chez elle en métro, la carte crème toujours serrée dans son sac, relisant sans cesse ces quelques mots qui semblaient contenir à la fois une menace et une invitation. Venez en tant que vous même. Comment un homme qu'elle connaissait à peine pouvait il déjà tout savoir avec autant de certitude ?Elle appela Camille depuis son studio de Belleville, la voix tremblante.« Il sait tout », dit elle sans préambule dès que sa sœur décrocha. « Étienne de Montclair sait que ce n'était pas toi hier soir. Il m'a envoyé une invitation à dîner, sous mon vrai prénom. »Un silence pesant s'installa à l'autre bout de la ligne.« Comment est ce possible ? » demanda finalement Camille, sa voix trahissant une inquiétude sincère. « Personne n'aurait dû faire la différence, Élise, nous sommes identiques. »« Je ne sais pas », admit Élise, s'asseyant sur le rebord de son lit étroit. « Mais il savait, dès le début de l
Le lendemain matin, Élise arriva au siège du groupe Montclair à sept heures moins le quart, comme chaque jour depuis trois ans, les jambes encore lourdes de fatigue après une nuit presque blanche passée à ressasser les événements de la veille. Elle avait à peine dormi deux heures, hantée par le regard d'Étienne de Montclair et cette phrase qui tournait en boucle dans son esprit : je le découvrirai bien assez tôt.Elle traversa le hall d'entrée du gratte ciel de verre et d'acier, salua le vigile de nuit qui terminait son service, et s'installa derrière le comptoir de la réception comme si de rien n'était, comme si elle n'avait pas dansé la veille avec l'homme même qui dirigeait cet empire depuis le trente huitième étage.Elle prépara le plateau habituel, la cafetière italienne qu'Étienne préférait à toute autre, deux sucres, jamais de lait, une tasse en porcelaine blanche sans aucune décoration. Ce rituel matinal, elle l'accomplissait depuis des mois sans jamais échanger plus qu'un sig
Élise resta près de vingt minutes sur la terrasse, les mains posées sur la balustrade de pierre froide, à contempler les jardins illuminés du château loué pour l'occasion. La fraîcheur nocturne calmait peu à peu les battements affolés de son cœur, mais elle ne parvenait pas à chasser le souvenir du regard d'Étienne de Montclair, ce regard qui semblait avoir deviné quelque chose qu'elle ne comprenait pas encore elle même.« Vous vous cachez ? »La voix féminine la fit sursauter. Une femme d'une quarantaine d'années, vêtue d'une robe pourpre et coiffée d'un masque à plumes, s'était approchée sans bruit.« Je prends simplement l'air », répondit Élise, tentant de retrouver un semblant de contenance.« Vous avez raison de vous méfier de lui », dit la femme avec un sourire complice, en désignant discrètement la salle de bal derrière elle. « Étienne de Montclair dévore les femmes comme d'autres dévorent des pâtisseries. Mais il faut avouer qu'il vous a regardée d'une drôle de façon, Camille.
Tu es en retard, ma chérie. Et tu ne portes pas le collier d'émeraude que je t'ai offert. »La voix grave d'Étienne de Montclair résonna dans le hall de marbre avant même qu'Élise Fontaine ne franchisse le seuil de la salle de bal. Elle se figea, le cœur battant si fort qu'elle craignit qu'il ne s'entende à travers sa robe de soie empruntée.Il ne pouvait pas s'adresser à elle. C'était impossible. Personne, dans cette salle remplie de lustres en cristal et de rires cristallins, ne pouvait savoir qui elle était réellement.« Je... » commença-t-elle, la gorge nouée.Elle chercha des yeux une échappatoire, mais l'homme se tenait déjà devant elle, immense dans son costume noir parfaitement taillé, un masque d'argent dissimulant la moitié supérieure de son visage. Seuls ses yeux étaient visibles, d'un bleu si froid qu'ils semblaient capables de transpercer n'importe quel mensonge.Élise Fontaine n'avait jamais voulu se trouver ici. Trois heures plus tôt, sa sœur jumelle Camille l'avait sup







